De la Confluence à Cécilia

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Depuis le quartier de la Confluence, qui se trouve, comme son nom l’indique, à la toute fin de la Saône, juste avant qu’elle ne se fonde amoureusement dans le cours viril du Rhône, le non moins viril sage précaire se prépare à remonter la Saône pour aller retrouver la féminine Cécilia, du côté de Vaise.

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Cela constitue une très longue promenade puisqu’il s’agit de traverser la bonne ville de Lyon de part en part. Sans compter que le sage précaire a une valise qu’il traîne derrière lui.

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Mais il fait beau, nous sommes au mois de mars, c’est le début du printemps. Et le plaisir de revoir ma ville natale au soleil rasant de fin d’après-midi me donne envie de marcher.

Le plaisir de revoir Cécilia aussi, qui est en train d’enregistrer de nouveaux audio-guides pour le musée des beaux-arts de Lyon. Le studio d’enregistrement se situe Quai Arloing. De là-bas, nous irons manger sur les pentes de la Croix-Rousse et nous irons chez elle, car elle est ma grande bienfaitrice lyonnaise.

Les côteaux de Saône m’ont toujours paru féériques, mystérieux. Ces clairières en terrasse, ces constructions suspendues, cette verdure et ces arbres. Il y a derrière ces espaces mélancoliques des histoires et des musiques déchirantes.

Il se trouve que j’ai ramoné les chaudières de certains de ces internats/couvents. Quand mon père garait la voiture dans la cour, qui donnait sur la Saône, il prenait toujours des minutes et des minutes pour trouver le gars qui avait la clé de la chaufferie, et moi, j’allais me rouler une clope sur un de ces murets, et je contemplais la rivière et la ville.

Un jour peut-être, il me faudra vivre dans une péniche. La vie en péniche me fait penser aux romans d’André Dhôtel, et c’est le métier de marinier que j’ai voulu faire quand j’ai quitté Lyon, dans les années 90. Finalement, j’ai choisi d’émigrer en Irlande, mais c’est passé de peu.

Sous les saules pleureurs du Quai de Saône, chaque Lyonnais a laissé des souvenirs amoureux, a emmené une belle étrangère et s’est permis des acrobaties inavouables.

Pour ma part, une jeune Finlandaise me faisait découvrir l’Europe du nord et cherchait à me persuader qu’il ne fallait pas la juger, que les quais de Saône étaient une exception dans sa vie.

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Ce que Cécilia a envie de faire, avant d’aller manger, c’est de prendre « l’apéro ». Ah, cela fait si longtemps qu’on n’a pas pris l’apéro, tout simplement, sur une terrasse.

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À partir d’ici, la lumière est si belle sur les façades et sur le fleuves que je vais me taire. Je laisse les images parler de cet après-midi de mars.

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Quai Pierre-Scize

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L'homme de la Roche

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J’ai encore raté mon avion

Comme d’habitude, suis-je tenté d’ajouter.

J’avais mis mon réveil à la bonne heure, très tôt ce matin, mais je me suis réveillé alors que le soleil brillait sur Belfast, à l’heure exacte ou j’aurais dû embarquer.

Je n’ai même pas eu un mouvement de panique. Je suis allé voir mon téléphone portable. Je n’ai pas compris pourquoi il n’avait pas sonné. Peut-être parce que je l’avais laissé branché pour qu’il se recharge ? Dieu seul le sait.

J’ai donc pris un café avant d’appeler un taxi et d’aller voir à l’aéroport s’il me restait une chance pour être à Londres assez tôt. Il me faut prendre un avion pour Montréal à 15:00.

Pour résultat de mes turpitudes, je prends un avion à midi vingt et, si Dieu le veut, embarquerai à temps à Londres.

Il y a quand même de fortes chances pour que j’arrive trop tard et que je dorme sur un banc.

Saint-Patrick à Belfast (2) : une fête pour qui, finalement ?

Au moment où j’écrivais ces lignes, une amie brésilienne revenait de la parade, organisée dans le centre-ville, par les soins de la mairie, et qui avait pour but de rendre la fête familiale et intégrée à l’ensemble de la population.

