Précarité de mon colocataire letton

Mon colocataire letton veut encore changer de travail. Les supermarchés Tesco lui demandent de travailler six jours par semaine avec des horaires difficiles à tenir, même pour un jeune homme qui en veut : parfois de 03h00 à 11h00, parfois de 13h00 à 21h00, parfois entre les deux, et il est rarement prévenu à l’avance de son planning.

Même chose pour son jour de repos. Il ne sait pas à l’avance quand il pourra se reposer.

Cela fera trois fois qu’il quitte un employeur, en moins d’un mois. Les autres exigeaient de lui qu’il fasse du stop, la nuit, pour rentrer à la maison.  

Si un jeune Letton refuse ces jobs, vers qui les employeurs vont-ils se tourner ? Des Asiatiques ? Des Africains ?

Vivre et travailler vieux

Il y a deux autres raisons au fait que je soutiens la retraite à 65 ans (ou même 67, comme les Allemands) : je déteste le jeunisme et je compte vivre très vieux.

Il paraît que dans les pays où la retraite est plus tardive, on licencie moins les seniors, et on embauche plus facilement les gens de plus de cinquante ans. Moi, cela m’arrangerait car je voudrais qu’on m’emploie encore de longues années. Mais pour cela, il faut que la société cesse de voir des vieux chaque fois qu’elle voit quelques cheveux blancs.

Je me souviens d’un copain qui, en regardant des épisodes de Dallas, série télé des années 80, était choqué de voir des acteurs aussi vieux. Paméla et Bobby, les deux demi-Dieux de nos samedi soir, juste avant Téléfoot, sont aujourd’hui dénigrés par un public qui est lui-même vieillissant.

Je me souviens aussi d’une fille qui se croyait infiniment plus jeune que moi, alors qu’elle n’était que trois ans ma cadette. Comme beaucoup de gens aujourd’hui, elle se voyait comme une fille de 17 ans, même à l’approche de la trentaine. Il faudrait une révolution intime, et parvenir à percevoir, comme image idéale de soi, un individu dans la force de l’âge, et non dans une immaturité informe. 

La vérité est que j’ai changé. J’ai pris la décision de vivre très vieux. Après mûres réflexions, je trouve la longueur de temps passionnante. J’espère pouvoir vivre très longtemps et voir les changements du monde. Je suis très curieux de savoir ce que va devenir le monde, et pour cela, il me serait plus agréable de vivre dans une société où l’on perçoit les vieux comme des gens qui sont en plein forme.

Et pour voir quelqu’un comme étant en pleine forme, il faut le voir actif.

Alors, les baby-boomers, au boulot, et pas seulement ceux qui ont un emploi gratifiant. Tous au turbin! Qu’on ne soit pas obligé de vous payer votre retraite, à vous qui avez noyauté et rendu inaccessibles tous les lieux de pouvoir, de savoir et de créativité.

Je sais, on va me taxer de contradiction, mais on me pardonnera plus que cela, quand j’aurai cent ans.

L’immigration en France et le sens historique des migrants

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En ces temps d’examens de fin d’année, j’ai fait passer les oraux de français à des étudiants de deuxième et troisième année. Beaucoup d’entre eux ont choisi de faire une présentation sur l’immigration en France.

Ce qui m’a frappé, c’est l’image qu’ils se font de l’histoire de France. En gros, ils voient un pays qui fut homogène tout le long de son histoire jusqu’à la décolonisation. Il a alors vu l’arrivée en masse de nord-Africains. Personne ne semble s’apercevoir que l’immigration a été constante en France, dans le passé, et cela est d’autant plus symptomatique que les Britanniques voient leur pays comme multiculturel. La tendance lourde, dans les conversations comme dans la presse (mais aussi dans les recherches universitaires des French Studies) semble être que les Français sont racistes, peu tolérants, car ils ont un sens très aigu de la Frenchness (l’identité française, ou la « francité »).

Quelqu’un m’a dit : « La chose nouvelle avec les musulmans, c’est que c’est la première fois qu’une immigration pose problème. » C’est ainsi qu’on oublie la souffrance des Italiens et des Espagnols, combien ils ont connu le racisme. C’est oublier le calvaire des Arméniens qui, pour certains, étaient quasiment réduits en esclavage dans les fermes. Oublier le sort des juifs d’Afrique du nord et d’ailleurs. Beaucoup de ces gens se sont mariés avec des Français ou avec des immigrés venus d’un autre pays. Tous les enfants, petits enfants et descendants de ces immigrés sont aujourd’hui Français, et ont souvent un rapport assez nationaliste à la France, sans renier leur héritage.

