Viol de Nankin (5). Du nom

Comment faut-il appeler cet événement ? Viol ? Massacre ? La question est très importante, en Chine surtout. Comme je m’en aperçus en 2006, mes étudiants de Shanghai utilisaient des mots différents des nôtres pour les mêmes événements :

Eux, « Grand massacre des juifs ». Nous, « Génocide ».

Eux, « Grand massacre de Nankin ». Nous, « Viol ».

Eux, « Evénement d’avril-juin 1989 ». Nous, « Massacre de la place Tiananmen ».

Mon billet de cette époque s’intitulait donc « Massacres, viols et événements« , mais cherchait surtout à dénoncer le silence des autorités concernant le souvenir de la place Tiananmen. A cette époque, ce qui me troublait, c’était surtout la capacité du gouvernement à faire oublier l’histoire récente, sa capacité à en réduire la gravité. Et pour ce qui concernait mon quotidien, je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller dans la discussion de ces sujets sensibles. La réponse est : je pouvais aller aussi loin que je le voulais, je ne faisais l’objet d’aucune pression, d’aucune censure à l’université.

Mais voilà, le mot même de « viol » n’est pas repris par les Chinois, et je serais assez d’accord avec eux. On ne se relève pas facilement d’un viol, car, à la différence d’un massacre, y est attachée une honte fondamentale. Dans un viol, la victime est doublement victime : elle a subi l’assaut d’un agresseur, et elle se sent coupable d’avoir été impuissante. Dans un viol, il y a toujours la suspicion que la victime était peut-être, à un certain niveau, consentante.

Et puis l’idée de viol ouvre à des notions qui dépassent complètement le domaine de la politique, des relations internationales et des lois de la guerre. On touche à la masculinité de la population (« vous n’êtes pas des vrais hommes, vous ne vous êtes pas battus jusqu’à la mort comme des kamikases »), à sa dignité (« vous n’avez pas été capables de protéger vos femmes »), enfin à des notions plus psychologiques que politiques.

Avec le mot « massacre », on insiste sur la barbarie de l’ennemi. On évite de juger la victime, et celle-ci peut tenter de se reconstruire, dans l’opposition symbolique à l’ennemi. Au contraire, les victimes de viols, comme on le voit avec les gens qui furent victimes d’abus sexuels au sein de l’église catholique, ne politisent pas leur combat. Ils demandent des réparations et cherchent à oublier.

Oui, mais Nankin, c’est justement le souvenir, la ville-memoriale, et certainement pas l’envie d’oublier. Inversement, l’opposition aux Japonais n’est vraiment pas constructive, si j’en crois ce que j’ai vu. Alors que faire ?

Viol de Nankin (4), du nombre


memorial-nankin-cloche.1281876986.jpg                                          Entrée du Mémorial du massacre de Nankin, 2010.

La question du nombre de morts dans une guerre semble être essentielle pour la mémoire que gardent les générations suivantes. A Nankin, aujourd’hui, le Mémorial du massacre a incarné ce chiffre dans un monument. On a commandité une sculpture, une cloche bouddhiste en bronze, dont les mensurations et la structure renvoient aux chiffres de l’événement : trois piliers et cinq cercles pour rappeler les 300 000 morts. Dans l’ensemble du mémorial, le chiffre revient constamment, et est décliné de différentes façons.

On a besoin d’avoir un chiffre rond et, si possible, symbolique. Quand il n’est pas symbolique, on crée les symboles et et on fait tourner le chiffre comme un objet sacré.

Quand il s’agit d’un crime commis par une nation sur une autre, il est rare que les deux pays, même longtemps après la guerre, s’accordent sur les chiffres. Aujourd’hui, par exemple, la France et l’Algérie n’ont toujours pas trouvé un terrain d’entente sur ce point, ce qui empêche une réconciliation totale entre nos deux pays.

Au Japon, on sait qu’une partie de la population est tentée par le révisionnisme, et la question des manuels scolaires japonais est un gros sujet de discussion en extrême-Orient. J’en ai beaucoup entendu parler, de la part de mes étudiants, quand j’habitais à Shanghai. On ne sait pas assez que, dès l’hiver 1937 jusqu’aujourd’hui, des Japonais se battent pour dénoncer ce qu’a fait l’armée de leur pays. Qu’au Mémorial de Hiroshima, où je me suis rendu à cette même époque shanghaïenne de ma vie, le massacre de Nankin était reconnu comme un crime honteux.

Le problème est que, comme la Chine ne garantit pas la liberté de la recherche historique, il n’y a pas de collaboration possible entre historiens chinois et japonais pour trouver une manière commune de raconter la guerre. Les Chinois affirment qu’il y a eu 300 000 morts à Nankin, même si cela contredit les évaluations d’à peu près tous les autres observateurs, parmi lesquels les Occidentaux présents lors du massacre, qui parlent de moins de 100 000 morts.

A Nankin, le Mémorial du massacre a incarné le chiffre officiel de 300 000 morts dans la sculpture qui accueille les visiteurs. J’avais parlé, dans mon premier blog (qui était entièrement consacré à Nankin), de « mathématique d’un massacre« , mais c’est parce que je n’avais pas remarqué que ce chiffre était en fait très contesté par les historiens, et que le pouvoir en place devait donc l’ériger comme une chose supérieure, échappant à toute discussion.

