Précarité à Dublin

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Quelques jours chez Tom et Barra, dans les beaux quartiers de Dublin, c’est une pratique très particulière de la sagesse précaire. Ils colouent un appartement de grande classe. Tom ne travaille presque pas et on se demande comment il fait financièrement. Barra est professeur polyvalent, il enseigne toute sorte de choses dans un lycée professionnel, et se plaint de la chèreté de la vie en Irlande.

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La crise se fait sentir de manière très aigüe en Irlande. Barra qui lit l’Irish Times tous les jours est déprimé par l’amas de mauvaises nouvelles quotidiennes. Dépôts de bilan, chômage, scandales, il n’a plus confiance dans ses dirigeants.

Tom aussi parle désormais politique. Allongé sur un de ses canapés, il blâmait les banquiers et tous les spéculateurs, quels qu’ils soient. Lui qui n’a jamais emprunté un euro à personne, il est outré que des gens aient acheté des maisons sans avoir d’argent au préalable, que des banques aient pris des risques inconsidérés.

Etonné de voir que mes amis ne faisaient pas de feu, j’ai proposé d’aller chercher du bois, ou des briquettes de tourbe. Sur le chemin, je me suis arrêté à des bennes qui contenaient pas mal de planches, de poutres et autres solives. Barra m’a vu revenir avec ces déchets sans grand plaisir. Il n’aime pas beaucoup qu’on se distingue aux yeux du voisinage. Tom, lui, était ravi. Les déchets ça le connaît, il s’en fait des meubles.

Se chauffer avec des détritus procure une vraie joie. D’abord celle d’avoir chaud et s’être dépensé pour cela. Mais aussi la joie d’être dans la gratuité des choses, dans la richesse des poubelles, dans l’écologie des glaneurs. Nous ressentions une satisfaction de gens bizarres, peu fréquentables. Une satisfaction de précaires qui savent qu’il y a moins de plaisir lorsque le feu prend d’un seul coup, sans faire aucun effort. Il y avait enfin le plaisir d’avoir fait oeuvre de nettoyage naturel.

Le feu de cheminée a tout de suite réchauffé l’atmosphère. Nous pensâmes beaucoup moins à la crise. Tom se préparait pour aller à une soirée en l’honneur du poète écossais Robert Burns. C’était le 250ème anniversaire de sa naissance et une jeune Américaine avait invité des amis à manger et à réciter chacun un poème de Burns. Tom choisit par hasard et refusa catégoriquement de répéter devant nous.

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Le lendemain de sa soirée, il eut envie de dépenser de l’énergie : il sortit une petite scie qu’il avait gardé dans ses armoires et scia quelques planches de la façon la plus baroque qui se puisse imaginer: sur la table basse du salon, agenouillé sur les planches.

Je retournais aux bennes et rapportais assez de planches pour tout mon séjour.

Projecteurs sur la Chine

Je note qu’il est difficile pour les Européens de se rendre compte de ce que représente la Chine aujourd’hui, et pour leur propre avenir. Depuis que je suis revenu de ce grand pays, je m’aperçois que les gens suivent deux attitudes vis-à-vis de lui, deux attitudes également préoccupantes. L’ignorance et le rejet. Evidemment, les deux s’auto-alimentent : c’est parce qu’on est ignorant qu’on rejette la Chine instinctivement et en bloc ; c’est parce qu’on est méfiant et qu’on en a une mauvaise image qu’on ne cherche pas à la connaître.

Je passe sur les paroles incroyables que j’ai entendues depuis six mois sur tous les aspects du monde chinois, que ce soit dans la presse, dans les médias, en famille et entre amis: tout y est jugé à l’emporte pièce, sans reconnaissance des progrès réalisés par la Chine, sans connaissance de l’histoire et surtout sans conscience de ce qu’est en train de devenir la Chine, un pôle incontournable de la vie mondiale. 

Les gens le savent, mais ils n’en ont pas conscience, ils n’ont pas intégré cette donnée dans leur vision des choses. Comme les Français des années 45-55, peut-être, qui n’avaient pas remarqué qu’ils n’étaient plus grand-chose. Les intellectuels ont mis très longtemps à reconnaître la suprématie de l’Amérique dans (presque) tous les domaines. Tout ceci n’est qu’une impression, une analogie qui doit être prise pour telle. 