La seule étudiante qui a rappelé l’origine étrangère de nombreux Français était une fille dont le père est italien. Elle-même disait se sentir plus italienne qu’irlandaise ou britannique. En revanche, des cousines à elle vivent en France et se disent françaises. Elle savait que l’immigration italienne avait été massive en France, et qu’elle fut difficile pour beaucoup de gens. Elle révéla le chiffre, corroboré par les historiens de l’immigration, que 40% des Français ont un parent ou un grand-parent étranger.

Gérard Noiriel, historien de l’immigration, le martèle depuis des décennies : « Avec les Etats-Unis et le Canada, la France est le pays industrialisé dont la population doit le plus à l’immigration. » (article de 1986!) C’est pour cette raison que nous avons développé un sens historique (parfois à la limite de la propagande) qui permette d’intégrer tous ces étrangers et d’en faire des concitoyens à part entière. Le mythe, ou la légende, des phrases du type : « Nos ancêtres les Gaulois », enseignées à des Africains, ne doit pas nier la réalité d’un discours républicain qui enseignait aux enfants de toutes les origines que ce qui les unissait n’était pas une race, ni une religion, ni une origine ethnique, mais un projet commun. Il faut lire les souvenirs de François Cavanna, immigré italien dans les années 1930, et comprendre comment la France a su développer à la fois une identité forte et un accueil incessant d’étrangers.

Ce sens de l’histoire, c’est ce qui permet de comprendre pourquoi un Juif alsacien, accusé à tort de traîtrise contre la patrie, alors qu’une partie de la population suinte l’antisémitisme, n’a eu qu’une parole au moment de la dégradation de son statut : « Vive la France ». Ce n’est pas une parole chauvine, ce n’est pas du respect pour un pays, mais c’est une forme de fidélité à un message, à une promesse de vie commune.

Si les Britanniques nous voient comme racistes, c’est entre autre parce qu’ils ont distendu leur rapport à l’histoire. D’ailleurs, l’histoire est une discipline scolaire qui n’est obligatoire ni pour l’équivalent du bac, ni pour l’équivalent du brevet des collèges, au Royaume-Uni. En ces temps de fortes migrations, je trouve cette indifférence à l’histoire presque dangereuse.

« Le dernier mort de Mitterrand », chronique décadente de Raphaëlle Bacqué

J’ai acheté ce livre (Grasset, 2010) à la gare de Saint-Malo, pour le lire dans le train qui me ramenait du festival « Etonnants voyageurs » à Paris.   Fatigué des grands espaces, je me suis délecté de cette chronique ciselée sur le règne finissant de la cour mitterrandienne. Repu des éloges de la diversité et du métissage, je me suis redonné de l’appétit avec ce portrait fascinant d’un Français de souche, François de Grossouvre, superbe et foireux, qui s’est suicidé dans le Palais de l’Elysée en 1994.