L’un des enjeux de la Saint Patrick, en Irlande du nord, est de ne pas la voir confisquée par les catholiques, alors que ces derniers, les jeunes en tout cas, tendent à lui faire prendre une dimension de revendication territoriale.

Dans les esprits, on note – et la presse locale relaie ce sentiment – qu’il y a finalement deux fêtes en Irlande du nord, la saint-Patrick pour les catholiques, le 12 juillet pour les protestants. C’est cette division que le gouvernement et le discours de la bien pensance essaie de contester, en faisant de la Saint Patrick quelque chose de plus rassembleur pour tout le monde.

Or, la parade du centre-ville s’avère très décevante et très peu fédérative. L’amie brésilienne est contente de l’avoir vue, mais il est évident, à l’entendre que cela n’a pas la puissance des événements qui prennent place dans le quartier des Holylands.

Au Ferryman de Dublin

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Je voulais un pub sur la Liffey, mais le plus proche possible de la mer. Idéalement, je voulais un pub duquel il était possible de voir la mer et de regarder le fleuve. Turns out it’s impossible : le plus proche de la mer, c’est le Ferryman, qui porte un nom évoquateur de docks, donc de mer, mais qui se situe près du Samuel Beckett bridge. Quand il fut construit, au XIXe peut-être, il était sans doute plus près de la mer que du centre ville, mais avec la transformation des docks en centre financier, le Ferryman est devenu le rendez-vous des banquiers et des avocats.

Tunisie 2011: Habib, où es-tu ?

 

Habib, pour moi, c’est le visage de la Tunisie. Quand je suis allé le voir, dans sa famille, en 2002, il avait changé et s’était réadapté au mode de vie villageois tunisien.

En France, pendant toutes les années 90, Habib était le visage rayonnant de la double culture franco-tunisienne. Quand nous travaillions ensemble dans les usines de Tarare, il était le seul ramoneur de France à réciter Baudelaire en nettoyant les séchoirs de l’usine de textile. Il venait de terminer son D.E.A. (Master 2) sur la conception du Sahara dans l’oeuvre de Saint-Exupéry. Sa mention « Bien » l’avait un peu déçu. 

Ensemble, nous jouions et chantions du Brassens. De sa voix grave et caverneuse, il savait restituer à Brassens sa rigueur mélodique, alors que moi je l’avais depuis toujours adapté à mon palais et à mon timbre, au point de le rendre méconnaissable aux non-spécialistes. Ma façon de jouer de la guitare ne lui déplaisait pas, il trouvait que je donnais du swing à des chansons comme Le Pêcheur, et que je savais souligner la sonorité blues de sa chanson préférée, La princesse et le croque-note. Nous faisions ainsi un duo détonnant, et mon grand regret est de ne jamais avoir appris de chansons arabes qu’il chantait en s’accompagnant du Oud.

Dans les années 1995, un ami richissime avait acheté un des châteaux de Crémieu, et avait chargé Habib d’en être le gardien. Je me souviendrai toute ma vie des séjours que j’y ai fait, avec d’autres copains, parasites lyonnais au bord de piscines cossues. Les rares fêtes où j’ai été invité là-bas réalisaient mon rêve de mixité sociale ; je revois les jolies bourgeoises qui faisaient semblant de ne pas être incommodées par des rustres comme moi. Dans mon rêve, j’en vois une au corps filiforme, qui est nue avec moi, dans ou à côté de la piscine, mais je ne crois que cela se soit passé pour de vrai.

Une des choses admirables chez Habib était sa capacité à vivre de manière nomade sans ressentiment. Il me disait qu’il n’avait jamais été victime de racisme en France, ce qui est rare. Aujourd’hui, à l’époque de livres à succès du genre Indignez-vous, tout le monde cherche plutôt à se faire passer pour victime, semble-t-il. Habib n’était ni victime ni bourreau. En vrai nomade, il vivait souvent chez les autres. Je ne me rappelle pas l’avoir vu dans des logements personnels. Tous les lieux de vie que je lui ai connus étaient prêtés par des amis, partis pour des durées indéterminées en Chine, en Amérique, Dieu sait où. Et Habib était partout chez lui, respectueux des biens d’autrui et capable de solitude. Un vrai nomade.