Les Européens dénigrent tout ce qui vient de Chine sans discernement: la politique intérieure, la politique extérieure, l’économie, la culture, l’éducation, sans jamais prendre la mesure d’une chose pourtant toute bête, qui est que la Chine s’est imposée ou va s’imposer dans tous ces domaines, et qu’il vaudrait mieux commencer à s’y intéresser dès maintenant, instaurer des partenariats, nouer des contacts. C’est ce que font les dirigeants de nos sociétés, mais voilà, ce sont des dirigeants, qui font des voyages d’affaire et de prise de contact, et les Chinois en voient passer des milliers chaque année. Il nous faut être plus inventifs, plus réactifs, et ne pas tout attendre des dirigeants.

Le règne de Bush a été responsable d’un grand retard dans la prise de conscience internationale. Avec l’aide des Anglais (de Tony Blair surtout), il a essayé de faire croire que ce qui comptait le plus au monde, c’était Al Qaeda, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Cela va changer avec Obama qui a nommé des spécialistes de la Chine parmi ses conseillers. Jeffrey Bader, par exemple, qui semble être assez connaisseur de l’empire du milieu pour continuer à observer Taiwan comme un pôle de tension à venir, et qui a dressé un intéressant parallèle entre la situation de Taiwan et celle de la Géorgie dans une note typique des think-tankers de l’institut Brookings. Obama s’est aussi entouré de gens comme Kurt Campbell qui écrivait en 2007 combien il était important de s’intéresser de nouveau à Taiwan, ce qui souligne les risques de conflits armés dans cette région du monde.

Après l’investiture, on attendait Obama sur l’Irak ou l’Afghanistan, c’est bien entendu sur la Chine qu’il est d’emblée intervenu, car les Etats-Unis et la Chine se tiennent, si je puis dire, par les roubignoles, et nos équilibres à nous sont suspendus, si j’ose encore, à ces dernières. Les Etats-Unis dépendent de la volonté des Chinois d’éponger leur déficit en achetant des bons du Trésor. Les Chinois dépendent de la consommation des Américains pour soutenir leurs exportations et garantir leur croissance. Pour le moment, l’administration Obama hausse le ton, faisant planer des menaces. Un mot très fort a été lancé la semaine dernière: manipulation. La Chine a été accusée de « manipuler » le cours du yuan. Ne nous illusionnons pas. Cette gesticulation n’est que le début d’une longue négociation, d’un mano a mano qui va durer des années. Les Américains essaient de commencer les négociations sur une position de force, intimidante, afin de s’adoucir dans quelque temps et d’obtenir une réévaluation significative du cours de la monnaie chinoise. Ce qui est certain, et les Chinois le savent, c’est que les Américains ont besoin que la Chine continue de financer leur déficit. Ce qui est certain aussi, c’est qu’on aura besoin de la Chine sur de nombreux dossiers internationaux, en Afrique, en Asie centrale, en Asie du sud-est et en extrême-Orient.

Stratégiquement, militairement, il faut donc parer au plus pressé. Pour ce qui est de la Chine, et du point de vue de la communauté internationale, le plus pressé n’est pas le Tibet, qui est un problème mal posé et une cause vouée à l’échec (dans les termes posés par les Occidentaux en tout cas). Le plus pressé, c’est Taiwan, que la Chine veut « récupérer » indubitablement, et que les Etats-Unis ne peuvent pas lâcher. Le jour où ils lâcheront Taiwan, ce sera officiellement la fin de l’hyper-puissance, or ce n’est pas l’ambition d’Obama qui, au contraire, veut restaurer le leadership mondial de sont pays.

A notre niveau à nous, de sages précaires, ce qui nous reste à faire est de mieux connaître les deux pays qui sont en train de bipolariser le monde à nouveau. Précaires de tout pays, profitons de la baisse d’activité dans notre vieille Europe et partons en Chine et en Amérique. Nouons des contacts dès maintenant, apprenons le chinois à nos enfants. Ouvrons nos universités aux Asiatiques. Voyageons dans la culture chinoise, apprenons à l’aimer, nous ne serons pas déçus du voyage.

