J’ai fait un petit voyage plein de charme la semaine dernière. Pour la première fois, Tom nous a invités, Barra et moi, dans la ferme de son enfance.
Tom est né et a grandi dans la province du Kerry, dans le sud-ouest de l’Irlande. Ses parents étaient fermiers et logeaient dans une maison qui date du XIXe siècle. Aujourd’hui, c’est l’un des frères de Tom qui a repris l’exploitation, et qui a construit une maison plus moderne juste à côté, pour y loger sa femme et ses trois enfants.
Etude de bleu, Ballybunion, Co.Kerry
De son côté, Tom n’a jamais cessé de passer ses vacances d’été et d’hiver dans sa chambre d’adolescent, sous les toits de la vieille ferme. Il y entrepose les livres et les disques vinyles dont il ne veut pas s’encombrer à Dublin. Maintenant que ses parents sont aux cieux, après plusieurs années de deuil, Tom est prêt à accueillir des amis dans la ferme. Barra et moi fûmes les tout premiers à y résider plus de quelques heures, à y dormir. C’est peut-être la première fois depuis des siècles qu’y séjournaient des gens étrangers à la famille de Tom!
Vendeuses de bonbecs irlandaises, Co.Kerry
J’ai loué une voiture à Belfast, ai fait quelque affaires à Navan et suis passé chercher Tom et Barra à Dublin, pour les conduire de l’autre côté du pays en quelques heures. C’est chouette les petits pays, c’est comme des îles. D’ailleurs l’Irlande est une île.
On a pu aller se promener au bord de la mer, dans la charmante station balnéaire de Ballybunion, qui fait penser aux années 60, avec ses bonbecs en plastique, ses bleus et ses blancs. Je me suis baigné dans les vagues, pendant que mes amis pestaient contre l’Europe sur la plage.
Le sage précaire avec capucheSans capuche
Nous nous sommes promenés le long des falaises qui font penser à la Normandie et, ô joie, nous avons vu le pub que possédait l’écrivain et dramaturge John B. Keane, astucieusement nommé le « John B. Keane Inn ». C’est le fils, Billy Keane qui s’en occupe, et le soir du 12 juillet, nous avons assisté dans ce pub à une soirée de lectures et de musique qui attira une bonne quarantaine de gens du coin.
La petite ville, Listowell, est très « culturelle » pour une bourgade de deux ou trois mille âmes. Un festival littéraire, des productions de théâtre, une légende de l’écriture contemporaine, Listowell est l’incarnation du mythe irlandais « île des saints et des savants ».
Le chanteur nord-irlandais Mickey McConnell a terminé la soirée avec Only Our Rivers Run Free, cette chanson qu’il a composée, mais qui rencontra le succès grâce à l’interprétation de Christie Moore. Son interprétation à lui, Mickey, est la plus poignante de toutes. Quand les filles du pub reprenaient le refrain en choeur, c’était tellement beau que j’en avais la chair de poule et les larmes aux yeux.
Les livres et les cd de Tom
Le soir, après dîner, on apportait des bières dans la chambre de Tom, pour passer le temps de la seule manière qui vaille, quand on est un adolescent éternel : écouter des disques, comparer les différents Dylan (Tom les a tous), discuter du mérite respectif de Kraftwerk et de Marc Knopfler.
Et puis parler des filles qu’on n’a pas eues. Du bonheur qui existe ou qui n’existe pas. Tom a parlé d’une certaine administrée de la ville de Limerick, dont il était amoureux dans les années 80, mais il n’a pas saisi la chance quand elle s’est présentée, et maintenant il se demande ce qu’elle est devenue. Il doute qu’elle ait épousé son producteur de boyfriend.