Il me mettait en garde contre l’admiration que je lui portais. Moi, quand je lui disais qu’il représentait le nomadisme à mes yeux, j’avais en tête la conception deleuzienne du nomade (ou deleuzo-guatarienne, plutôt), je ne prétendais pas qu’il incarnait l' »Oriental », l’Arabe éternel, descendant des tribus du prophète. Il me disait de ne pas l’idéaliser, que son nomadisme n’était pas forcément quelque chose d’heureux, que ce n’était pas une vie facile. Mais je ne prétendais pas que ce fût facile, j’observais simplement qu’il était supérieurement apte à passer d’un job à un autre, d’un mileu social à un autre, d’un logement à un autre. Il pouvait jouer au tiercé dans un PMU ouvrier le matin, lire Huysmans l’après-midi et danser sur de la musique électronique le soir avec les gens les plus branchés de Lyon. Et il était chez lui partout, à l’aise dans toutes ces activités.

Voyager, dit Lévi-Strauss, c’est se déplacer à l’intérieur de l’espace, de l’histoire et des classes sociales.

Au début des années 2000, Habib est rentré en Tunisie, où il est devenu professeur de français. En 2002, j’ai fêté mon trentième anniversaire en Tunisie. J’ai invité tout le monde, amis, famille, petite amie, collègues, à me rejoindre à Douz, le dernier week-end de mars. Personne n’est venu, et j’ai fêté mon anniversaire avec deux belles étudiantes américaines qui s’étaient accrochées à moi dans le voyage. J’avais au préalable rendu visite à Habib. Il menait une vie moins colorée que celle qu’il avait eu en France. C’est moi qui étais incapable de m’adapter au pays, et de comprendre qu’il n’avait pas changé, au contraire. Habib s’était impregné du village, des us et coutumes, et il s’était adapté.  

Où est-il maintenant ? Est-il marié, a-t-il des enfants ? Ni lui ni personne ne m’a donné de ses nouvelles depuis mes trente ans. Je me demande ce qu’il pense des mouvements sociaux qui ont lieu dans son pays. Je me demande s’il lit les blogs tunisiens qui sont si importants pour la révolte du peuple, et s’il en écrit lui aussi. J’aimerais le revoir pour qu’il me parle de Saint-Exupéry et du désert.  

Une conférence du sage précaire à Queen’s University Belfast

Des années après mes conférences en Chine, où l’objectif était que Monsieur Tout le monde parle à d’autres anonymes, la sagesse précaire continue de sévir en Europe.

A Nankin et à Shanghai, j’avais donné des conférences sur le postmodernisme, sur l’architecture, sur Sartre et, déjà, sur la littérature du voyage. J’avais bénéficié de l’aide déterminante d’interprètes extraordinaires, tels que ma grande blogueuse d’amie Neige, mais aussi l’impeccable Lumière de L’Aube, ou la sensuelle Xu Ning Shu. L’interprète est essentiel dans une conférence bilingue, car il peut embellir et réhausser l’intérêt de l’audience.

Or j’ai récidivé. Preuve que la sagesse précaire n’est pas morte. Elle se faufile dans des institutions de tous ordres pour professer et donner des leçons.

Fin novembre, ma conférence portait sur le récit de voyage contemporain. Cela s’est déroulé dans l’université où je fais ma thèse, à Belfast, en présence de camarades et de professeurs. Le titre était : “Ecrire le voyage dans un monde postmoderne : perspectives critiques sur un genre littéraire (dés)orienté”.

C’était un moment important pour moi et mon travail de recherche, car c’était l’occasion pour moi de partager des découvertes que j’avais faites, et aussi de transmettre un peu d’enthousiasme pour cette littérature que peu de gens connaissent.

Comme les principaux critiques anglophones des récits de voyage sont postcolonialistes, j’étais dans l’obligation de parler de ce courant de pensée. Or, comme c’est un courant très dogmatique, à la limite du sectarisme, je savais que je touchais à quelque chose de brûlant. J’avais l’ambition d’exposer ce que disaient les critiques en question, d’en souligner les apports positifs, mais aussi d’en sugnaler des limites, afin, si possible, de circonscrire une approche qui dépasse ces limites. C’était dangereux.