Infamie de la charité

Je suis entré dans une église presbytérienne, et très vite j’ai eu une révélation. 

J’ai été surpris d’entendre une voix de femme prêcher. Encore plus surpris de voir les diapositives qu’elle montrait aux fidèles. Ce service ressemblait plus à un congrès de missionnaires qu’à une messe dominicale. Elle parlait de son projet de développement au Malawi. L’église était pleine de gens richement vêtus, qui allaient faire faire preuve de générosité encore une fois, pour aider ces pauvres Africains.

Je ressentais une gêne, mais une gêne difficile à définir. Ces gens n’ont pas à être critiqués, ils aident leur prochain en donnant de l’argent. Ils sont charitables, ils font la charité. C’est ça, c’est la charité qui me parut épouvantable. L’impression que j’avais, très forte et inexpliquée, était que ces gens allaient donner, un peu pour aider l’autre, et beaucoup pour leur propre confort. Pour se gratifier eux-mêmes d’abord, mais cela n’est pas un mal ; mieux vaut vivre avec des gens qui ont une meilleure image d’eux-mêmes quand ils donnent que quand ils pillent, trucident et humilient. Mais il y a pire : il s’agit pour eux de défendre leur confort matériel, c’est l’impression que j’avais.

En y réfléchissant un peu, au bord de la mer, il m’a semblé que la charité elle-même était un système inventé par les riches ayant pour unique but de sauvegarder la situation d’iniquité qui leur permettait d’être riche.

Souvent, les privilégiés, les aisés, n’aiment pas faire face aux réalités violentes de la vie. La vie humaine n’étant pas douce ni confortable, quand on vit dans la douceur et le confort, c’est qu’on profite d’un état des choses particulier : d’autres sont écrasés, en guerre, exploités, pour que nous puissions vivre tranquillement. Si nous sommes en paix, en Europe, c’est parce que nous ponctionnons sans cesse les autres continents. Le situation de l’Afrique est évidemment dans notre intérêt.

C’est pourquoi voir des Occidentaux se donner une bonne conscience en donnant un peu d’argent à des organisations humanitaires est un spectacle douloureux, pour le sage précaire.

Il voudrait se changer en cynique grec, entrer tout nu dans les maisons et dire aux gens : « N’avez-vous pas honte de ce luxe, de ce calme, de ce confort ? Croyez-vous vraiment avoir aussi bon fond que vous le prétendez ? »

Un Normand intrépide en Irlande

carrickfergus-18-jan-09-012.1232399846.JPGLe château de Carrickfergus, depuis la jetée.

Tout le monde sait que je suis un peu normand. La preuve, je suis né à Lyon. Mes deux parents, en revanche, viennent de Normandie, et mon patronyme est normand à un point tel que, parfois, on croit que je suis arabe. Or, en méditant sur le chemin de Carrickfergus, je me suis aperçu que je pourrais bien avoir, dans les familles les plus anciennes d’Ulster ou d’Antrim, des cousines et des cousins. Car on parlait français, ici, il y a mille ans, et les dirigeants étaient aussi normands que moi.

Prenez John de Courcy, par exemple. Il est connu en Irlande du nord pour avoir été un fameux chevalier du Moyen-Âge (1160-1219). Sa famille vient de Courcy, petite commune du Calvados, non loin de celle où mon propre père est né. Courcy dont les deux derniers maires portent un nom qui commence comme le mien, et qui atteste d’une « forêt de Thor » dans les parages.

carrickfergus-18-jan-09-039.1232399933.JPG John de Courcy, en grand blond, comme le décrit la chronique.

John de Courcy a refondé des villes comme Downpatrick, après les avoir saccagées. Il a surtout fait construire le château de Carrickfergus, juste à côté de Belfast, et pendant toute la durée de son règne, lui-même et d’autres chevaliers normands ont fait beaucoup d’enfants. Les Normands se sont assimilés aux Irlandais, générations après générations, si bien qu’on ne parlait plus français nulle part, bien sûr, lorsque les Tudors ont voulu « reconquérir » l’Irlande aux XVIe et XVIIe siècle.

