Traits chinois/Lignes francophones, le livre

Le livre que nous venons de faire paraître peut être perçu comme une émanation de ce blog et des blogs qui lui ont été liés dans les années 2000, surtout les blogs  en lien avec la Chine. Mais cela se présente malgré tout comme une étude universitaire collective, publiée aux Presses de l’université de Montréal, rassemblant les meilleurs spécialistes de la littérature chinoise diasporique.

Traits chinois /Lignes francophones consiste, en effet, en une exploration de la francophonie chinoise, c’est-à-dire une suite de chapitre concernant les écrivains et artistes chinois qui utilisent le français.

On y trouve des chercheurs incontournables et extrêmement stimulants, tels que Zhang Yinde, qui est professeur à la Sorbonne, et qui est le plus grand chercheur dans ce domaine. Mais l’originalité du livre vient aussi de ses contributions issues de la blogosphère, et non seulement du monde universitaire. Moi-même, j’ai modestement travaillé sur l’oeuvre de Gao Xingjian, de manière plus universitaire que dans mes billets de blog. Mon ami Ben (Benoît Carrot), qui a beaucoup commenté sur ce blog (ainsi que sur divers blogs « chinois »), et qui a écrit des blogs africains, a produit un beau chapitre sur les Chinois en Afrique francophone.

Enfin, Neige, la fameuse blogueuse de Nankin, n’a pas été oubliée puisqu’une sélection de ses billets d’étudiante est publiée en clôture d’ouvrage.

En définitive, plus qu’une question de support médiatique, ce qui compte pour moi le plus, c’est l’amitié qui unit la plupart des contributeurs de cet ouvrage. Même le deuxième nom apparaissant sur la couverture, à côté du mien, est celui d’une femme que j’aime fréquenter depuis plus de dix ans, dans les pubs et les universités d’Irlande.

Comme le dit la présentation de l’éditeur, « Ce livre est aussi une histoire d’amitiés entre quelques personnes – intellectuels, universitaires ou artistes – qui se connaissent depuis des années, et partagent leur passion pour la Chine en vivant sur différents continents. » Tout est presque dit.

Un chaton sur le terrain

Un soir que j’étais sur le terrain avec des amis, Cécilia me hèle depuis la route. Je descends. Des vacancières me tendent une petite chatte qui, dans la nuit tombante, me paraît sale et possiblement galeuse. L’animal a suivi cette famille toute la journée et ne peut rester avec elle au gîte.

La petite fille de la famille a beaucoup pleuré : elle craint qu’on abandonne encore ce petit chat qu’elle a adopté toute la journée: « Tu vois, lui dit sa mère en me montrant du doigt, on a trouvé sa maman! »

Une autre dame me glisse tout bas que le chat a fait ses besoins et qu’il a « le derrière tout crotté ». Charmant. Je monte l’animal sur la terrasse où mes amis finissent le dîner, et dès qu’ils le voient, ils tombent directement amoureux du chaton.

Les jours suivants, je remarque qu’il est très propre et très beau.

Je joue le gros dur, je feins l’indifférence, et jette le bel animal à trois mètres lorsqu’il ose monter sur la table. Mes amis poussent des cris d’effroi et me traitent de bourreau.

Je proteste qu’un animal sur le terrain ne peut avoir sa place que s’il s’avère utile pour le sage précaire. Des poules, par exemple, seraient bienvenues, mais ce n’est pas un chat qui va me faire changer d’habitude. Devant mes défenseurs du droit des animaux, réunis en conclaves et me faisant les gros yeux, je maintiens que le chat devra apprendre à chasser s’il veut survivre au terrain.

Un peu famélique, le chaton prend vite ses marques et mange de bel appétit. Il se frotte à chacun, dispense avec prodigalité sa tendresse et son espièglerie.

Dès que mes amis quittent le terrain, mon coeur fond et je m’occupe de ce petit minou comme une midinette.

La bête sait comment s’y prendre pour vous désarmer. Il vient sur vous quand vous faites la sieste et pousse son museau contre votre bouche, il ronronne dans votre cou.