L’amitié et l’amour

 C’est l’histoire d’un homme de droite, un « national » richissime, qui tombe sous le charme de Mitterrand lorsque ce dernier est au plus bas de sa carrière, en 1962, et qui lui vouera une sorte de culte invraisemblable. Industriel lyonnais, chasseur et fin cavalier, il financera le candidat du parti socialiste, ses voyages, ses vacances, ses repas, sa double vie familiale, en échange de quoi, le désargenté Mitterrand l’autorisera à continuer de lui donner toujours davantage.   Mitterrand, c’est sa force, trouve naturel que ses amis le servent, et, bizarrement, personne ne remet en cause l’appellation d’amitié, pour désigner ces relations essentiellement inégalitaires. Il me semble que l’on peut difficilement rester ami avec quelqu’un qui se croit supérieur, ou inférieur à soi. Grossouvre, au contraire, est heureux de s’humilier tant qu’il garde l’illusion qu’il y a entre les deux hommes cette chose indéfinissable. L’amitié, qui devrait être une construction réciproque et libre, devient une mystique chez ceux qui sont trop seuls pour se rendre compte qu’ils n’ont pas d’amis. Ni Mitterrand ni Grossouvre n’ont d’amis, en réalité, et Grossouvre se transforme parfois en chauffeur lorsque Mitterrand emballe une jeune femme. Car c’est évidemment autant de Grossouvre que du président qu’il est question dans ce livre de Raphaëlle Bacqué. Et autant de la séduction cruelle du pouvoir que du destin romanesque d’un homme de l’ombre. En quatrième de couverture, il est écrit que c’est un livre sur la capacité du pouvoir à broyer les hommes. A la lecture, on dirait plutôt qu’il s’agit du pouvoir en tant qu’il s’incarne dans un homme, et comment ce dernier attire, séduit, et demande toujours plus de sacrifices à ceux qui tournent autour de lui. Et Raphaëlle Bacqué montre bien comment l’amitié supposée est en réalité une forme d’amour passion. Cela commence par un coup de foudre lors de leur première rencontre, et cela continue avec un mélange de jalousie et d’exultation. Bacqué n’écrit pas le mot d’homosexualité, parce qu’elle est encore trop française, mais un biographe anglo-saxon en tartinerait des pages. Il n’est pas question de sexualité, mais d’une forme d’amour, certainement, de dépendance affective, et cela ne peut pas vraiment se confondre avec l’amitié, qui est une forme de sentiment plus sec, moins larmoyant, plus indépendant et encore une fois (le mot est insatisfaisant mais je n’en trouve pas de meilleur), plus libre.  Quand Mitterrand devient vraiment lui-même, c’est-à-dire au sommet du pouvoir, il jouit pleinement des relations humaines qui lui sont naturelles depuis le début : loin d’être d’hypothétiques « amis », ceux qu’il fréquente sont ses courtisans et les choses entrent dans l’ordre. Avec le temps, Grossouvre se sent délaissé par Mitterrand et se laisse gagner par l’amertume. Le dépit amoureux se mélange au désespoir de vieillir et, toujours seul, il ne lui restera que la médisance, la calomnie et la décrépitude.

L’épopée d’un perdant surnuméraire

Quand Mitterrand est élu président de la république en 1981, Grossouvre obtient un bureau à l’Elysée au titre de « chargé de mission », et personne ne sait au juste de quoi il s’occupe. Comme il est « l’ami du président », personne ne lui refuse quoi que ce soit, mais personne ne le prend non plus tout à fait au sérieux. Avec ses airs de conspirateur et ses vêtements excentriques, il détonne parmi les jeunes socialistes énarques, chevelus, barbus et rigides.  Les jeunes sont sur-éduqués, idéalistes, coincés du cul, alors que Grossouvre, passé soixante ans, est un homme à femmes sportif, élégant, qui n’a pas plus de culture lettrée que de valeur politique. Il reçoit dans son bureau des hommes louches, des anciens fascistes. Il soigne ses relations avec Omar Bongo et avec la plupart des dictatures du sud, car rien ne lui plaît tant que l’aventure, les secrets, les atmosphères sombres, où l’on ne peut jamais distinguer le mal du bien. Il représente le pôle obscur du mitterrandisme.  Il rêvait d’être le chef des services secrets, mais il ne sera le chef de rien du tout, à part des chasses présidentielles où n’allait jamais le président. Et à force de réclamer des privilèges, dus à son statut d’ « ami », il finira par se mettre tout le monde à dos et à se rendre insupportable. Sa disgrâce est inéluctable puisqu’il ne sert presque à rien et qu’il exige beaucoup.  

Ce livre est une leçon à méditer pour tous ceux qui ne servent à rien. 

Stade de Liverpool : la participation du public dans la culture populaire

Je voulais juste visiter le stade de Liverpool pour la même raison qui nous pousse à visiter des demeures d’écrivains : pour que le lieu m’inspire. Les gens sont cons, mais pas au point de voyager pour le plaisir ; ils voyagent pour, d’un coup, prendre la mesure d’un lieu.

Pour ce qui est du stade de Liverpool, j’aurais aimé regarder, écouter, sentir, seul dans mon coin. En un mot, j’aurais aimé qu’on me foute la paix. Mais non, les guides touristiques ont mis la chanson You Will Never Walk Alone dans le haut parleur, et ont demandé à ce que nous nous levions, et que nous chantions. J’étais horriblement gêné et ne savais que faire. Fuir, peut-être. Mais on allait me prendre pour un rabat-joie.

Fuir, là-bas fuir, je sens que des oiseaux sont ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux.

Un guide a vu ma gêne et m’a dit « sorry sir« . Il n’avait pas appelé les autres « sir ». Je devais dépareiller sans même m’en apercevoir. Je ne pouvais décemment pas balancer mes bras et chanter cette chanson que je ne connaissais pas. Mais que faire ? Je gênais tout le monde, c’était clair, les gens voulaient juste passer un bon moment ; communier dans l’amour du FC Liverpool en chantant. Qu’est-ce que je foutais là, moi ?