Comment cela s’est-il passé ? Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre depuis 1066, a apporté la langue française à la cour d’Angleterre, ainsi qu’un sens de l’administration pointu.

Quelques générations après Guillaume, les Normands ont continué leur invasion vers l’ouest et ont pris l’Irlande. L’historiographie précise toujours que c’est le roi de Leinster, Dermot Mc Murrough, qui a appelé les Normands à la rescousse, pour combattre ses propres ennemis. Ce n’est peut-être pas faux, mais c’est faire semblant d’ignorer la nature des Normands. A cette époque, rien ne les arrêtait et ils allaient envahir l’Irlande avec ou sans l’appel de Dermot. Pourquoi ? Parce que les jeunes avaient un fort désir de terres et de conquêtes.

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Mettez-vous à la place de Jean de Courcy (appelons-le Jean, car son nom était quelque chose comme Jehan). Il grandit dans la région de Somerset. Son père, Guillaume II, lui raconte les hauts faits militaires de sa famille. Jean s’emmerde un peu et voudrait bien se battre lui aussi. On lui dit qu’il est trop jeune et qu’il faut d’abord être un bon fils (surtout qu’on ne sait pas s’il était un fils légitime de Guillaume II.) Le territoire où il grandit est déjà la propriété de son grand frère, Guillaume III. Jean n’a pas que ça à foutre, de cogner son frère (ou son demi-frère). Que va faire Jean ? A 15 ans, il part en campagne pour se battre, nom de Dieu, il ne rêve que de cela! Voir du pays, rigoler avec les copains, tuer des gens, violer des femmes, faire du cheval, chanter et danser, il n’y a que cela qui vaille la peine qu’on se donne de la peine. A son époque, le grand truc à la mode pour les jeunes aristocrates de son espèce, c’était l’Irlande. Très vite, il se montre d’un courage et d’une force qui en impose. Il obtient d’aller à Dublin.

Il arrive à Dublin à 16 ans. La ville est sous contrôle des siens, les Normands. On parle français (franco-normand) un peu partout dans les rues de la ville, et ça tombe bien parce que Jean n’est pas très disposé à apprendre de nouveaux idiomes. En Irlande, deux populations vont résister à l’invasion des Normands, les Irlandais, et les Vikings qui contrôlaient alors Dublin. Jean de Courcy prend sous ses ordres une armée ridiculement petite, et il va dans le nord de l’Irlande. Avec une vingtaine de cavaliers et quelques centaines de fantassins, il saccage la capitale de l’Ulster, Down, et prend le pouvoir de la manière la plus cruelle qui se puisse imaginer. Guerre éclair. Il règnera sur le nord de l’Irlande, fondera des couvents, fera beaucoup pour la renommée de Saint Patrick. D’ailleurs, la ville s’appelle aujourd’hui Downpatrick. Il se marie avec Affreca, la fille du roi de l’Ile de Man. A 20 ans, c’est un homme accompli qui a fait ses preuves et qui a la confiance de ses pairs et supérieurs. Il ne parvient pas à conquérir de nombreuses nouvelles terres, mais ses terres sont bien administrées et personne n’ose plus l’attaquer. Il a 25 ans quand Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre, lui demande de prendre la place de son propre fils, Jean sans Terre, qui ne s’en sort pas à Dublin. De Courcy rétablira l’ordre dans le reste de l’Irlande. Jean sans Terre rentre à Londres mais il fera tout, à l’avenir, pour faire chier de Courcy.

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De fait, quand Jean sans Terre sera roi d’Angleterre, il fera capturer Jean de Courcy et l’emprisonnera dans la Tour de Londres. Il y avait, paraît-il, des risques qu’il se comporte en seigneur indépendant. Moi, je penche pour l’hypothèse que c’est par jalousie que Jean sans Terre voulait mettre Courcy à l’ombre, ce qui n’empêche pas qu’en effet, Courcy se serait bien vu roi d’un pays indépendant qui aurait compris l’Irlande du nord et l’Ile de Man. Mais il reviendra en grâce et retournera sur ses terre de Down et de Carrickfergus et mourra on ne sait où.