Iris Chang, dans The Rape of Nanking, a préféré suivre le chiffre de 300 000 morts, et je crois savoir pourquoi. Au fond, elle s’en fiche qu’il y ait eu 300 000 ou 50 000 morts. Ce à quoi elle est attachée, ce n’est pas le nombre de victimes, mais c’est la mémoire internationale. Et pour imposer ce crime dans la mémoire, elle a préféré faire corps avec l’historiographie chinoise officielle.

La contredire n’aurait fait qu’ajouter du débat, de l’incertitude. Or, on ne se souvient pas bien, quand on est dans l’incertitude.

memorial-chiffre.1281877015.jpg Mémorial du massacre de Nankin

Des nazis en Asie : le cas John Rabe. Le viol de Nankin (3)

L’armée japonaise était plus que l’alliée de la Wermacht. Il y avait entre l’Allemagne et le Japon des années 1930 de profondes similitudes. Entre autres liens, les Japonais avaient été très impressionnés par le fonctionnement de l’armée allemande et l’avait imitée sur de nombreux plans.

Or, à Nankin, vivaient des Allemands qui appartenaient au parti de Hitler. L’un d’eux est devenu très célèbre, et les Nankinois l’évoquent encore aujourd’hui. John Rabe, né en 1882, était un paisible nomade de l’industrie, comme l’Europe coloniale en faisait tant. Après quelques années en Afrique, il travailla pour Siemens à Nankin. Il dirigeait la branche locale du parti national socialiste. Ses hagiographes affirment qu’il n’adhérait qu’au projet « socialiste » du nazisme, non à la persécution des Juifs.

Toujours est-il que cet homme va se servir des insignes nazies pour protéger des Chinois. Non seulement il étalera des drapeaux allemands pour que les avions japonais ne bombardent pas sa propriété, mais il utilisera son brassard nazi, son uniforme et son casque métallique à des fins pacificatrices.

D’abord pour imposer le silence dans la panique générale qui régnait chez lui. Les Chinois criaient si forts qu’il mit son casque et hurla partout des ordres de se taire. Je ne sais pas en quelle langue, peut-être en allemand. J’aime imaginer ce vétérand, qui n’avait jamais fait la guerre et qui, habillé en SS, jouait son petit Hitler et vociférait pour que chacun reprenne son calme. Il continuera avec les Japonais, qu’il fallait traquer constamment lorsqu’ils violaient et tuaient aveuglément. En général, les Japonais avaient peur, et, donc, respectaient les Allemands.

Partout où John Rabe apparaissaient, les Japonais prenaient la fuite, c’est aussi une image cocasse de ce massacre. Les vainqueurs tout-puissants continuaient de craindre l’autorité d’un seul homme. En réalité, ils craignaient encore les puissances occidentales, et c’est pourquoi quelques dizaines d’Américains et d’Européens avaient créé une « Zone de sécurité » à Nankin, où ils avaient décrété que les militaires n’auraient pas le droit d’agir.

Curieuse guerre où, en plus des victimes et des bourreaux, se trouvaient une troisième instance, presque magique, les « Blancs », les « Occidentaux », nouvelle race d’intouchables, ou de demi-Dieux qui pouvaient imposer une zone franche. Ils se sont pris des coups, se sont fait menacer, ont risqué leur vie, bien entendu, mais ils avaient l’autorité d’aller engueuler des soldats qui violaient des fillettes.

Parmi eux tous, c’est le nazi Rabe qui avait le plus d’autorité et qui fut le grand héros de Nankin. Les Chinois firent de lui un « Bouddha vivant ». C’est ainsi que le nazisme qui est, à nos yeux, l’incarnation du mal, est devenu, à l’autre bout de l’Eurasie, un bouclier assez fort pour sauver des dizaines de milliers de vies humaines. C’est à Hitler que Rabe envoyait des télégraphes laissés sans réponse, pour demander que l’Allemagne fasse pression sur le Japon à des fins humanitaires !

Quand j’étais professeur à l’Université de Nankin, en 2005, on me fit savoir qu’une de mes étudiantes avait remporté un concours d’écriture pour une nouvelle mettant en scène un Allemand qui avait sauvé de nombreux Chinois lors du « Grand massacre de Nankin ». Je ne connaissais pas encore très bien cette étudiante, mais elle allait faire parler d’elle sur internet quelques années plus tard et devenir une écrivaine franco-chinoise.

Viol de Nankin (2), de la folie

Hiver 1937. La capitale de la jeune république de Chine se trouve à Nankin, non loin de Shanghai.

Les Japonais se sont préparés à la guerre depuis les humiliations qu’ils ont subies de la part des Occidentaux au XIXe. La nation japonaise est devenue profondément militariste, guerrière, nationaliste, prête à tout pour devenir la plus grande puissance asiatique.

Ils ont déjà battu la Chine lors de plusieurs conflits, et ils ont même battu les Russes, ce qui a défrayé la chronique occidentale. L’Asiatique peut battre le Blanc sur le terrain militaire.

En 1937, ils déclarent la guerre contre la Chine et la bataille de Shanghai commence. A surprise de l’état major nippon, Shanghai résiste. La Chine est plus difficile à conquérir que prévu. Shanghai tombée, les Japonais fondent sur la capitale et se livrent à un véritable carnage. Ils tueront et ils violeront sans discontinuer pendant des semaines, même et surtout lorsque la capitale sera tombée. C’est pourquoi une expression se fait jour pour décrire cet événement : le « viol de Nankin ».