Barra près des disques vinyles de Tom
J’ai pu lire dans sa bibliothèque la fameuse pièce de John B. Keane, The Field, ainsi que la grande biographie de Beckett par James Knowlson. Barra se demandait pourquoi les Français admiraient des mecs comme Joyce et Beckett plutôt que des Keane, des Kavannagh ou des O’Brien. Il nous trouve snobs, il dit qu’on aime les écrivains irlandais à partir du moment où ils imitent les Français. « Une autre bière Liam ? »
J’ai des difficultés pour établir la chronologie des faits , et je mélange certainement des dates et des événements qui se sont passés soit en Côte d’Ivoire soit en Haute Volta (actuellement Burkina Faso). Cela ne me paraît pas très important. Voici cependant quelques éléments irréfutables , car attestés par des documents officiels, genre passeport , contrat de travail , livret de famille, etc. Documents que je n’ai pas en ma possession mais qui doivent bien se trouver quelque part!
Arrivé en Côte d’Ivoire à l’été 1962 , je suis rentré en France trois ans plus tard , soit à l’été 1965, pour profiter des 6 mois de congé auxquels j’avais droit . Un bref séjour à l’hôpital de Caen me permet de faire la connaissance de Marie-Pierre. En août 1965, on me propose un poste en Haute Volta. Trop content de retrouver l’Afrique, j’abrège mon congé et, malgré cette récente et importante rencontre qui seule pourrait me retenir en France, je prends le premier avion pour Ouagadougou.
Puis retour imprévu en France, en octobre de la même année pour raison de mariage (je parle du mien!). Dans la foulée, et le plus tôt possible, voyage dans l’autre sens d’un jeune couple accompagné d’un Hubert en gestation. Nous resterons en Haute Volta jusqu’en 1970, en 2 séjours parfois agréables, d’autres fois beaucoup moins, comme l’accouchement très difficile d’Hubert et le rapatriement sanitaire d’ Antoine, même si Claude François était dans le même avion! Les conditions de vie au quotidien n’étaient pas toujours faciles en Afrique pour des Européens (chaleur et problèmes de santé). De plus, mon travail en brousse n’étant guère compatible avec la vie de famille, nous avons décidé d’un commun accord d’arrêter là notre aventure africaine, bien qu’il m’en coutât personnellement! J’aimerais beaucoup que Marie-Pierre raconte comment elle a vécu cette période, et ce qu’elle en a retenu… Elle a sans doute des souvenirs autres que les miens.
Korhogo était une ville importante du nord de la Côte d’Ivoire, placée idéalement près des frontières de la Haute Volta et du Mali , à mi distance entre Bouaké au sud et Bobodioulasso au nord, deux grosses métropoles où se faisaient les échanges commerciaux entre le port d’Abidjan et les pays du Sahel. Les caravanes autrefois et les camions ensuite empruntaient obligatoirement cet itinéraire dont les pistes étaient relativement carrossables, hors saison des pluies bien sûr! Voilà ce qui explique qu’on trouvait de tout ici et qu’on venait de loin pour s’approvisionner. Voici ce qui explique aussi la présence de nombreux Français, installés pour certains depuis plusieurs générations dans cette région et qui faisaient des affaires florissantes.
Lorsque je suis arrivé ici , 2 ans aprés l’indépendance, j’avais l’impression de me trouver dans une colonie, et je me suis demandé si cette indépendance avait été réellement demandée par les Africains et pas seulement octroyée par les Français! En effet , les Africains que je rencontrais, en ville tout au moins, avaient vis à vis des « Blancs » une attitude de soumission et de respect que je ne trouvais pas normale. Il aura fallu que mon activité me sorte de la ville au bout de quelques mois, et me fasse découvrir les villages de brousse, pour vivre une autre relation avec les autochtones. Avant cela, c’est idiot à dire, je trouvais que les Africains se ressemblaient tous. C’est effectivement idiot mais, après tout, pas plus que l’histoire bien connue de l’Anglais qui, débarquant à Calais et croisant une femme rousse, en avait conclu que les Françaises étaient rousses!