Pendant ce temps-là, en Basse-Normandie, la famille Courcy continuait ses affaires. Elle était contente de voir que les Courcy d’Angleterre ne se débrouillaient pas trop mal, mais elle voyait tout cela de loin. Que Jean de Courcy soit Vice-Roi d’Irlande pendant un moment, et qu’il ait fait du nord de lîle son fief personnel, pour eux, dans le Calvados, ça avait autant de prestige que si moi je devenais maire, aujourd’hui, de Courcy, commune de 200 habitants. On en parlerait peut-être dans une réunion de famille, mais en gros, tout le monde s’en ficherait. Preuve que ces aventures n’étaient pas jugées à leur juste valeur en France, un autre Jean de Courcy, trouvère normand des XIVe et XVe siècles n’en dit pas un mot dans son traité en vers sur l’art de la guerre, Le chemin de vaillance (1406). Il commence ce long poème en prose un petit siècle après que son propre cousin a démontré sa supériorité martiale sur les terres d’Irlande, et pas un mot. Moi, si j’apprenais qu’un autre Guillaume Thouroude avait été un grand voyageur, j’en parlerais, ne serait-ce que pour frimer. Pour draguer, par exemple.

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Voilà, tous les éléments d’un roman historique sont en place. Il me suffit de rencontrer une femme, aux yeux de métal et aux longs doigts blancs, qui réponde au doux nom de Courcy, et qui m’apprenne que parmi ses ancêtres, il y avait des gens dont le nom attestait de la présence, quelque part, de la forêt du dieu Thor.

Déchéance de la conversation

Son livre sort ces jours-ci, mais j’avais écrit, en juillet 2007, sur une rencontre avec Jean Rolin qui parlait déjà des chiens errants.

J’avais oublié.

J’avais oublié le billet, pas la rencontre, qui n’avait rien eu, d’ailleurs, de pétillant.

Je crois que Rolin et moi avons un point en commun. Nous ne fuyons pas les conversations, nous ne les prenons pas pour une perte de temps, mais nous ne les prenons pas trop au sérieux non plus.

Plus je vais, plus je trouve que les gens font en sorte d’esquiver les conversations. Ils ont toujours des choses plus importantes à faire, plus urgentes, plus significatives. Et quand ils se parlent, ils se limitent à l’exercice, prétendument reposant, du colportage de ragots. Ou alors, ils se satisfont de généralités, qu’ils profèrent avec joie, pour ne pas paraître ridicules, ou prétentieux, ou arrogants. Inversement, ils prennent tellement au sérieux les échanges de paroles, ou la puissance des mots, qu’ils croient tout ce qu’on leur dit. Cela fait système, notez bien: pour que je puisse avoir des ragots à colporter, il me faut croire à ceux que j’ai entendus.

Voyage contemporain : des artistes pour de nouvelles formes

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Michel Jeannès, Journal du fibulanomiste

Je profite du plaisir que m’a procuré Michel Le Bris en commentant ce blog pour rebondir sur une remarque communément admise : son oeuvre, le festival « Étonnants voyageurs » et son travail éditorial seraient une bonne chose pour la littérature du voyage. Est-ce si sûr ? Je ne le crois pas, pour deux raisons. Premièrement, le travail éditorial concerne surtout des traductions et des rééditions, ce qui est bien, mais donne une image nostalgique du voyage et de l’écriture du voyage. Deuxièmement, ce que Michel Le Bris promeut n’a jamais été le récit de voyage, mais la littérature aventureuse, les romans d’aventure.

Or le récit de voyage doit être considéré sous son aspect non-fictionnel pour le faire avancer. Il ne s’agit pas de rejeter les fictions, mais simplement de redonner du lustre au récit de voyage en tant qu’essai d’écriture et de genre expérimental. Les grands essais dans ce domaine s’éloignent considérablement de ce que préconise Michel Le Bris. Prenez des classiques contemporains comme Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de George Perec, Mobile de Michel Butor, L’Empire des signes de Roland Barthes, ce sont des oeuvres de voyage, de qualité littéraire indiscutable, mais qui n’ont rien de fictionnel et qui renouvellent puissamment le genre « récit de voyage ». Ce genre, Michel Le Bris n’aide en rien à le développer. Pire, Le Bris a critiqué très durement des écrivains comme Barthes et Butor, les traitant de « nains » (cf. Pour une littérature-monde), car leur travail conteste le récit traditionnel, romanesque et fictionnel.