Dans la suite de la guerre, jusqu’en 1945, il n’y a pas eu d’autres exemples d’une ville sur laquelle on s’acharna à ce point. Quand on lit les témoignages, non seulement des anciennes victimes, mais des Japonais eux-mêmes, militaires, repsonsables ou journalistes, et des quelques Occidentaux qui étaient encore présents sur place, on ne comprend pas ce qui s’est passé.

C’est peut-être pour cela qu’Iris Chang s’est suicidée en 2004, sept ans après avoir écrit The Rape of Nanking. Elle a passé des années à travailler sur son livre sans pouvoir comprendre comment des hommes pouvaient aller si loin dans l’horreur. Comment une armée peut, collectivement, agir non comme des bêtes, car les bêtes ne font jamais rien de tel, mais comme des malades, des fous furieux, et laisser libre cours à tout ce qu’une âme peut receler de sadisme ? 

Ils n’obéissaient pas à des ordres. Le chef de l’armée aurait, au contraire, voulu que les Japonais soient conquérants et irréprochables. Tout le monde croyait, d’ailleurs, et les Occidentaux les premiers, qu’une fois le pouvoir passé au Japon, les services, les industries et la sécurité n’en fonctionneraient que mieux.

Or, quelque chose d’obscur s’est déclenché chez les Japonais, quelque chose de trop fort pour eux, et ils humilièrent les hommes autant qu’ils le purent avant de les tuer. Et ils violèrent autant qu’ils purent, des petites filles aux vieillardes, et de la manière la plus grossière. Ils violèrent collectivement, insatiables, fascinés et incontrôlés.

Apparemment, c’est pour faire cesser cette folie sexuelle que le gouvernement japonais a créé un système de bordels militaires, avec des femmes coréennes par centaines de milliers, réquisitionnées pour la cause.  

Viol de Nankin (1), d’Iris Chang

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Je ne savais pas que Le Viol de Nankin était un livre si récent et si important au regard de l’histoire. Je l’avais vu en version anglaise dans l’édition de poche de Penguin, dans une bibliothèque vieillotte, et je l’avais immédiatement classé parmi les classiques à lire un jour.

Je ne savais pas non plus qu’il n’avait été traduit en français que récemment. Comment a-t-on pu attendre ? Preuve supplémentaire que la Chine, son histoire récente, intéresse trop peu les Français.

En fait, il s’agit d’un livre paru en 1997, écrit par une Américaine d’origine chinoise dont les grands-parents avaient réussi à fuir Nankin avant que les Japonais ne la mettent à sac. Une femme qui, pour la conception de son ouvrage, a combiné les méthodes américaines du journalisme historique et la méticulosité nationaliste des Chinois. Mêlant une énergie effroyable dans l’accumulation des données, à un angle de vue étroit et hégémonique, elle a construit un livre qui a pour but de rester dans l’histoire. Un livre qui impose sa présence parce qu’il n’a oublié aucun aspect de ce qui fait un grand livre, selon ce qu’on enseigne dans les universités américaines.  

Personne avant elle n’avait réuni tant d’informations, de témoignages, de lectures, de talent d’écriture, pour qu’un événement échappe à l’oubli.

Enfin, elle l’a écrit comme une œuvre littéraire. Non pas un roman, pas une fiction, mais un essai écrit dans un souci de construction esthétique qui aboutit à l’effet le plus poignant possible. L’effet recherché est celui d’une tragédie, qui remue le lecteur dans ses fondations morales et esthétiques.

Alors qu’elle dénonce amplement les Japonais pour leurs crimes, c’est d’un Japonais qu’elle s’inspire pour la construction de son ouvrage. Le cinéaste Kurusawa lui fournit donc la méthode narrative pour raconter le grand massacre de Nankin. Comme dans le film Rashomon, le récit raconte le même événement selon les points de vue des victimes, des bourreaux et des étrangers.

Quelques années après avoir écrit cette plongée dans l’horreur de 1937, Iris Chang s’est donné la mort en Californie.

Religions et nationalité parmi mes colocataires

J’ai un nouveau colocataire, indien ceui-là. Je savais que mon Pakistanais ne tenait pas dans son coeur les gens de cette nationalité, mais je ne pouvais pas attendre toujours.

Au total, la maison compte quatre nationalités, et, en termes religieux, à part moi qui suis athée, nous avons un chrétien, un musulman et un hindou. Comme c’est le ramadan, le musulman est un peu sur les dents. Hier, dans la cuisine, il avait l’air profondément dégoûté : « Le nouveau a craché dans l’évier. » L’Indien avait bu au robinet, en effet, et avait certainement recraché un peu d’eau. C’en était trop pour le Pakistanais. Il ne pouvait plus toucher ni l’évier, ni les tasses qui étaient autour, ni même l’éponge. Il lui fallait un tout nouvel attirail. Les choses avaient été souillées par le crachat de l’Indien. 

Quand j’étais en France, l’Indien m’a écrit pour relever des « problèmes d’hygiène » dans la maison. Je me suis dit qu’il allait me causer des emmerdes. A mon retour, j’ai marqué mon territoire pour qu’il sache qui était le patron : j’ai fait le ménage dans la cuisine. Faire le ménage, nettoyer, c’est en quelque sorte prendre possession de quelque chose. Il voulait instaurer je ne sais quel système de financement pour les produits collectifs de nettoyage, ce à quoi j’ai mis fin fermement, et calmement. Moi, les systèmes de financement, je ne leur fais confiance que si je ne m’occupe de rien. Dans mon système à moi, tout le monde achète à sa mesure, selon ses moyens, et contribue au jugé.