Très vite, il a conquis l’ensemble du terrain et est devenu le véritable maître des lieux. Nous nous entendons bien, nous sommes très indépendants l’un de l’autre, mais mon coeur craque quand je l’entends miauler pour attirer mon attention.

J’en ai honte mais c’est ainsi : il peut tout se permettre. Il n’hésite même plus à me marcher dessus et à me coller son trou du cul au nez.

Viens chez moi, j’habite chez mon frangin

Sur le terrain de mon frère, dans les Cévennes, des amis et de la famille ont pu me rendre visite et passer quelques jours au vert.

Deux amis, qui ne se connaissaient pas, ont pu faire connaissance sur mes espaces. Il s’agit de deux contributeurs d’un ouvrage collectif que j’ai dirigé et qui a paru à Montréal il y a peu : Traits chinois/Lignes francophones. Cécilia y a écrit un chapitre sur un tableau de Zhang Su Hong, et Benoît un chapitre sur le Chinois en Afrique francophone. Moi-même, j’y ai modestement écrit sur l’oeuvre de Gao Xingjian, et les habitués de mes blogs y reverront avec plaisir des textes issus des blogs de Neige.

Après nous être baignés dans l’Hérault, et après de longues randonnées autour du Mont Aigoual, mes amis et moi faisions des lectures du livre, et en devisions à l’ombre, dans la décontraction des muscles des cuisses.

Signer et dédicacer ses livres

Photos Alex Serrano

 

Journées blanches à Belfast

Mes journées sont blanches et lisses. Rien ne se passe dans la vie du sage précaire, qui n’a jamais été aussi oisif.

Captif, tardif et dubitatif, j’attends que les semaines en finissent jusqu’au jour où je prendrai l’avion pour la France.

On me demande ce que je lis ? Rien. Ce que je fais ? Rien. Si j’écoute de la musique ? Plutôt crever la bouche ouverte. Même la discographie complète du chef d’orchestre William Steinberg (1899-1978), que j’ai gravée sur mon ordinateur portable, je ne l’écoute presque pas.

Ces jours de battement constituent la période que j’avais planifiée comme succédant à ma soutenance de thèse. Au Royaume-Uni, il est fréquent que les thèse soient acceptées par le jury après une série de corrections à apporter au manuscrit. J’étais prévenu : quelques jours ou quelques semaines de travail seraient nécessaires avant que je sois de nouveau libre de mes mouvements. Au pire, la hiérarchie pouvait me demander de me remettre à l’ouvrage une année entière. J’avais donc prévu de rester quelques semaines à Belfast, et n’avais pas réservé de billet retour.

Le hasard a voulu que ma thèse a été acceptée telle quelle, sans autres corrections à apporter que trois fautes d’orthographes, (corrigées avant même la soutenance car mon père les avait déjà repérées lorsqu’il avait feuilleté la chose.)

J’avoue que j’ai été pris au dépourvu. Incrédule, j’attendais un courrier qui devait m’annoncer officiellement la décision de la hiérarchie, et m’enquérir de relier deux exemplaires de ma thèse, selon le protocole de l’université, de faire signer des formulaires et de remettre une dernière fois tous ces documents à l’administration.

Ce courrier, je l’ai reçu hier, c’est-à-dire deux semaines après ma soutenance.  J’ai donc passé deux semaines vides. Les amis qui m’hébergent étant au Portugal, je me suis retrouvé seul dans un appartement confortable, à attendre sans but et sans activité.

C’était délicieux. J’ai beaucoup dormi, beaucoup regardé la télévision. Je me suis beaucoup prélassé, et ai repris du poids en mangeant les saloperies que mon pays d’adoption aime produire. Mon corps s’est tellement relâché que des boutons ont poussé sur ma peau, comme des champignons sur un sol ombragé.

Mon esprit s’est lui aussi beaucoup relâché mais je préfère oublier ce qu’il a bien voulu produire de son côté : l’équivalent mental des boutons de fièvre ne doit pas être publié sur la toile, ni nulle part ailleurs.