Résumons : Michel Le Bris ne défend la littérature de voyage que dans la mesure où elle reste cantonnée dans des romans d’aventure classiques. Il la rejette quand elle explore des territoires d’écriture nouveaux.

Je précise à toute fin utile que si je tape sur Michel Le Bris, comme dans ce billet très dur, ce n’est pas poussé par la haine, car je n’ai rien contre l’homme, mais pour faire prendre conscience de problématiques littéraires et esthétiques qui méritent la constitution provisoire d’une « machine de guerre ». Frapper plusieurs fois, ne pas s’arrêter, depuis des lieux virtuels et réels, frapper pour faire voir ce qu’il y a d’engoncé et de réactionnaire dans ce qu’ont fait nos aînés.

Aujourd’hui, un acteur des lettres aussi important que Michel Le Bris devrait se pencher sur des propositions d’écriture qui essaient d’inventer, plutôt que de revenir incessamment à des romans d’aventure et à une fiction prétendument populaire. Il devrait être à l’écoute des artistes contemporains qui bricolent des dispositifs, des projets, des interventions sur des territoires, des installations baroques.

Quelques exemples d’oeuvres narratives à la fois géographiques, voyageuses, et exploratrices de formes.

Le « Journal du fibulanomiste », de Michel Jeannès, fait partie de cette mouvance. Publié dans un livre qui s’intitule 111 rumeurs de Villes, ce travail met en texte et en image des itinéraires urbains, des collectes de boutons perdus ou jetés, donnant lieu à d’autres types de collectes, bouts de journaux, faits divers, lambeaux de récits, etc. C’est bien une manière de raconter la vie des gens, une manière qui nous échappe, nous qui ne sommes ni artistes, ni aventuriers. Voir la photo ci-dessus et lire cet extrait.

Il faudrait aussi se pencher sur le travail de Mathieu Bouvier, qui, depuis quinze ans, interroge nos rapports aux territoires et nos circulations dans les espaces urbains, ruraux, rurbains, uraux, que sais-je encore ? Il y a quelques années, il a donné, à l’Ecole des Beaux-arts du Mans, une conférence-performance intitulée : De la marche considérée comme un des beaux-arts. Il avait fait le chemin à pied, de Montreuil au Mans. Quelques jours de marche qui sont à inclure dans le projet artistique de la conférence. Récemment, dans L’herbe, il a créé avec Mylène Benoit un dispositif (il n’y a pas d’autre mot) autour des terrains vagues de l’agglomération lilloise ; ils les appellent des « interstices » urbains, des « taches blanches » cartographiques, rejoignant par là, peut-être sans le savoir, les recherches de Jean-Didier Urbain sur le « touriste interstitiel » . Dans L’herbe, il y a des vidéos, une intallation (donc des choses à exposer), des trucs internet (donc propices à la navigation), mais aussi des actions qui n’entrent pas dans les catégories habituelles de l’art, des randonnées, des excurisons. Bouvier et Benoit avaient même le projet d’écrire un Guide de randonnée sur le modèle de ceux de l’IGN, sur tous ces terrains vagues, avec une page de carte et une page de texte. On pourrait imaginer le type de prose : « Cinquante mètres après le cadavre du renard, tournez à droite vers la bretelle… » Dans l’introduction du site de L’herbe, ils définissent ces territoires interstitiels comme une création d’espace et de temps « en voie de resserrement ». Ce que l’on voit sur leurs photos donne, il est vrai, l’impression étrange de lieux opprimés, compressés par les autoroutes et le trafic, mais où certaines personnes, plus ou moins exclues, des riverains aux contours flous, peuvent trouver du repos.