Le colocataire letton, lui, ne sort jamais de sa chambre. Il ne contribue en rien et paie ses loyers avec retard.

Et à neuf heures du soir, le Pakistanais fait une prière et vient déguster dans la cuisine les petits plats qu’il a préparés en fin d’après-midi. Des choses délicieuses qu’il partage avec moi. Je lui demande s’il n’a pas envie d’aller rompre le jeûne avec d’autres musulmans, quelque part dans la ville. Il ne dit pas non, mais je n’ai pas encore compris pourquoi il ne le faisait pas. 

Reboutonnez Marianne : qu’est-ce qu’une oeuvre d’art matrimoniale ?

L’éditeur Jean-Pierre Huguet s’occupe d’un lieu de création tout à fait impressionnant. Dans la cambrousse, à une heure de voiture de Lyon. Dans les monts du Pilat, sur les hauteurs d’un village charmant au nom magnifique : St Julien Molin Molette. 

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 Une ancienne usine en pierre, que l’éditeur appelle « cathédrale ouvrière », domine la vallée. Au dernier étage, la salle est immense, grande comme une cathédrale en effet, et se trouve être l’écrin d’une œuvre unique. Cette œuvre unique se doit d’occuper le mur du fond. Toutes les expositions ont en commun de n’occuper que la surface du mur, et de laisser le reste de l’espace aux visiteurs, aux dialogues entre les gens et l’œuvre. Cette grande salle en plan libre, digne d’un étage du Musée d’art contemporain de Lyon, percé de dizaines de fenêtres en arc de cercle, est tout entier consacré à ce mur, qui paraît petit quand on entre.  

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Or, ce qui frappe d’emblée, c’est l’espace, le parquet et les fenêtres, c’est-à-dire le volume, la lumière et la couleur. Le fait de privilégier le mur du fond provoque un renversement de la perception, par lequel l’espace devient lignes de perspective, et le mur point de fuite.   D’ailleurs, cet espace d’exposition s’appelle « Le Mur du fond ». Qu’on ne s’attende pas à voir l’espace rempli de sculptures et d’installation, à moins d’un dispositif subversif. Quand j’y suis allé, l’artiste Michel Jeannès y exposait « Marianne mise à nu ». Un simple drapeau tricolore accroché sur ledit mur. En évoluant dans la salle, on voit peu de changement, peu de spectacle. C’est en se rapprochant vraiment qu’on distingue ce qui fait l’originalité de l’œuvre : le drapeau est coupé en deux en son milieu et réassemblé, de bas en haut, par des boutons de nacre.  

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La notion de « matrimoine »

On commence à bien connaître le travail de Michel Jeannès, et l’usage étonnamment fructueux qu’il fait des boutons de mercerie. Non seulement les boutons symbolisent le lien, l’union, mais surtout ils renvoient au monde féminin des mères, des boîtes à boutons, du travail discret et profond de la couture, du reprisage, du soin des vêtements de la famille. Dans les différents terrains qu’il occupe, Jeannès est très attentif à la parole des femmes, non pas en tant qu’êtres universels, mais depuis leur rôle, jugé subalterne dans les sociétés phallocrates, de travailleuses de l’ombre.  

Dans ce sens, et pour ce faire, en parallèle aux « Journées du Patrimoine » qui ont lieu chaque année en France pour que les fils de la patrie communient dans la grandeur de leur culture commune, Jeannès a bricolé les « Journées du Matrimoine ». Le patrimoine, c’est ce que lègue le père à ses enfants, c’est la richesse matérielle où se concentrent les valeurs fondatrices de la famille ou de la communauté. Le « matrimoine » évoque ce qu’inspire la mère : un ensemble de gestes, de manière d’être, une douceur et un effacement de soi qui sont proprement bouleversants. J’avais écrit un texte sur les manières de représenter son père et sa mère : le père inspire les portraits et les sculptures, alors que la mère n’est pas une « figure », c’est plutôt une chaleur, une force qui nous habite et nous traverse. Le père c’est l’affirmation de l’individu, la mère est ce qui se diffuse entre les individus. Dans les familles traditionnelles, le père tranche et donne à chacun son dû, la mère donne en contrebande, rétablit d’autres équilibres, fait régner d’autres justices.

Difficile travail, fragile gageure que ces journées du matrimoine, dont un très beau texte de Cécilia de Varine rend compte dans Filer la métaphore. Du bouton aux journées du matrimoine (éditions Fage, 2010). Il s’agit d’un livre qui fait le point sur dix ans de travail de Jeannès et du collectif La Mercerie. J’encourage vivement à le feuilleter, ne serait-ce que sur le site du Musée dauphinois, pour se faire une idée de la place que peut prendre l’objet livre dans le parcours d’un artiste.

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Le patrimoine de la nation 

La mère patrie, la république incarnée dans la plantureuse Marianne, Jeannès ne pouvait pas la rater. A un moment ou à un autre, il allait tâcher de lui recoudre son habit, lui tailler un corsage, que sais-je ? lui recouvrir la poitrine débraillée. 