Pour éviter de faire une conférence ennuyeuse que personne ne comprend, au lieu de me réfugier derrière l’analyse jargonneuse d’un texte que personne n’a lu au préalable, je me suis lancé dans une présentation “parlée”. C’était construit, écrit et travaillé, mais l’apparence était celle d’une causerie, d’un cours, ou d’une improvisation. Presque rien, bien sûr, ne fut improvisé, mais la gestion du temps de parole reste un art difficile : je n’ai pas eu le temps de conclure comme j’aurais voulu. Le but n’était pas d’être parfait, ni lisse, ni impressionnant. Le but était d’attirer l’attention sur ce genre littéraire qui me plaît tant, et de montrer quelques problématiques actuelles qui existent dans le monde de la recherche.

Le jour de la présentation, je portais pour la dernière journée une moustache de Gaulois. Elle avait poussé tout le mois de novembre et je regrette que personne n’ait pris une photo de moi, en cravate, avec une carte de voyageur projetée en arrière-plan.

J’avais disposé sur la table tout un tas de bouquins reliés à mon sujet. Je pouvais les montrer à mesure que j’en parlais, comme Bernard Pivot dans une émission de télé. A la fin, on m’a dit que j’avais ressemblé à un mélange de Pivot et de Jean-Pierre Coffe, celui qui s’émerveille d’une belle tomate et qui s’énerve devant une tranche de jambon. C’était un bel hommage. C’est vrai que j’ai ce côté grande gueule et amoureux, qu’on ne prend pas au sérieux, qui agace et qui amuse en même temps.

Pour ce qui est des auteurs, j’ai évoqué Nicolas Bouvier, Michel Le Bris et son manifeste “Pour une littérature voyageuse”, François Maspero et Jean Rolin. Quant aux critiques, j’ai eu le plaisir de dévoiler en première mondiale la trouvaille du “Cercle de Liverpool”, dont j’ai parlé dans un billet récent.

Cela m’a été reproché. On ne doit pas parler de cercle, mais d’individus indépendants. C’est dommage, je trouvais que “Cercle de Liverpool” avait un côté à la fois Rock’n’Roll et footballistique extrêmement sexy. Avec ma moustache, en plus, tout cela donnait une touche Seventies du meilleur effet, genre Saint-Etienne et ses poteaux carrés, le monde ouvrier en majesté. Tant pis, j’abandonne cette jolie création ; elle n’apparaîtra pas dans ma thèse.

Une partie de l’assistance a apprécié ma présentation, et une partie s’est sentie offensée, ou gênée par mes arguments. Le désaccord de certaines personnes s’est exprimé publiquement par des regards de connivence, des grimaces, des ricanements. Peut-être ont-elles essayé de me déstabiliser, je ne sais pas. Quand on est un étranger, comme c’est mon cas, on ne comprend jamais très bien ce que font les gens autour de soi. Je ne leur en veux pas, quoi qu’il en soit, car une réaction de rejet est le prix normal à payer quand on touche à des débats actuels et conflictuels, comme la place hégémonique des études postcoloniales dans la recherche.

En revanche, j’ai beaucoup apprécié les marques de réconfort, de soutien et d’amitié que m’ont témoignées mes camarades thésards ainsi que quelques professeurs. Certains m’ont appelé le soir même, d’autres m’ont félicité les jours suivant, d’autres m’ont écrit. Ces signes de soutien m’ont réchauffé le coeur.

Théorie du soulèvement (2)Irlande du nord

J’ai pris un café avec deux personnes britanniques qui sortaient d’un concert de musique classique vers midi.

En ce moment, c’est le Festival de Belfast, le grand rendez-vous culturel de l’automne, où les meilleurs événements de l’année se concentrent en un mois. Mes amis portent un pull aux armes du festival, et profitent gratuitement des spectacles et des concerts car ils sont bénévoles à l’accueil de différents lieux culturels.

Ils me demandent : « Tu as donc pu revenir de France ? » Ils pensaient que, vues les informations à la télévision, la France était à feu et à sang, et qu’il était impossible de circuler. La vérité est qu’il est très facile de prendre le train, le métro, l’avion.