Les trois années passées dans le pays sénoufo ont été fortes en découvertes, en émotions, en événements, en rencontres et , au moment où j’écris, les souvenirs remontent et se bousculent au portillon!
Aussi , à ce stade de mon récit , je me sens dans l’obligation de faire un choix très difficile : ou bien je me tiens à la ligne directrice du départ (curriculum) , et je fais court sur ces souvenirs en me promettant d’y revenir car il me semble intéressant que les plus jeunes sachent comment a vécu leur grand-père, lorsqu’il était en Afrique. Mais aurais-je toujours le temps et l’envie ? Ou bien je raconte ce que j’ai vécu tout simplement. Dans le doute, je choisis donc le plan B et je me laisse aller.
Peu de temps après mon retour motorisé à Korhogo, j’ eus la visite d’ un collègue, un vieux de la vieille, basé à Odienné, près de la frontière guinéenne, à environ 300 kms à l’ ouest. Il était chargé de ma formation, ce qui n’était pas du luxe ! Car les 3 jours d’apprentissage passés à mon arrivée à Abidjan ne m’avaient pas appris grand chose, mais surtout l’environnement n’était pas le même , et j’avais besoin d’être formé sur mon lieu de travail. X ( j’ai oublié son nom ), passa 8 jours avec moi et m’apprit beaucoup de choses, y compris à fabriquer soi-même le pastis ! Il me présenta avec fierté l’arme de service dont il venait d’être doté : un fusil 2 coups, juxtaposé calibre 12. J’obtiendrai moi aussi quelques mois plus tard un fusil de service, le temps sans doute que ma hiérarchie s’assure que je n’avais pas d’intentions belliqueuses et que je ne risquais pas de provoquer un incident diplomatique. Avec l’arme, nous avions droit à une boîte de cartouches de petits plombs (du six je crois) et deux balles à ailettes. Les premières , c’était pour se fournir en petit gibier lorsque nous étions en brousse, (pintades sauvages, lapins, perdrix.) Les secondes étaient destinées, paraît il, à se protéger de l’attaque d’une grosse méchante bête, genre éléphant ou buffle! Ce qui ne m’est jamais arrivé, Dieu merci car j’ai toujours été un piètre tireur.
Je découvris avec mon mentor l’utilisation de la boussole et des cartes IGN , traversai des villages aux noms mélodieux, comme Ouangolodougou , Sinémentiali , Niakaramandougou , M’bengué , où étaient installés des appareils hydrologiques. J’appris à pratiquer les mesures de débit sur les fleuves et donc l’utilisation du zodiac avec la façon particulière de le gonfler à l’aide d’une bougie gonfleuse qui se fixait sur le moteur.
Adéma était un jeune villageois de Waraniéné, recruté par mon prédécesseur en tant qu’aide hydrologue, cuisinier et autres fonctions. Il était salarié de l’Orstom depuis plusieurs mois. Nous étions donc collègues, et, compte tenu de son ancienneté , il était nettement plus compétent que moi. Cependant, il m’appelait « patron », et il était de ma responsabilité de lui établir son bulletin de salaire et de le payer sur mon budget de fonctionnement. Cette situation me gênait terriblement, lui pas du tout , c’était comme ça à l’époque!
Adéma nous accompagnait dans cette tournée. Un soir, alors qu’il nous avait préparé un poisson grillé au bord du fleuve , monté les lits de camp avec les moustiquaires et tout nickel, voilà M. X qui part dans un délire raciste total, sans doute aidé par une overdose de pastis. Il insulte Adéma qui se retire respectueusement, il me dit que je suis un petit con qui ne comprend rien à l ‘Afrique , que tout ça , c’est la faute du général de Gaulle , et qu’heureusement, la légion va remettre les pendules à l’heure et arrêter cette putain d’indépendance dont les Africains ne veulent pas! J’essaie de discuter, d’argumenter. Je finis par comprendre que ce gars là, il est chez lui ici, depuis le temps qu’il y est! Il veut bien cohabiter avec les Africains à condition qu’il ait la main, comme il dit. Et comme avec l’indépendance, on ne sait jamais…
Subitement, il est tombé du siège, je l’ai trainé jusqu’à son lit mais n’ai pas pu le glisser sous la moustiquaire. J’ai donc souhaité bonne nuit aux moustiques et j’ai rejoint mon lit bien protégé de ces vecteurs de paludisme. Bonne nuit monsieur X.!