Je suis parti, mais un des guides m’a demandé, devant tout le monde, d’où je venais. J’ai dit : « Belfast! » et je sais qu’ils ne m’ont pas cru.

Dans une demeure d’écrivain, personne ne vous demande de vous trémousser, ni dans un opéra, ni dans un musée, et c’est là la différence fondamentale entre la culture populaire et la culture considérée comme légitime. La participation du public. Le blog, c’est aussi un art populaire, car les gens peuvent participer, mais au moins ils le font s’ils le veulent et quand ils le veulent. Et surtout, ils le font de manière individuelle, à leur rythme, à leur convenance. Moi, à chaque fois qu’on me demande de me fondre dans le groupe, je trouve que c’est une invasion de mon espace propre. Et donc on me traite de snob.

J’y ai repensé tout à l’heure, en écoutant France musique. Moi, je dis zut à ceux qui voient là du snobisme, j’écoute France musique (rien ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe). Il y avait une émission sur l’Olympia avec des extraits de chansons de Nougaro, Aznavour, les Beatles et Clo-Clo. Je me dis que c’était bien la peine de se brancher sur France musique pour entendre débouler la triomphante variété des baby boomers. Clo-Clo demandait à son public de faire La la la, avant d’entonner Si j’avais un marteau. Et le public était ravi de participer.

Les visiteurs du stade de Liverpool étaient ravis de participer aussi. Ils étaient contents de leur visite. Moi aussi j’étais content de a visite, mais en bon voyageur arrogant, l’émotion qui me reste est le tissu urbain qui enserre le stade. Les maisons ouvrières partout, et l’hisoire collective que tout cela encapsule.

Mon colocataire pakistanais en fin de course

Mon colocataire pakistanais entre dans la cuisine d’un air sombre. Il est souvent sombre, mais là, il est vraiment maussade.

Il m’annonce que son dossier a été écarté, qu’il n’obtiendra pas son visa. Il devra rentrer dans son village de la vallée de la Swatt, où ses parents seront déçus de lui.

Il doit encore des milliers de livres sterling à des gens qui l’ont aidé à s’inscrire à l’université. Au Pakistan, il ne pourra jamais gagner assez d’argent pour les rembourser, et il a peur de leur réaction quand ils apprendront qu’il doit partir. De mon côté, j’espère qu’il n’a pas eu de relation avec je ne sais quelle mafia.

Je lui propose de le cacher dans ma maison et de continuer sa carrière comme sans-papier. En se débrouillant bien, on peut faire de lui une nouvelle gloire du Village. Mais il ne veut surtout pas être illégal, non parce qu’il rechigne à prendre part dans la vie associative du quartier, mais parce qu’il a des ambitions et doit garder un passeport immaculé pour l’avenir.

Ce qu’il appréhende le plus, c’est sa famille. Ses parents ont tout misé sur leur fils. Ils ont retiré tout argent à leurs filles afin que le dernier puisse suivre une formation universitaire britannique, devenir un businessman et aider la famille en retour. Or, le fils retourne à la maison sans le sou, tout a été dilapidé, et il doit encore demander de l’aide. La honte que tout cela fait subir à ses parents est une chose qui l’affecte jusque dans son sommeil. 

Il faut espérer qu’au moins il décroche son diplôme, après de nombreuses tractations, près de dix mille livres de dépensées, et plusieurs tests à repasser.

La fin d’Alex, la dernière gloire de mon quartier

Les journaux locaux mettent Alex « Hurricane » Higgins sur leur une, ces temps-ci. Soit parce qu’il a fait une rechute, soit parce qu’il a des révélations à faire. Ses révélations ont quelque chose de pathétique, à la hauteur des journaux tabloids qui mettent sa photo en première page. Il révèle en exclusivité qu’il y a de la corruption dans le monde du billard, ou il révèle qu’un tel a triché dans les années 80, et les journalistes essaient de monter cela en épingle.

Cet homme qui a été champion du monde à deux reprises, et qui fréquente le même pub que moi, est toujours la vedette préférée des fans de billard. La scène, dont j’ai mis la vidéo ci-dessus, est vieille de 28 ans et pourtant, elle continue d’être une référence grâce au drame de son scénario héroïque.