Il a fait plusieurs expositions, à Paris, au Japon, en Rhône-Alpes, mettant en scène, entre autres, des drapeaux tricolores déboutonnés et reboutonnés. Ici, sur le « mur du fond », le symbole de la nation française est déchiré, et il est « rapiécé », ou reboutonné, comme un chemisier – les boutons sont sur le pan gauche, comme dans les vêtements féminins !

La machine à interpréter peut alors partir en croisière. Le geste artistique est simple, et grâce à sa simplicité, le sens qu’il fait naître est multiple, et presque infini. Par ce drapeau reboutonné, on voit la communauté nationale réconciliée par le travail d’intercesseur des mères, des femmes et des filles.

On voit la fragilité inhérente à toute communauté humaine, combien son unité ne tient qu’à un fil. En ces temps où la Marseillaise est sifflée par des Français qui ne se sentent pas intégrés dans le groupe, pas représentés par le drapeau, cette œuvre rappelle deux choses : d’abord que la déchirure est première, la discorde et la désunion originaires ; elle rappelle ensuite le rôle crucial des mères dans la pacification des passions, et dans l’édification collective.

Le « matrimoine » dont témoigne cette œuvre, c’est le travail patient, à l’intérieur des familles déchirées par la migration, par la pauvreté et les conflits, de se refaire des liens avec un nouveau territoire, une nouvelle organisation. Les idéaux de la république, en effet, se sont introduits dans les familles, dans les prénoms, les habits, les façons de se tenir et d’échanger.  

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Si ce drapeau boutonné peut être vu comme sacrilège par certains, moi j’y vois plutôt un geste tendrement patriotique (matriotique, en somme), qui ne voit pas la France comme une nation orgueilleuse, mais comme une famille nombreuse et bruyante, où les personnes les plus importantes ne sont pas le père ni les grands frères, mais telle ou telle personnalité qui cherche en secret à apaiser les fâcheries, à faire revenir les fils prodigues ou les brebis égarées. 

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Il suffit de faire quelques pas en arrière, et les boutons de nacre s’effacent. Ils se perdent, se font oublier, de même que le déchirement du tissu est devenu invisible. Les boutons laissent la place, modestement, à l’apparente majesté de l’union des contraires. Bleu, Blanc, Rouge, tel est notre patrimoine.

Shrek et les familles populaires

Un après-midi solitaire, je me promenais dans le centre de Belfast, en m’étonnant du calme de la ville. Personne dans les rues piétonnes, personne dans les cafés. Encore une fois me vint l’impression que Belfast était sous-peuplé, ou suréquipé, comme l’on voudra.
Attiré par le bruit et la présence humaine (car le sage précaire aime l’humanité, la chaleur dégagée par les foules, les promenades et les échanges), j’entre dans le centre commercial de Victoria Square. Des familles font faire à leurs enfants des défilés de mode dont ils n’ont pas envie. Les gens regardent, tant qu’à faire.
Je vais au cinéma du troisième étage. Je demande au type du guichet quel film je peux voir au plus tôt. Quel genre de films, me demande-t-il ? Celui qui commence maintenant. Vous n’avez aucune préférence ? Ca dépend, dis-je, que me recommandez-vous ?
Installé dans la première moitié de la salle au confort incroyable, je vois débarquer des dizaines de jeunes familles. En moyenne, les enfants ont trois ou quatre ans. Cela me paraît jeune pour regarder Shrek, mais je ne dis rien. Les parents, tous très jeunes et sympathiques, savent mieux que moi ce qui est bon pour leur progéniture. Mes lunettes 3D sur le nez, mon verre de Smoothie près de moi, j’appréhende un peu toute cette population enfantine et l’agitation dont elle est coutumière. J’aime déjà peu les enfants de ma propre famille, je ne vais pas pouvoir supporter très longtemps le vacarme des enfants d’inconnus.
Les enfants se tiendront plutôt bien. Je ne recevrai pas de pop-corn sur le chef, ce qui est heureux lorsqu’on constate l’état de la salle de cinéma après la séance.

Le film commence.

Shrek, l’ogre vert des contes populaires, s’ennuie ferme dans sa vie de famille. Ses trois enfants sont sensiblement du même âge que ceux qui comblent la salle de cinéma. Les parents entrent en empathie totale avec le héros, gagné par la fatigue et la frustration d’une vie familiale qui ne tient pas toutes ses promesses de bonheur. Le film montre efficacement comment le bruit des enfants est quelque chose qui lasse. On le savait, mais les films populaires, d’ordinaire, s’appuie sur une autre dynamique : d’habitude, on voit des gens heureux, puis la narration casse l’harmonie familiale par un événement extérieur (une guerre, un accident, un extra-terrestre) qui ouvre sur les péripéties du film. Ici, c’est le héros, père de famille comblé, qui fout tout en l’air.

Domestiqué, aux ordres de sa femme, il n’en peut plus. Chaque fois qu’il se prépare à prendre un bain de boue, comme tout bon ogre, sa femme lui hurle de s’occuper de quelque chose, et il obéit sagement.

Shrek a encore de la rage et désire ce que tous les hommes désirent au fond : de la sauvagerie. Alors un jour, il envoie tout balader, et plaque tout, devant sa femme incrédule.
Cette dernière ne le comprend pas. Elle lui dit : « Tu as trois enfants magnifiques, une femme qui t’aime, des amis qui t’adorent. Tu as tout, et la seule personne qui ne le voit pas, c’est toi. » Et, héroïque, rationnelle, pure, incritiquable, elle retourne à son devoir.
Shrek n’est plus qu’une boule de nerfs. Il erre sur les chemins, et rencontre un magicien qui lui propose un pacte : une journée de liberté et de sauvagerie, contre une journée quelconque de sa vie passée. Le magicien va en profiter pour mettre un sacré bordel dans le royaume, je passe sur les détails.