J’ajoute que même si j’avais été retardé ou empêché de rentrer, je n’en aurais pas voulu aux grévistes français. Au contraire, j’admire tous ces gens qui non seulement perdent des jours de salaire mais trouvent l’énergie d’aller manifester. Il faut un sacré courage pour aller battre le pavé des jours entiers, comme il le font. J’avais déjà écrit un hommage à mes compatriotes en 2009, important pour moi car l’éthique du soulèvement est quasiment incompatible avec la sagesse précaire, et donc montre une limite très nette de mon éthique (si l’on peut parler d’une éthique de la sagesse précaire). Jamais je ne suis allé aussi loin dans la mise en danger de mon propre système (si l’on parler d’un système de la sagesse précaire).

Nous en venons à la conclusion que les Britanniques préfèrent s’engager dans des actions de charité et de bénévolat silencieux et que les Français gardent au coeur l’idéal du peuple qui s’approprie la rue, la ville et le pays.

J’ajoute que le bénévolat est plus individualiste. L’idée qui dirige les bonnes âmes britanniques est que si chacun contribue un peu, on construira un monde meilleur. La manifestation n’est pas individualiste et ne cherche pas un « monde meilleur ». L’idée directrice de la manifestation est de se soulever collectivement pour faire masse devant le pouvoir en place et lui faire quitter son arrogance.

Que les Français n’oublient pas que la manifestation est un art fragile et une réelle compétence populaire, très rare dans les pays riches et les sociétés post-industrielles. L’art de la manifestation et de la grève est une fleur fragile que nous devons cultiver. Regardons autour de nous : quand les Irlandais ont voulu manifester, la moitié d’entre les grévistes est allée faire du shopping.

Les arts du quai Branly : embarras de la France néo-coloniale

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J’ai profité d’habiter près de Paris (Belfast, Irlande du nord), d’y avoir de la famille et de devoir y aller assez souvent pour inviter ma mère à m’y rejoindre pour des sorties dites culturelles.

Son frère Etienne nous a prêté un appartement à la Défense, et nous avons fait la bringue pendant deux jours et demi.

Comme ma mère est une voyageuse, je lui ai proposé de visiter le musée du Quai Branly. Vous savez, c’est le musée de Jacques Chirac qui devait s’appeler d’abord « Musée des arts premiers ». Au début, les gens pensaient que l’expression d’arts premiers étaient classe, puis très vite, on s’est aperçu que ce n’était qu’une manière de dire « primitif », « sous-développé », « sauvage », sans le dire tout à fait. 

Surtout, quand on voit des artefacts datés du XIXe siècle japonais, on se demande vraiment comment confondre cela avec de l’art produit par des sociétés traditionnelles.

Bref, ce joli musée montre des collections d’ethnologie du monde entier. Il existe pourtant un prestigieux « Musée de l’homme », fermé pour rénovation, connu pour avoir accompagné la recherche française dans ce domaine tout le long du XXe siècle, et plongeant ses racines dans les débuts de l’histoire naturelle (!) au XVIIIe siècle.

Il s’agit d’une collection d’objets ethnologiques, mais rassemblés à des fins esthétiques, voire décoratives. Dit comme cela, il faut avouer, cela nous renvoie à l’exotisme le plus grossier. L’exotisme du XIXe siècle, où l’on se pâmait devant des choses venues d’ailleurs, mais uniquement parce qu’elles parlaient à nos sens et qu’elles dépaysaient. L’exotisme comme version esthétique du colonialisme, comme nous en avions déjà parlé ici à propos de Pierre Loti et des femmes asiatiques en générale.

quai-branly-nouvelle-guinee.1287771313.jpgTableau de Nouvelle-Guinée

Ce lien entre le fringant musée du quai Branly et le colonialisme est en fait inscrit dans l’histoire même du musée, et mérite d’être rappelé brièvement :

1931 : « L’Exposition coloniale » montre aux Parisiens les richesses, les curiosités et les peuples qui habitaient le territoire conquis par la France. On construit pour cela le Palais de la Porte Dorée, dans le 12ème arrondissement. Les indigènes y sont montrés en habits traditionnels comme dans une foire, ou un zoo.