Ce jour où je reprends vie, en écrivant sur ce blog, est le jour de célébration des Orangistes. Les protestants « unionistes » organisent leurs défilés au doux son de leur musique militaire. Cette année comme les autres années, les catholiques se terrent chez eux et partent à la cambrousse. Les minorités visibles se cachent. Une amie coréenne est même partie en Ecosse exprès, et les autres Asiatiques que je connais ont suffisamment souffert d’actes racistes durant ce festival pour se méfier.

Mais cette année, je ne me suis pas intéressé à tout cela. De ma chambre, je n’ai entendu aucune flûte, aucun tambour, aucun claquement de bannière. Je n’ai pris aucune photo de bûchers anti-irlandais, ceux qui brûlent des drapeaux tricolores dans des flambées alcoolisées.

Quel contraste avec ce même blog en juillet 2009, en juillet 2010 et en juillet 2011!

Des cérémonies de l’université

Non je n’irai pas, vous dis-je! C’est contre mes principes.

J’ai beau m’expliquer, cela ne passe pas, je suis compris de travers.

Chaque année, les étudiants qui viennent de finir leur cycle d’étude se pressent aux cérémonies dites de « Graduation ». C’est l’occasion de revêtir une robe, ou une cape, codifiée en fonction du grade qui est le vôtre.

C’est une célébration bon enfant, où chacun se réjouit d’avoir terminé, et c’est l’occasion pour la famille de se réunir et de se photographier dans la grande université de la ville ou de la province.

Mais je ne peux pas me résoudre à participer à ce type de défilé. Pour la sagesse précaire, l’éducation doit être un projet collectif et universel, non un privilège. Et tous ces jeunes gens en costume de lauréat, ils ne célèbrent aucunement la connaissance, ni encore moins une découverte qu’ils auraient faite, ou une œuvre qu’ils auraient produite. Ils célèbrent leur accession à un statut social envié.

Or l’université ne devrait pas être un lieu de compétition, mais un lieu de savoir. Dit comme cela, c’est quand même très banal.

Quand je vois la bonne société se réunir ici, sur le campus, pour se congratuler, je ne peux m’empêcher de penser que c’est la classe dirigeante qui vient parader pour bien montrer à la ville que la relève est assurée ; qu’une minorité d’individus a bien reçu, des mains de l’université, le droit de diriger les affaires de la collectivité.

Ce faisant, l’université perd sa vocation intellectuelle et culturelle pour vendre son âme aux plus offrants, c’est-à-dire aux classes sociales dirigeantes et aux entreprises capables de la sponsoriser.

Mais j’ai assez parlé de cela, dans un billet vieux de deux ans déjà.

Quand j’explique cela à mes amis, ils se moquent gentiment de moi, persuadés que je fais le grincheux. Peut-être pensent-ils aussi que je suis pingre, car cette cérémonie coûte 80 euros aux étudiants. Comme je veux seulement qu’on m’envoie mon diplôme chez moi, je ne débourserai « que » 15 euros.

Cependant, assistant ces jours-ci à de telles cérémonies pour accompagner des amis, je me suis mieux aperçu de la dimension émotive et sentimentale de la chose. Deux jeunes femmes, docteures en physique, m’ont appris à respecter ces poses et cette pompe.

L’une est originaire du Bangladesh. Elle s’est habillée en sari orangé, et les voiles de sa tenue traditionnelle se mêlaient à celles de la robe de lauréate occidentale.

Dans la roseraie du jardin botanique de Belfast, jouxtant l’université, elle resplendissait de couleurs. Au fond, ces couleurs abolissaient la distinction sociale, je ne saurais trop expliquer comment.

L’autre est une Macédonienne d’origine serbe. C’était la première fois qu’elle faisait partie d’une telle cérémonie, et elle eut plusieurs fois envie de pleurer. Triste que ses parents ne pussent être avec elle, elle nous remerciait d’être là autour d’elle et faisait des efforts infinis pour supporter la douleur causée par les souliers à talons.