Voilà, ce sont des gens comme cela qui sont l’avenir du récit de voyage, pas des promoteurs d’une littérature déjà connue. Le récit de voyage n’est pas un récit « enjoliveur de réalité », même si, à travers toutes les recherches topographiques, l’attachement au réel, les descriptions rigoureuses auxquelles s’astreignent les artistes, une image fabuleuse du réel finit par émerger.

« Le temps des fables est arrivé », écrivait André Dhôtel.

Le genre touriste

Pour nous aider à sortir de nos préjugés sur les touristes, une des issues pourrait être d’aller voir dans le passé, au début de la littérature inspirée par le tourisme.

Charles Louandre, essayiste du XIXe siècle, a écrit quelques articles dans La revue des deux mondes qu’il intitulait « Statistique littéraire de la production intellectuelle ». 

Entre la géographie et l’histoire, il intercale les récits de voyage. Il parle des grands voyages faits avec Napoléon et de la littérature des explorateurs. Mais il traite d’un autre type de voyageur. Si le désir d’aventure attire des hommes dans de grandes solitudes,

« la simple curiosité, le désir de connaître des lieux illustrés par de grands souvenirs, le charme des beaux paysages et même l’attrait des bonnes tables peuplent chaque année toutes les routes de l’Europe d’un nombre considérable et toujours croissant de voyageurs qui courent le monde civilisé sous la sauvegarde du passeport par les chemins de fer ou les voitures publiques, et s’arrêtent là où finissent les hôtelleries et les routes carrossables. »

C’est une définition possible du tourisme : se déplacer dans tous les espaces investis par les transports mécaniques. Le plus beau arrive juste après :

« Cette seconde espèce forme le genre touriste, qui lui-même se subdivise en une foule de variétés, telles que le touriste romantique, le touriste archéologique, le touriste politique, etc. De ces nombreuses variétés sont les Guides, les Promenades, les Séjours, les Scènes et les Souvenirs de telle ou telle contrée, et enfin les Impressions de voyage, dans lesquelles le touriste parle de tout et principalement de lui-même. » Revue des deux mondes, n°4, 1847

De qui parle-t-il, exactement ? D’ouvrages en vogue écrits pas des gens comme Stendhal, Georges Sand, Gérard de Nerval, Flora Tristan. Nous connaissions déjà les Mémoires d’un touriste de Stendhal, mais c’est un mouvement d’une plus grande ampleur que prévu.

Le monde entier sourit à Belfast

Des photos de familles du monde entier, en plein centre de Belfast.

Des photos de gens heureux en famille, heureux de poser devant un photographe, heureux de représenter la diversité, la mixité, le métissage.

Le mélange des genres, dit Gérard Genette dans plusieurs de ses livres, est un genre en soi.

Des photos dont le sage précaire ne sait pas s’il s’agit d’une exposition normale, sans idée préconçue, ou si elle représente une sorte de discours en faveur de la paix entre les communautés. Ou même si, au contraire, il faut la voir comme une façon de tourner le dos aux interminables discours intercommunautaires : « regardons un peu des étrangers, cela nous reposera l’esprit. »

Des photos de métissage qui montrent une direction pour le bonheur : constituez-vous en famille, mélangez les races et les cultures, vous verrez, même pauvres, vous sourirez pareil.

Conflits nord-irlandais : S’en taper au sud, s’en distancier au nord

Un ami commentateur a récemment écrit sur ce blog que les Irlandais ne s’intéressaient plus autant au conflit inter-communautaire qui avait enflammé l’Irlande du nord. La dichotomie catholiques versus protestants, « ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord », disait cet ami.

Que je sois d’accord ou pas importe peu, même s’il est évident que nous n’avons pas parlé politique avec les mêmes Irlandais, depuis des années que nous fréquentons cette île, lui et moi. De mon côté, ceux qui m’en ont parlé, au sud, m’ont donné l’impression très forte de se définir par opposition aux Britanniques, à un point que j’ai parfois trouvé exagéré. Le dernier en date est un cardiologue que j’ai rencontré à une fête chez des amis de Dublin, dont la radicalité du discours m’a surpris.