Si vous alliez au Royal pub, vous ne reconnaîtriez pas Higgins l’Ouragan. Il est devenu étique et fragile. Ses grands yeux bleus mangent son visage cadavériques et il fume ses cigarettes dans son coin quand il ne joue pas au tiercé. (Le Royal est le seul pub du pays à ma connaissance qui tolère encore que l’on fume à l’intérieur.)

La triste vérité, à mon avis, est que les journaux locaux s’attendent à ce qu’Alex passe sous peu l’arme à gauche, et qu’il sera alors temps de rendre de vibrants hommages à sa carrière et à sa fidélité au quartier du Village et de Sandy Row. Ces unes de journaux le rappellent au bon souvenir de la communauté pour que, le cas échéant, l’hommage rendu rencontre l’émotion populaire que le pauvre homme mérite.

Tom, l’ange gardien de Fintan

Tom est certainement un solitaire, un célibataire dans l’âme, mais son usage de la solitude est telle que son réseau d’amis est riche. Il a une capacité d’endurance avec les emmerdeurs qui me fascine. 

Son ami Fintan, par exemple, est aussi sensationnel que pénible. Plein de charme, de gentillesse et d’un humour dévastateur, il est l’incarnation du mec dont il faut se débarrasser à tout prix. Envahissant et sans notion des distances, il demande toujours quelque chose à quelqu’un. Au fil des années, Tom lui a prêté une somme d’argent absolument colossal. Fintan remboursait par à-coups. Tom recevait de temps en temps une lettre avec un billet de vingt livres, ou de vingt euros.

Fintan est excessif en tout, et n’a pas de capacité à se restreindre, mais il fait rire Tom, et pour cela, Tom lui pardonne tout. Il dit que les inconvénients causés par Fintan ne sont que le prix à payer pour tant de divertissement.

C’est pourquoi Fintan, après avoir tenté de devenir comique professionnel en Angleterre et en Amérique (où il n’a jamais mis les pieds), puis coiffeur à Limerick, a décidé de s’installer à Dublin, dans le même immeuble que Tom. D’abord à l’étage en dessous, puis, dès que ce fut possible, sur le même palier.

Le but de cet arrangement est un échange de bons procédés. Fintan divertit Tom avec ses histoires invraisemblables et sa faconde irrépressible, et Tom gère la consommation d’alcool et de drogue de Fintan. Ce dernier ne peut se passer de fumer des joints et de boire, au moins un peu tous les jours. Tout arrêter le rend trop malheureux, et seul, il dépasse les limites, ce qui le rend encore plus malheureux. Tom est donc son agent de sécurité, son principe de réalité. Il accepte de garder chez lui bouteilles et joints, papier à rouler et tire-bouchon. Il accepte de se faire passer pour médecin-barman.

En grand comédien, Fintan fait jouer à Tom un rôle de sage autoritaire et ferme. Ils négocient les doses et les états limite. C’est un jeu de fous, une pièce de boulevard catastrophique de sages précaires, qui n’a d’autre fin que d’empêcher à Fintan de sombrer. Chaque jour où il n’a pas dépassé les bornes est une victoire de Fintan sur lui-même.

L’autre soir, alors que je passais un week-end à Dublin, Tom et moi revenions d’une soirée au théâtre et au pub avec d’autres amis. Il était deux heures du matin. Fintan n’était pas couché et vint s’imposer chez Tom pour faire son show. Il était complètement ivre et savait qu’il n’obtiendrait rien. 

Tom sur le canapé, moi sur une chaise, nous riions et applaudissions à ses blagues. Au milieu de son stand up comedy, il me poussait à demander du vin, moi qui avais déjà bu plusieurs Guinness. Il disait en se secouant de rire : « Come on, Tom! What we need is a glass of wine, don’t be a jerk. » Il prétendait qu’il était si content de me revoir, après tant d’années, qu’il fallait célébrer nos retrouvailles. Moi, franchement, j’avais assez bu, assez ri, assez entendu de conneries, et j’étais prêt à dormir.

Fintan avait beau dire que j’avais bonne mine, que j’avais vraiment l’air d’un mec heureux de vivre, que la chemise de Tom était trop belle, que la vie de Tom était fucking perfect malgré les nombreux défauts qu’il lui trouvait, nous tînmes bon et il finit par s’endormir quelque part chez lui, peut-être même dans son lit.

Une image perturbante

C’était il y a terriblement de temps. 