Pour elle, ces couleurs et ces uniformes étaient le signe de la fin de la galère, et d’une immense fierté personnelle.

Cela ne me convaincra pas de me déguiser moi-même en docteur frais émoulu. J’ai quarante ans après tout, il y a des choses qu’on ne fait plus à quarante ans.

Mais maintenant, quand je vois ces jeunes filles se serrer contre leur père pour la photo, je comprends mieux la simple émotion familiale qui se dégage de tout cela.

Appelez-moi Précaire, Docteur précaire

J’ouvre une petite parenthèse dans mon récit cévenol pour annoncer la fin de mon itinéraire doctoral : ma soutenance de thèse vient d’avoir lieu et tout s’est passé comme sur des roulettes.

Je suis revenu à Belfast en début de semaine, ai retrouvé mes amis et mon costume des (grandes) occasions. Le matin dudit événement, j’étais assez nerveux, mes examinateurs m’attendaient dans une salle de classe banale. Il n’y avait aucun public, si tant est que cela pouvait intéresser du monde, car au Royaume-Uni, les soutenance se déroulent à guichet fermé.

Il y a en réalité deux examinateurs actifs et un président de séance qui est censé être neutre et ne pas peser dans les délibérations, mais qui est le garant du respect des règles et du bon déroulement du truc. L’examinateur interne (appartenant à la faculté de français de mon université) était professeure Margaret Topping, grande proustienne devant l’éternelle, spécialiste de Nicolas Bouvier et des rapports entre le texte et l’image dans la littérature des voyages, ainsi que de la littérature des migrations. Et l’examinateur externe était François Moureau, éminent professeur de la Sorbonne, directeur et fondateur du Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages, et spécialiste de tant de choses que je préfère ne pas commencer à énumérer ses compétences.

Comme je l’espérais, ce dernier possédait un point de vue très dégagé et chargé d’histoire (si l’on peut dire cela d’un point de vue), ce qui donnait à ses commentaires une dimension érudite et pleine d’allant ; ses contextualisations historiques et théoriques rejaillissaient sur ma thèse et donnaient l’impression que j’avais fourni un profond travail, alors que je m’étais amusé pendant trois ans et demi.

Je plaisante, bien sûr. J’ai effectivement beaucoup travaillé pour cette thèse, et cette soutenance est venue à point nommé pour m’en donner la confirmation, et même pour en être le révélateur. La vie est courte, les compliments dispensés par la hiérarchie sont bons à prendre, car ils ne dureront pas.

L’étape suivante est autrement plus imprévisible : il s’agit de publier cette thèse chez un éditeur et dans une collection, si possible, auxquels mes recherches feraient écho.

Le sage précaire sur France Inter

 

Paula Jacques, photo Telerama.fr

De passage à Lyon, je reçois un courriel de mon éditrice, qui m’informe que Paula Jacques désire m’inviter à son émission Cosmopolitaine, sur France Inter, ce dimanche 13 mai.

Inutile de préciser que je me réjouis d’avance de ce rendez-vous radiophonique. J’ai toujours été un auditeur fidèle des chaînes de Radiofrance. La voix même de Paula Jacques a accompagné ma vie ces vingt-cinq dernières années. Devenir un de ses invités alors que j’ai tant écouté ses émissions, crée un sentiment étonnant, indéfinissable. Cela me paraît étrangement naturel : impression de participer à une réunion à laquelle j’avais toujours été convié silencieusement jusqu’à présent.

J’appelle, laisse un message, j’écris et je laisse reposer. Hier, C’est Paula Jacques elle-même qui m’appelle pour m’inviter. C’est très expéditif : de sa belle voix de fumeuse, elle me dit que mon livre est « très intéressant » et qu’elle voudrait m’avoir dans son studio, avenue du Général Mangin, dimanche à deux heures moins le quart. Point final.

Pour l’interview de Radio-Canada, la charmante « recherchiste » m’avait téléphoné en semaine et on avait discuté une bonne demie heure pour préparer l’émission. Même chose avec la petite interview de trois minutes sur la radio de la SNCF.