Bref, à la fin, grâce aux sortilèges et à l’amour, Shrek revient au moment où il voulait tout envoyer balader. Il a vécu assez de sauvagerie et décide que la vraie vie, c’est sa famille. Lui, comme les spectateurs, se dit qu’il est finalement bien plus heureux domestiqué que sauvage. Il dit à sa femme : « On dit que je t’ai sauvée du dragon. C’est faux, c’est toi qui es venue à mon secours ».

Rideau, chers amis, n’espérez rien de plus que ce que vous avez déjà. Pour vous, c’est la vie de famille ou la déchéance. Obéissez à votre femme, c’est elle qui sait. Mettez vos enfants au-dessus de toute autre priorité et de toute autre préoccupation.

On va encore me taxer de misogyne, mais je trouve que l’image de la femme, dans ce film, est tout aussi écornée et régressive que celle de l’homme est lamentable. La femme est réduite à ce « devenir-marâtre » dont le bonheur se résume à celui de ses enfants et à la stabilité de son ménage. La femme grossit, elle devient difficile à aimer, sauf si l’homme prend le rôle de petit garçon et que la femme possède l’autorité d’une mère.

On retrouve dans Shrek l’infantilisation de l’homme déjà perçue dans les séries télévisées américaines : je pense au seul couple stable de Desperate Housewife, où l’homme est inférieur à sa femme à tous les niveaux, professionnels et sexuels en particulier. Quand il parvient à imposer un rêve d’émancipation (la création d’une pizzeria), c’est un échec total et il revient la queue entre les jambes vers sa femme qui l’a soutenu malgré ses doutes. Dans l’Amérique moderne, c’est-à-dire partout, le salut passe par la famille et par une idéalisation délirante de la femme : une excroissance monstrueuse d’une maman toute puissante, qui fait la putain et qui a beaucoup d’esprit. Le scénariste postmoderne a tellement besoin de faire des personnages principaux féminins, qu’il invente des rôles qui ne laissent aucune crédibilité : les femmes de cinéma sont fortes, ambitieuses, stoïques, intelligentes, mais elles sont aussi hystériques, dominatrices, castratrices. Dans ces fictions, les hommes continuent d’avoir du désir pour ces femmes, ce qui ne peut pas être le cas dans la vraie vie. Or, quand les hommes sont réduits au rang de papas, de petits garçons et de faire-valoir, ils n’ont plus d’autres désirs que de se blottir dans un coin et de sucer leur pouce.

Les papas de Belfast sont sortis de la salle assez contents, je crois, avec des enfants qui dansaient devant l’écran. Cela leur avait plu, aux enfants ; c’est vrai que c’est drôle, Shrek, et que c’est rudement bien fait.
Le soir, Colin, Nigel, Iain ou Johnny se sentiront peut-être bénis des Dieux d’avoir une famille et sentiront peut-être revivre un sentiment de gratitude ou de tendresse pour celles et ceux qui partagent leur vie quotidienne.

Femmes en pyjamas et espaces

Fréquemment, dans la supérette du coin, le « Spar » de la station service, des femmes font leur course en pyjamas.
Ces codes vestimentaires étaient déjà observés en Chine. Certains en concluent que dans ces régions, on peut porter n’importe quoi, aucune gêne n’est perceptible car il n’y a pas ni règle ni goût.
Il est pourtant évident qu’il y a là un code vestimentaire sûr. Les « nord-irlandaises » du Village (le quartier populaire où je vis) perçoivent le pyjama comme une tenue d’intérieur mais pas nécessairement de couchage, ou d’intimité. Après la toilette du soir, ou dans l’entre-deux qui sépare la journée active et le coucher, un espace de confort un peu relâché peut être partagé avec les voisins. On fume sa cigarette accoudée au portail de chez soi. Toute une classe d’objets, nounours, sucette, bavoirs, cycles, jouets, traversent la rue dans les mains des mamans qui viennent discuter les unes avec les autres. Par conséquent, elles étendent la notion d’ « intérieur » à leur voisinage, ainsi qu’aux commerces de proximité.
Même si les vendeurs du Spar ne sont plus Monsieur ou Madame Untel, avec qui l’on parle du temps et des gosses, mais des jeunes précaires qui trouvent là un « job », le magasin a gardé la fonction de l’épicerie de village, qui n’est qu’une extension symbolique de la maison. On peut aller à la supérette en pyjamas parce que ce n’est pas loin du salon, pas loin de la salle de bains où le mari prend sa douche, et juste à côté de la télé devant laquelle les gamins sont collés.
En revanche, les mêmes, quand ils vont au centre-ville, ou au centre commercial, à quelques rues de là, s’habillent proprement. Ce serait mal vu de s’y promener en savates.