Je viens d’entendre que Potoski sortait un livre chez Gallimard, dans la collection « Le sentiment géographique ». Cela me rappelle un billet que j’ai écrit il y a quatre ans, le 24 juillet 2007, sur le même auteur, plus jeune que moi et bien plus talentueux. Je l’avais mis en ligne sur un autre blog consacré à la Chine, ce qui n’était pas sa place puisque Potoski voyage en Afrique. Sa place est ici.
J’ai découvert cet auteur chez Mathieu qui m’hébergeait. Mathieu a beaucoup de livres publiés chez P.O.L., sa bibliothèque est donc un bon laboratoire pour rester en contact avec les créations contemporaines en littérature française. Au milieu de recherches formelles qui me laissaient assez froid, et à côté des auteurs que je connaissais déjà, je vis Hôtel de l’amitié d’Antonin Potoski. De la littérature de voyage mais un peu déstructurée, qui évite les clichés du voyage et de l’exotisme pour faire un portrait du monde complexe et pessimiste. L’auteur, la petite trentaine, vit au Mali et a une proximité avec les Dogons qui lui permet de voir d’un oeil étranger l’action des touristes. Il développe des idées provocatrices sur l’Afrique, sur les effets du tourisme, sur ceux des O.N.G. et sur les gens qui cherchent à tout prix à aider les Africains, à préserver la culture Dogon, à ne pas « bronzer idiot ». Il aime l’Afrique et les Africains, mais il est sans complaisance avec eux, et il écrit des paragraphes terribles sur eux.
Dans ce livre très court, il passe de l’Inde à l’Afrique, au Japon (Kyoto où il a profité d’une résidence d’écrivain! C’est un des avantages à être écrivain ailleurs que sur le net : sans gagner sa vie avec la vente de ses ouvrages, on est résident, on voyage aux frais de la Princesse, on vous loge en vous promettant de vous foutre la paix quelques mois.) Il commence même par dire qu’il va en Inde sans l’avoir jamais vraiment désiré. L’Inde est un peu un passage obligé quand on se prétend voyageur. C’est ce type d’ironie qui est distillé tout le long d’ Hôtel de l’amitié.
Comme toujours avec la littérature, les idées et les théories ne doivent pas être prises pour elles-mêmes, mais commes des propositions locales et temporaires, en réactions à des visions, des émotions. S’il se moque des Occidentaux, qu’ils soient beaufs ou « éthiques », qu’ils soient travaillés par la culpabilité ou satisfaits de leur position dominante, le but du livre reste poétique et incertain du point de vue de la pensée. Mona Cholet, dans un article du site « Périphéries », admet que Potoski a beaucoup de talent mais lui reproche sa facilité théorique, comme si un roman était critiquable de la même manière qu’un essai. Elle, Mona Cholet, critique l’excision des Africaines, et rejette l’idée que la différence culturelle puisse justifier les actions les plus inhumaines. Elle a raison. Mais Potoski est dans la position intenable, donc poétique, de celui qui s’est laissé envahir par une culture, toucher par un groupe humain, et qui ne peut pas, sans s’exclure d’une communauté où il se sent bien, leur parler le langage des droits de l’homme, du respect des femmes, etc. Je m’en rends compte souvent en Chine, où simplement évoquer les droits de l’homme (ou le respect du droit en vigueur en Chine), peut être très mal pris et considéré comme une arrogance d’étranger. Il faut pourtant trouver le style, le ton littéraire qui passe entre les gouttes et qui refuse à la fois la bonne conscience éthique de l’intellectuel engagé, et la défense aveugle de traditions mortifères pour la seule raison qu’elles sont différentes, donc présumément enrichissantes. Mona Cholet termine ainsi son article : « Trouver une réponse sereine et nuancée à l’autosatisfaction occidentale autant qu’aux excès de l’autoflagellation : c’est peut-être ça, le grand défi à relever, pour un écrivain-voyageur du XXIe siècle ? »
La littérature du voyage, on le voit, a un certain nombre de chats à fouetter. Il faut donc la sortir totalement et de l’exploit sportif et de l’hébétude touristique. Potoski travaille à cela. Son écriture est agréable et amère, son livre se lit d’une traite, comme on boit un grand verre de lait de brebis. Aux côté de son génial aîné Jean Rolin, le jeune écrivain indique que P.O.L. est aussi un éditeur du voyage, chose que l’on sait peu.