Avec Paula Jacques, le processus est inversé : on ne se parle pas au préalable, même le rendez-vous est pris juste avant le début de l’émission, sans aucun préliminaire. Le but est sans doute de se découvrir au cours de l’émission, en direct. Ce qui implique qu’à la différence des autres interviewers, la journaliste de France Inter aura sans doute lu mon livre, afin de ne pas poser des questions absurdes.

Nous jugerons de tout cela sur pièce, dimanche, de 14 à 15 heures.

Traversée de Dublin en bateau gonflable

Cette traversée de Dublin devait se faire en deux reprises, car au milieu du chemin, je devais rejoindre Tom et Barra dans un pub pour regarder le Clasico à la télévision. Tom était pour le Barca, moi pour le Real, car j’aime mon compatriote Benzéma et que j’en ai assez de voir toujours Barcelone gagner.

L’idée était donc de quitter la rivière à hauteur de la vieille église Christ Church et d’aller au pub Lord Edward. C’était intéressant comme lieu d’accostage, car c’est exactement l’endroit où les Vikings se sont arrêtés pour fonder la ville de Dublin, en 837. Avec mes origines nordiques (mon nom est proche de celui du chef Viking qui dirigeait les 120 drakkars conquérants de l’époque), et mon bateau en plastique, j’étais le normand nouveau qui allait fondre sur la ville comme une buse sur sa proie.

Dublin commence à Chapelizod (la chapelle d’Iseult), un coin de campagne intermédiaire entre la ville et la nature.

Chapelizod se démarque par un vieux barrage, datant du XVIIIe siècle, qui permet de domestiquer les eaux de la Liffey. Auparavant, pendant tout le moyen-âge, le centre-ville était inondé plusieurs fois par an, on vivait dans des marécages et organisait les jardins en fonction des crues.

Depuis que ce barrage existe, on peut dire que Dublin existe telle qu’on la connaît aujourd’hui. Je me suis donc rendu là-bas en bus, avec le bateau gonflable que j’avais acheté dans le magasin de jouets Smyth, rue Jervis. Une boîte assez peu volumineuse, au prix de 25 euros, contenant le bateau plié, une pompe, une corde et des rames en plastoque.

Je suis allé sur l’île de Chapelizod. Dans les peintures de XVIIIe, cette île est décrite comme un vrai havre de sauvagerie. Aujourd’hui, elle est le théâtre de développement immobilier. Des logements agréables y poussent, qui sont presque tous vacants.

Le bruit du barrage recouvre mes pas. Il pleut un peu. Je mets mes vêtement dans le sac et le carton d’emballage du bateau. J’enfile ma combinaison aquatique et je me jette à l’eau.

Les gens qui habitent là doivent payer une fortune, c’est un endroit ravissant.

Le premier pont est éminemment joycien. Dès le premier livre de James Joyce, Dubliners (1914), une nouvelle se déroule à Chapelizod. Le personnage d’ Un cas douloureux (A Painful Case) vit au bord du fleuve et voit le maigre courant figurer le flot banal de sa propre vie.

Plus tard, Joyce va redonner à ce pont de Chapelizod sa dimension mythique. Dans Finnegans Wake (1939), les lavendières lavent leur linge ici et se lancent dans des psalmodies rythmées sur la rivière et le personnage qui l’incarnent, Anna Livia Plurabelle. (Le nom latin de la Liffey était Anna Livia).

Après toutes les fois où je me suis promené là, à Chapelizod, mon émotion était immense à flotter sous le pont, qui s’appelle aujourd’hui Anna Livia Bridge, en hommage à James Joyce.

Passé ce pont, ma caméra tomba en panne de batterie. Je n’ai donc aucune image de mon petit périple au-delà de ce pont.

Je passe en frémissant près d’un couple de cygnes, craignant qu’ils mordent dans mon bateau. Leur indifférence à mon passage me blesse un peu. Je me dis surtout qu’un cygne doit être un animal bien stupide pour être aussi peu étonné de voir un tel attirail passer près de lui. C’est la première fois qu’il voit cela de toute sa misérable vie, et cela ne soulève en lui nulle réaction.