Une accumulation d’échéances et de travaux en retard me mettaient sous une pression constante. Je nourrissais des doutes légitimes sur mes capacités, et des médisances à mon endroit amenaient les gens à penser ce que je ne suis pas loin de penser moi-même. Que je suis un fumiste doublé d’un imposteur.

Mon esprit a alors calé comme une 2cv, tandis que mon corps s’affaiblissait, que mes forces s’amenuisaient, et que mon système de défense baissait la garde en entrant dans la nuit.

Un soir, je suis tombé sur une émission de télévision typique de ce que produit la Grande Bretagne en ce domaine. On y voyait une petite fille atteinte d’une maladie bizarre et gravissime. Un cancer peut-être. Les premiers symptômes de cette maladie consistaient en l’apparition de choses innommables sur la plante de ses pieds. Des sortes de verrues filmées en gros plans. Je m’empressai de changer de chaîne, mais le mal était fait.

L’image de la monstruosité qui affectait l’enfant avait frappé mon esprit et était entrée en moi comme une boule de billard qui bousculait le fragile équilibre de mes catégories mentales. Je croyais pouvoir oublier l’émission de télévision, mais l’image faisait son travail muet dans les replis de mon âme : l’image est aveugle, elle est fermée sur elle-même.

La nuit, je fus réveillé en sueur par une panique sans objet. L’image du pied se transformant en monstre m’obsédait et je sentais des choses me pousser sur la plante des pieds.

Je savais, cette nuit-là, que je ne me rendormirais pas. Les idées, les images, les mots et les souvenirs tournaient dans un chaos et une morbidité nauséabonde.

La sagesse précaire connaît ces moments de crise. Elle ne les prévoit pas, ne les évite pas, ne les prévient pas, ne les soigne pas, mais elle n’en est pas scandalisée. La sagesse précaire ne domine pas les passions, ni les moments de vulnérabilité.

La recherche du bonheur se fait sur ce fond immonde. Il s’agit d’aller jusqu’à l’épuisement des images et des dégoûts. C’est comme un petit voyage en enfer. Comme le dit le philosophe Jacques Rancière, nous lisons tous de ces « petites narrations » de déplacement vers les souterrains. « La descente dans les enfers, écrit Rancière, n’est pas qu’une pitoyable visite dans le pays des pauvres, c’est aussi une façon de faire émerger le sens. »

Un jeune homme de Lettonie

Il m’avait téléphoné un matin où je n’étais pas d’humeur. Il voulait visiter la chambre que j’avais mise sur le marché. Il m’attendrait devant l’église méthodiste, sur Donegal road.

Moi, je pensais donner la chambre à un jeune du coin, un protestant extrêmement sympathique, qui ne voulait pas entendre d’une coalition de gauche pour son pays, mais qui savait où se situait la Swatt Valley au Pakistan et qui connaissait des joueurs de l’Olympique lyonnais. Un mec de droite qui travaillait de nuit dans des boulots sans intérêt pour lui.

Une fille avait envie de vivre dans ma maison, aussi. Une fille très charmante, mais qui avait un chien et qui voulait qu’on la débarrasse de tous les meubles de la chambre pour qu’elle puisse y mettre les siens. Trop d’emmerdements en perspective, je préférais le jeune du coin, fût-il conservateur et difficile à entendre par moments.

Bref, je vais à l’église méthodiste, et je vois un jeune homme avec une valise et un sac à dos. Il visite la chambre et il me demande de signer le contrat. Il n’y a pas de contrat, ici, lui dis-je. Ici, c’est de la main à la main, top là et à la revoyure.

Je regarde son bagage, je contemple sa motivation tranquille, sa modeste assurance, et je lui dis d’accord, top là. Cela fait trop longtemps que je perds de l’argent avec cette chambre vide, je ne vais pas laisser l’occasion de remplir en un instant ladite chambre et mon portefeuille.

C. vient de Riga, en Lettonie, et il a traversé l’Europe de la Baltique avant de s’envoler pour l’Irlande du nord. À vingt ans à peine, il a déjà gagné sa vie en travaillant dans des usines en Suède, des bureaux au Danemark, en entraînant des équipes de basket ball en Estonie. Il a besoin d’un logement à Belfast au plus vite car il compte aller travailler dès le lendemain.

Je le revois dans le salon deux ou trois jours plus tard. Il a déjà trouvé deux jobs. Le premier, il l’a quitté au bout de deux jours, et le deuxième, sur les docks, il commence lundi.