La foule est son domaine, comme l’air est celui de l’oiseau, comme l’eau celui du poisson. Sa passion et sa profession, c’est d’épouser la foule. Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Etre hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir.
Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, 1859.
Parmi les types de récits de voyage contemporains, la flânerie urbaine a une place à part et doit faire l’objet, au moins une fois dans son histoire, d’un billet de blog précaire. Car la figure du flâneur, depuis la description de Charles Baudelaire et la théorisation par Walter Benjamin, ne s’est jamais éteinte à Paris.
Des esprits malins diront que c’est Edgar Alan Poe, non Baudelaire, qui a inventé la flânerie. Les esprits malins se trompent car L’Homme de la foule de Poe (traduite par Baudelaire avec des mots similaires à ceux de la citation ci-dessus!) décrit un comportement déviant, « le génie du crime profond », alors que le flâneur est un producteur. L’homme de la foule de Poe est un homme qui ne dort pas, qui respire et ne vit que dans le trafic, c’est un fantôme qui ne voit pas le narrateur qui le suit à la trace (même quand celui-ci se poste en face de lui). C’est un personnage de conte à dormir debout, magnifique, profond, mais ce n’est pas un flâneur. Baudelaire se sert de l’oeuvre de Poe pour élaborer cette figure de l’art moderne qu’est le flâneur : une autre façon d’être « de la foule », une autre façon d’ « épouser la foule ».
Et cela nous mène à établir tout de suite que « flâner » ne signifie pas « se promener, errer de-ci de-là sans but ». Ou plutôt, ceci est une définition courante, mais n’est pas celle que nous utiliserons dans un contexte littéraire. Pour nous, la flânerie signifie un déplacement citadin réfléchi, qui a pour but de couvrir un certain territoire et d’expérimenter des états de perceptions variés. Je l’avais abordée brièvement dans une typologie des récits de voyage.
Du Spleen de Paris (commencé en 1855) à Zones de Jean Rolin (1995) et même Un livre blanc de Philippe Vasset (2007), les essais de littérature ne manquent pas, depuis 150 ans, pour décrire une action de déplacement individuelle dans la ville, mêlant méthode stricte et incertitude téléologique, scientificité et désordre mental.
Le triptyque surréaliste Le Paysan de Paris de Louis Aragon (1926), Nadja d’André Breton (1928) et Les dernières nuits de Paris (1928) d’André Soupault, ainsi que Le piéton de Paris de Léon-Paul Fargue, sont autant de récits de déplacements dans la capitale française, qui constituent explicitement des tentatives littéraires pour déconstruire une forme bourgeoise de littérature. Walter Benjamin voyait dans la flânerie, si j’ai bonne mémoire (mais il faudrait vérifier), une lutte inégale de l’individu moderne pour restaurer un rapport créatif à la ville, et ne pas laisser la marchandise et le commerce dicter les logiques de déplacement et de pratiques urbaines.