HHhH, le burlesque et les romans sur la Shoah

Ce livre au titre énigmatique se place involontairement dans le mouvement récent des romans sur la Shoah. C’est presque une école, dans laquelle on compte Les Bienveillantes de Jonathan Littel, Jan Karski de Yannick Haennel, et maintenant HHhH de Laurent Binet. Chacun de ces romans aborde des questions littéraires en plus de la préoccupation historique qui est la leur. Laurent Binet, lui, se penche sur le rôle du romancier qui écrit sur le nazisme. HHhH est annoncé comme une expérience littéraire, qui se lit à des niveaux tranchés : d’un côté l’histoire du nazi Heydrich et des résistants tchèque et slovaque qui vont attenter à sa vie. Et surtout, de l’autre, l’histoire d’un romancier, nommé Laurent Binet, qui se bat comme une bête pour écrire cette histoire en restant au plus près de la vérité historique. Ce deuxième niveau de lecture met en scène un combat tragicomique d’un romancier contre le roman. Un auteur de fiction qui lutte contre les manipulations et les malversations de la fiction.

Ce roman dans le roman est présenté dès la quatrième de couverture : « Mais derrière les préparatifs de l’attentat, une autre guerre se fait jour, celle que livre la fiction romanesque à la vérité historique. L’auteur, emporté par son sujet, doit résister à la tentation de romancer. » C’est bien entendu cette deuxième guerre qui est la plus innovante, car la première, l’opération dite « Anthropoïde », de nombreux livres la relatent déjà. Or, si la presse et les ondes françaises parlent de HhHH comme d’un livre d’une haute tenue littéraire, elles ont oublié de dire que l’intérêt de ce récit était sa cocasserie, et presque son burlesque. La lutte de l’écrivain contre la fiction fait penser aux films de Buster Keaton, et l’on peut s’étonner que cela n’ait pas été davantage relevé par les critiques.

Un romancier poussif

D’abord, il y a toutes ces phrases qui concluent les chapitres ou les paragraphes. Des phrases souvent laides, immatures, qui aplatissent le style du roman, par ailleurs très bien écrit, et rendent le récit banal. Des phrases qui ont la particularité de ne rien apporter à la compréhension ni à la puissance de la narration : « En effet, ce rêve prouve formellement que … Heydrich m’impressionne » (p.70) ; « Mais à long terme, il s’agissait quand même d’une très mauvaise idée » (p.97) ; « Mais, curieusement, Chamberlain se formalisait beaucoup moins des insultes allemandes que des tchèques, et on peut estimer a posteriori que c’est dommage » (p.102) Oui, Laurent Binet, on peut dire que c’est dommage. Le poète Saint-John Perse en prend lui aussi pour son grade, pour avoir baigné dans les eaux troubles de Munich : « Saint-John Perse s’est conduit comme une grosse merde. Lui aurait dit, avec cette préciosité ridicule de diplomate compassé, ‘un excrément’ » (p.108). Plus tard, à la fin du roman, Binet citera un vers de Saint-John Perse, comme pour se racheter, mais ce sera un vers à la grandiloquence un peu mièvre, ce qui semble confirmer que Binet a un goût douteux.

Frappé par la récurrence de ces subites fautes de goût, je me suis amusé à les compter (car il est établi que je suis, moi, de mauvais goût) : sur dix pages, j’en ai dénombré presque une par page. A ce rythme, cela devait relever d’une stratégie d’auteur. Cela devait être un procédé, qui ouvrait le lecteur à un troisième niveau de lecture.

De fait, on ne croit plus à ce romancier poussif qui ne veut surtout pas mentir. Ou plutôt on y croit, mais comme un personnage rigolo, tiré d’un roman de Beckett, qui nage dans l’absurdité de ses propres décisions. Il fait lire ses chapitres à son « vieux copain de fac » qui le félicite et qui s’étonne du fait que rien ne soit inventé. Cela chagrine le romancier qui s’exclame : « ‘Putain, c’est pas gagné…’ J’aurais dû être plus clair au niveau pacte de lecture. » (p. 67). On serait tenté de lui rétorquer : tu aurais surtout dû citer tes sources si tu avais voulu qu’on lise le chapitre comme une narration historique et non comme un dialogue romancé. L’expression « pacte de lecture » trahit le professeur de lettres de 37 ans, présenté sur la quatrième de couverture, incapable de faire abstraction des leçons de narratologie enseignées à l’université. Son embourbement dans les codes de son propre métier fait écho à des personnages machiniques victimes de déformation professionnelle, comme l’ouvrier de Chaplin dans Les Temps modernes, ou le géomètre de Kafka dans le Château. Binet est entraîné dans une machinerie littéraire qui le dépasse, mais il pédale dans la semoule avec brio.

Un historien médiocre

Tant que l’on croit que le narrateur est bel et bien Laurent Binet, on se demande pourquoi il fait preuve d’une telle naïveté, et pourquoi il s’enferme dans des questionnements aussi vains que ceux de la vérité historique dans le roman. Vouloir écrire un roman qui n’invente rien, tout en respectant la forme du roman, c’est tout simplement impossible et stupide. Il existe en revanche un genre littéraire formidable pour cela : l’essai. Ou même l’histoire (qui ne lit les études de Iain Kershaw sur Hitler avec une réelle passion littéraire ?) Mais le narrateur, qui semble avoir du mal avec l’art du roman, est un historien encore plus médiocre : c’est à la page 213 qu’il annonce avoir découvert avec une « joie d’enfant » le portrait de ses héros résistants « élaborés par l’armée britannique », sans dire à quelle date ces portraits furent élaborés. Dans quelle archive obscure Laurent Binet a-t-il découvert ces précieuses informations ? Au musée de l’armée, à Prague ! Un étudiant en master d’histoire n’aurait pas écrit 212 pages avant d’aller visiter le musée de Prague. Il l’aurait fait dès le début de l’année, pour ses recherches préparatoires.