1935 : Musée de la France d’Outre-mer. C’est le nouveau nom de l’Exposition coloniale, dans les mêmes locaux.

1960 : Musée des arts africains et océaniens. Autre nom, même endroit.

1990 : Musée national des arts d’Afrique et d’Océanie. Idem.

2003 : On décide de fusionner les collections de ce musée impérialiste avec le nouveau musée voulu par Jacques Chirac. Embarrassé par l’expression d’arts premiers, on ne trouve pas de solutions. On ne trouve pas de nom pour ce musée, que l’on voudrait grand public, sexy (donc pas trop scientifique, genre « musée de l’ethnologie »), et en même temps pas raciste ni colonialiste (genre « musée des sauvages et des cannibales du monde entier »). On ne trouve pas, alors on laisse le nom de l’adresse : quai Branly.

Comme on ne sait pas comment parler des arts issus de l’Afrique, de l’Océanie, de l’Asie et de l’Amérique précolombienne, on parlera peut-être un jour des « arts du quai Branly ». Pour une analyse du contexte historique du musée, cliquez ici.

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Cela reste un fabuleux musée à visiter, avec sa mère par exemple. Dans les espaces consacrés à l’Afrique, on a le bonheur de voir des statues, des tissus et des balafons pareils à ceux que mes parents ont ramenés de Ouagadougou, quand ils y habitaient dans les années 60. Le blogueur est heureux de voir des masques Fang (Gabon), qui lui rappellent les billets du superbe Equateur noir, écrit par Agathe et Ben.

L’insoutenable lourdeur du sage précaire

A chaque dois que je vais en France, les gens me parlent de mon embonpoint.

Tout le monde, pas seulement telle ou telle langue de vipère mal élevée. Amis, famille et inconnus me parlent de mon poids, alors que je pèse moins de 90 kilogrammes, et que je mesure un petit mètre 80. Certes, j’ai des kilo à perdre, mais dans d’autres pays, comme le Royaume-Uni, je fais presque peine à voir, tellement l’image que les autochtones se font de l’homme est massive et épaisse. Je traverse la Manche et me voilà devenu une bête curieuse, qui a pris du ventre

Tout cela frise l’obsession chez mes concitoyens.

C’est un fait que les Français sont obsédés par leur ligne et leur poids. Les hommes français sont connus, à l’étranger, pour essayer de mincir. On ne les comprend pas. Ils attirent des commentaires un peu dégoûtés, un peu consternés, et somme toute très dubitatifs.

Cela fait des années que je me pose la question : est-ce sain ou malsain, de tant vouloir être maigre ? Les femmes, passe encore (elles peuvent toujours prétendre que leur cure infinie est la conséquence de la domination masculine), mais les hommes ?

Une voix en moi dit qu’il est malsain de voir un homme chercher à perdre du poids plutôt que de gagner quelque chose, de la puissance par exemple, de la jouissance, du plaisir ou de la résistance. Les hommes devraient peut-être songer à accroître leur « puissance d’agir », comme disait Spinoza. L’obsession de la minceur, au contraire, ne leur fait-elle pas tourner le dos au bonheur de vivre ?

Cependant, une autre voix me dit que l’appel de la minceur est l’expression la plus pure de la sagesse du peuple.

Ah!

A une époque où l’on ne travaille presque plus physiquement, dans une société où la malnutrition et l’obésité ont remplacé les fléaux qu’étaient la sous-alimentation, le scorbut, les privations et la disette, les Français sont peut-être à l’avant-garde d’une nouvelle image de la masculinité.

L’homme ne doit plus être fort, massif et résistant, mais fin, sec et léger.

Après tout, cela rejoint l’éthique de la frugalité qui a cours dans le nomadisme d’un Nicolas Bouvier, et dans l’idéologie écologiste de la décroissance.

Commentaires repêchés

Chers amis, vous voyez comme moi qu’il y a un problème avec les commentaires sur certains billets.

Sur Des catholiques révolutionnaires par exemple, des commentaires ne passaient pas. Ou plutôt, il y en eut qui passèrent, puis qui disparurent comme par enchantement.

C’est un problème qu’il faudrait signaler aux gens qui s’occupent des blogs du monde.fr, je suppose.