Près du club d’aviron, les gens me crient des injures sympathiques. Une course vient de se terminer, et les athlètes rient de me voir ramer lentement. On me prend en photo et me filme. On me fait des signes divers. Les gens hurlent aux rameurs de faire attention à cet idiot, au milieu du cours d’eau, qui leur bloque le passage.

Quand je croise une rameuse qui s’entraîne sur sa barque affûtée, elle me regarde à peine et ne m’adresse pas la parole.

C’est alors que je me suis fait attaquer par un cygne. En me battant contre lui, j’ai perdu une chaussure. Je me jette à l’eau et me retrouve dans la vase. Je panique un peu mais je m’en sors en faisant fuir le cygne. Je passe un autre barrage, moins connu, et me laisse porter par le courant jusqu’à la gare Heuston Station.

Des gens sur le pont me demandent d’où je viens. « Wicklow Mountains », réponds-je. « On va appeler la police », lancent-ils.

Au bout de quelques heures de navigation, j’ai froid. Mes pieds, surtout celui qui n’a plus de chaussure, est violet et je n’arrive plus à le remuer. Il est temps de sortir. Arrivé à hauteur de Christchurch, j’avise une échelle en fer attachée au mur du quai. J’attache la corde du bateau à un barreau et porte mon sac en montant à l’échelle. Les gens passent près de moi sans faire de commentaire.

J’entre dans le Lord Edward pub en tenue aquatique, un pied nu. Je rejoins Tom et Barra, et pour éviter de leur faire honte, je me précipite aux toilettes où je me change. Trop tard, toute la compagnie m’a vu. Ils reverront sortir un fringant Frenchie qui boira trois ou quatre pintes de Guinness pour fêter cette jolie aventure.

Terminer sa thèse

Voilà, j’ai terminé ma thèse. Elle est écrite et déposée à l’administration.

C’est une expérience étonnante. Faire relier un petit manuscrit de 300 et quelques pages, censé contenir trois ans et demi de travail assidu. Le sentiment est celui d’un soulagement assez important, et aussi celui de l’incrédulité : j’avais tellement l’impression d’être immergé dans ce gros chantier qu’il est difficile de croire en être venu à bout. Du coup, je me trouve comme à l’issue d’un tour de magie : quelque chose s’est passé, mais je ne sais pas comment c’est arrivé. Je me sens un peu perplexe.

Je ne pouvais pas aller me bourrer la gueule, ce qui était a priori ma tendance naturelle, car je devais enseigner quelques heures à la faculté des langues. Alors, après le boulot, j’ai partagé une bonne bouteille de Bordeaux, que ma directrice de recherche m’avait offerte pour mon anniversaire, avec mes colocataires. La Brésilienne était déjà en goguette, habillée d’une robe minimale, elle s’apprêtait à sortir danser la salsa : elle but quelques verres avec nous en nous racontant les affres de sa vie sentimentale. Rien de tel pour se changer les idées.

Ce matin, à part le mal de crâne dû au vin, le sentiment qui domine est celui d’une confusion généralisée et plutôt heureuse. Il faut se mettre à la place du sage précaire : toute sa vie, il a tâché de passer entre les gouttes, toute sa vie il a théorisé la roublardise pour réaliser des choses « vite fait », « au dernier moment », « par dessus la jambe ». Pour la première fois, le sage précaire a travaillé à fond, et a fait un truc de A à Z, dans les règles de l’art d’une institution reconnue. Je ne prétends pas que la thèse soit bonne en elle-même, mais au moins, le travail a été effectué sans faux-fuyant, sans roublardise.

Tout cela ne doit pas non plus faire oublier l’essentiel : la soutenance. Car terminer sa thèse ne signifie pas qu’on soit docteur. Il faut encore qu’un jury d’examinateurs la lise et l’évalue. Il faut encore venir devant ce jury pour la défendre.

Ce sera le 28 juin. Alors seulement, on pourra dire si oui ou non le sage précaire est un personnage docte.