Laurent Binet non plus, on en est alors persuadé, n’a pas écrit 212 pages avant de découvrir ces documents à Prague. Laurent Binet n’est pas ce mauvais écrivain qui s’excite sur le pacte de lecture, et qui manque totalement de méthode. Binet crée un personnage de romancier brouillon, un peu con, qui juge les poètes sur des critères de morale politique, qui s’exprime avec lourdeur et incorrection une fois par page. Un personnage de Borges, dédoublé depuis sa propre personne. La preuve en est apportée à la page 214 : « Des fois, je me sens comme un personnage de Borges, mais moi non plus, je ne suis pas un personnage. » C’est presque aussi drôle que le moment où il dit « putain j’aurais dû être plus clair niveau pacte de lecture. »

La scène la plus grotesque se déroule avec son amie Natacha. A elle aussi, le romancier fait lire un chapitre. Elle lit et elle s’exclame (on s’exclame beaucoup, dans HhHH) : « Comment ça, ‘le sang lui monte aux joues’ ? ‘Son cerveau gonfle dans sa boîte crânienne’ ? mais tu inventes ! » (p. 177). Il ne l’avait pas vue venir, celle-ci, et notre romancier est tout confus. Non seulement il invente, mais quand il invente, ce sont des clichés romanesques sans force littéraire et sans intérêt historique. Sang aux joues, boîte crânienne, voilà qui n’arrange pas son affaire qui, toute chose égale par ailleurs, lui semble « assez grave ». Evidemment, dans les termes d’un tel « pacte de lecture », référentiel ou factuel, qui vole un œuf vole un bœuf et le romancier ne peut se permettre la moindre entorse à la vérité historique. Il renonce à la boîte crânienne et aux joues rouges, pour essayer d’autres choses, il biffe et il rature. Il travaille beaucoup, car c’est un tâcheron, comme le sont les personnages de Kafka et de Beckett ; un travailleur infatigable, obsessionnel et décevant. Finalement, vaincu par sa propre faiblesse, au bout d’un épuisant combat contre la fiction et ses modèles formatés, « lentement, je me suis remis à taper : le sang lui monte aux joues, et il sent son cerveau gonfler dans sa boîte crânienne » (p. 179). C’est la scène centrale du livre, celle qui révèle qu’on était entièrement, et depuis le début, dans un roman.

Toujours à la limite du cliché, de l’idée reçue et de la caricature, Laurent Binet a fabriqué un roman étonnamment maîtrisé où le narrateur est plus médiocre que le lecteur. Tellement, d’ailleurs, que vers la fin, lorsque l’attentat sur Heydrich approche, ni le narrateur ni Laurent Binet ne réussiront à empêcher de faire monter le suspens, comme dans un vulgaire roman historique. Le lecteur tourne les pages avec excitation et l’histoire est très bien raconté : « Je ne sais pas comment éviter les effets faciles », avoue le narrateur.

Stéréotypes et héroïsme littéraire

Commence alors la deuxième partie du roman, très haletante, où tous les personnages essaient de sauver leur peau après que l’attentat eut foiré. Toute la charge grotesque relevé dans le procédé narratif de Binet trouve à s’appliquer dans l’histoire de ces courses poursuites farfelues. Il semble que le narrateur ait abandonné de faire ce qu’il appelle un « infra roman », pour se laisser aller aux délices d’un roman d’aventure palpitant. Il ne peut quand même pas s’empêcher de glisser quelques perles de mauvais goût : « Je me demande si l’un d’eux est parvenu à dormir. Ca m’étonnerait beaucoup. Moi, en tout cas, je dors très mal » (p.375). Il ne peut pas s’empêcher non plus d’écrire des monologues intérieurs ; il imagine ce qui passe dans la tête de Gabčík, sans que cela ne lui pose plus de soucis moraux. Le narrateur a abandonné le combat, mais, comme il est écrit très justement sur la quatrième de couverture, « Il faut bien, pourtant, mener l’histoire jusqu’au bout. » Il la mène comme il peut. Il faut l’imaginer épuisé, déprimé. Il râle qu’il n’en peut plus, qu’il voudrait arrêter d’écrire, mais qu’il doit encore, par scrupule, dire « ce qu’il est advenu de ceux qui, le 18 juin 1942, étaient encore en vie » (p.431). Jamais un roman ne m’a mieux fait saisir ce que Beckett ressentait dans les dernières lignes de L’Innommable : « Je dois continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »

La toute dernière page, cliché cinématographique, « effet facile », où les héros sont sur le paquebot rouillé (forcément rouillé), qui les mènent en France, au tout début de leur engagement dans la résistance tchécoslovaque. L’un demande du feu à l’autre, ils se reconnaissent sans se connaître. Ils seront les héros ordinaires de l’opération « Anthropoïde ». Enfin, on est dans l’infini romanesque des motifs prêts à emploi, tels qu’Hollywood les recycle interminablement avec talent et technicité. Le narrateur a perdu sa guerre contre la fiction depuis très longtemps déjà, quand il écrit qu’il est lui-même sur le bateau, tel je ne sais quel fantôme du futur. C’est Laurent Binet qui s’amuse de tout cela, et qui utilise la boîte à clichés pour bricoler une belle variation autour de l’héroïsme littéraire.