Ci-dessous, les commentaires qui y furent échangés, que je peux voir sur ma boîte à emails, ou sur mon administration du blog :

 Ben : « En effet, je dirais autre chose si je parvenais à “prononcer l’imprononçable”, comme tu disais. Mais on peut tourner autour. J’ai écrit là-dessus, lors de la visite de Benoit XVI au Cameroun : d’abord, on n’a pas l’impression d’avoir affaire à une religion vieillissante et déphasée, au contraire, le catholicisme est jeune et il est à mon avis un des meilleurs moyens de rencontrer l’Afrique “réelle” si elle existe.
Ensuite, il n’y a pas ce côté “idéologiquement correct” du tout, c’est beaucoup plus sobre et concentré sur des problèmes traditionnels, liés à la doctrine du Salut : comment on fait pour être sauvé quand on vit dans la merde ? Il n’y a pas de fautes de goût.
Enfin, personnellement, il y a quelque chose qui me déchire, c’est ce que j’ai essayé d’aborder en faisant l’éloge funèbre d’une fille de Douala que j’avais un peu connue, mais finalement ça reste un mystère, qu’on pourrait formuler comme le rapport entre la prostitution et la corruption, d’une part, et d’autre part la foi et une forme d’innocence morale totale. Au fond, on est au coeur du “tragique de la vie”.
Donc, finalement, je retourne dans les églises, mais seulement celles où il n’y a pas de Blancs. Je suis snob. Je pratique le catholicisme comme une forme d’ethnologie, et en même temps, je communie ou j’essaie de communier à quelque chose de difficile et de précieux qui me paraît constituer le fond de la vie religieuse africaine et sans doute humaine en général. » Août 16, 10:58.

Mart : « J’ai peut-être moins fréquenté de cathos que vous, maus j’en ai ai quand même fréquenté pas mal à une époque de ma vie et il y a en avait beaucoup, et même un nombre assez consternants, pourtant jeunes et cultivés, intelligents et ouverts, qui restaient convaincus que l’homosexualité était une maladie. ALors c’est peut-être pas si inutile de rappeler à la messe qu’il faut les respecter, non ? » Août 16, 2:16 PM.

Guillaume : « Moi je n’ai pas frequente plus de catholiques que toi Mart, bien au contraire. Ne dans une famille d’athees, et eleve a l’ecole laique, gratuite et republicaine, je n’ai appris ce qu’etait le catholicisme qu’au contact de Ben. Au fond, je n’ai frequente, comme catholiques, que Ben et ses superbes soeurs. (Et son frere et ses parents, non moins superbes, Dieu me preserve.) Cela ne m’a pas ebranle dans mon manque de foi, mais ca m’a ouvert un monde de reflexion et d’emotion.
Maintenant, le respect pour les homosexuels oui, mais ce n’est pas le clerge qui peut y faire grand chose. Les rituels, jamais, n’ont servi a faire avancer la cause de telle ou telle communaute (si tant est que les homosexuels forment une communaute, ce dont je doute.) Si j’en crois les ethnologues, les rituels, depuis le neolithique, sont la pour rejouer l’origine des temps et apprivoiser la mort. Les rituels ont toujours ete metaphysiques, alors quand on les voit se transformer en discours bien pensants calques sur les interviews et les talk show, les athees comme moi se desolent. » Août 16, 3:28 PM.

Guillaume : « Même mes commentaires n’apparaissent pas. Le moi n’est pas maître dans sa propre maison. » Août 16, 10:41 PM.

Ben : « J’ai essayé de répondre à cette question impertinente, mais il y a des tas de commentaires, dont ma réponse, qui ont disparu, alors qu’ils sont encore annoncés dans la colonne de gauche, “derniers commentaires”, ceux de Mart, de Guillaume et de e. C’est marrant. » Août 17, 7:22 AIM.

Mart : « Tu filtres mes messages, Guillaume ?!
C’est dommage. Mes contradictions t’agacent donc tant que ça ? » Août 17, 3:44 PM.

François : « Gloire a dieu au plus haut des cieux …(test pour voir si mon commentaire passe) » Août 17, 4:25 PM.