Mais bien entendu, il y a toute une population qui ne s’intéresse pas à la politique et qui en a assez des discours partisans, ainsi que de tous les discours. J’ai évidemment rencontré beaucoup de personnes indifférentes, en Irlande, comme en France, en Chine et ailleurs. Mais l’absence d’intérêt pour le monde autour de soi n’est pas une garantie d’ouverture des esprits, ni de progression de la paix.

« Ils s’en tapent au sud, et ils s’en distancient au nord ». Au nord, j’entends en effet des théories qui tendent à casser l’idée d’une opposition entre Irlandais « de souche » et Irlandais « britanniques ». Basée sur des données archéologiques et étymologiques, ces théories cherchent à miner les fondements d’une différence ethnique entre les deux communautés. Il y a aussi les chercheurs en politique, dont j’ai déjà parlé, qui développent l’idée que la bipolarité n’est qu’une apparence, voulue par des groupes extrêmistes, qui cache une réalité urbaine plus complexe et plus banale. J’entends enfin des jeunes gens qui veulent simplement oublier les violences. A l’université, par exemple, je n’ai jamais remarqué de séparation, de ségrégation d’aucune sorte. Parmi les doctorants, les affinités se forment par centres d’intérêt, par attraction sensuelle ou par simple habitude, mais apparemment pas sur la base d’appartenance religieuse ou communautaire.

Ceux-là sont des modérés, des modernes, des libéraux comme vous et moi. Ils sont l’espoir du pays et une partie de son avenir. Mais ils sont privilégiés. Ce type de discours de distanciation (« ils s’en distancient au nord ») est une production idéologique très déterminée sociologiquement. D’une part, elle est surtout le fait des protestants, qui ont intérêt à ce qu’on arrête de se poser des questions d’appartenance nationale, et d’autre part, on entendra ce type de discours de distanciation surtout parmi les classes aisées, ainsi qu’à l’université. Mais plus on tend vers les classes sociales défavorisées, plus les discours se polarisent, car la réalité n’est plus la même.

Dans mon quartier, pas question pour un protestant d’aller boire un café avec une jolie catholique. Au nord-ouest de la ville, les autorités ont purement et simplement érigé un mur pour séparer un quartier catholique d’un quartier protestant. Des affrontements y ont encore eu lieu en 2002. Ce n’est pas le seul mur de la ville, il suffit de marcher un peu pour voir des barrières érigées. Il y en a plus de quarante, cela fait beaucoup pour un conflit dont on se tape et dont on se distancie. La ségrégation entre les deux communautés a augmenté depuis dix ans qu’ont été signés les accords de paix. 

Alors, quand il s’éloigne de la bourgeoisie, géographiquement, démographiquement, intellectuellement, le sage précaire a du mal à observer la prétendue distanciation des gens du nord vis-à-vis du conflit simpliste et fatal : « c’est nous contre eux », comme le dit un des riverains de la vidéo que j’ai mise en début de billet.

L’histoire de l’Irlande en quelques mots

Avant, il y avait des Irlandais qui parlaient une langue bizarre, très difficile à prononcer. Ils étaient catholiques.

Au XVIIe siècle, les Anglais et les Ecossais sont venus s’implanter, faire des colonies, comme en Amérique. Ils étaient protestants.

La domination des Britanniques sur l’île à duré jusqu’au XXe siècle.

Guerre d’indépendance. 1921, traité de Londres qui donne à l’Irlande son autonomie et qui la sépare : L’Irlande du nord restera britannique.

Guerre civile en Irlande, jusqu’en 1937, date de l’indépendance du pays, toujours séparé du nord de l’île.

Au nord, les catholiques militent pour la réunification de l’île. Les protestants veulent rester unis à la couronne. 

1969, des violences éclatent au nord et commencent ce qu’on appelle les Troubles (prononcez « trabowls », « trobelz », ou « treubeulss » selon les accents et les goûts). Attentas, bombes, terrorisme, grèves de la faim, chansons, peintures, tout devient machine de guerre.

1998 : Accords de paix. L’île est toujours divisée.

Conclusion provisoire, la violence a payé à un seul moment de l’histoire irlandaise : le début du XXe siècle.