C’est cette association entre déplacement et résistance qui est au centre de la « psychogéographie » mise en avant par Guy Debord, dès 1955. L’année même où fut publié Tristes tropiques, qui se voulait une somme définitive sur le temps des voyages, un mouvement d’avant-garde parfaitement obscur prenait déjà une voie tangentielle pour concentrer le voyage dans un périmètre restreint et lui donner un objectif presque clinique, et quasi politique : « La psychogéographie, écrit Debord dans Les Lèvres nues, se proposerait l’étude des lois exactes et des effets précis du milieu , consciemment organisés ou non, sur les émotions et les comportements des individus. »
S’il n’y a pas de définition définitive du flâneur, et pour la raison avancée par Rebecca Solnit qu’il n’existe pas, il n’en reste pas moins que quelques paramètres descriptifs simples sont constants : « the image of an observant and solitary man strolling about Paris. » (Solnit, Wanderlust. A History of Walking.)
On peut ajouter à cela que s’il est seul, le flâneur entretient un rapport intense avec le collectif, auquel il se sent appartenir ; il observe la population et les bâtiments, mais son point d’observation n’est pas de surplomb (il est un « homme de la foule »). Il entre donc dans un rapport dialectique avec ses contemporains, tantôt s’en distanciant pour prendre du recul, tantôt y fusionnant pour apprécier les changements d’ « atmosphères psychiques » (Debord). Ainsi, s’il « flâne » dans une ville, le déplacement du flâneur n’est pas une promenade de pure détente, mais plutôt un art de la marche qui cherche à subvertir les modalités utilitaristes des flux humains planifiés par l’urbanisme officiel.
Le situationnisme (d’où procède la psychogéographie, ou plutôt qui a fusionné avec elle) est généralement considéré, sous l’angle de la pratique des villes, comme un mouvement successeur du surréalisme, et un moment important de la théorie de la flânerie, mais il n’a pas nécessairement produit un ensemble de textes qui pourraient être considérés comme des récits de voyage. L’ensemble de sa production textuelle, branchée sur l’espace urbain, l’exercice de la « dérive » et les productions audio-visuelles centrées sur les territoires et leurs usages, forment cependant des composantes narratives et théoriques qui influent sur l’évolution du récit de voyage. De surcroît, l’importance de l’approche situationniste est considérable dans l’écriture du voyage des décennies suivantes, et c’est la raison qui me fait m’arrêter sur ce mouvement.
Un auteur comme Jean Rolin reprend la figure du flâneur dans les années 90 et rend hommage à Guy Debord à plusieurs reprises dans Zones. Plus généralement, la psychogéographie doit à ceux qui s’en sont revendiqués, ces dix dernières années, d’être étudiée dans le champ de la littérature des voyages. Paradoxalement, c’est surtout à Londres qu’elle a été reprise en considération, par la génération d’écrivains anglais de la fin du XXe siècle, comme le grand James G. Ballard (Concrete Island), Iain Sinclair (London Orbital), Will Self (Psychogeography) ou Peter Ackroyd (London: The Biography) redonnant à Londres le statut de haut lieu de la flânerie, reconnu comme tel depuis les travaux de Blake, De Quincey et Stevenson (selon le critique anglais Merlin Coverly, Psychogeography, 2005.)
A leur tour, ces écrivains anglais ont inspiré de jeunes auteurs français qui, dans les années 2005-2010, reprennent la ville de Paris comme territoire d’intervention, pour des récits qui sacrifient à une pratique géographique, géométrique, et cartographique, de l’écriture et des déplacements. Je pense par exemple à Un livre blanc de Philippe Vasset, qui explore les zones de Paris laissés en blanc sur la carte IGN. (Vasset paie clairement sa dette aux grands écrivains anglais). Je pense aussi au travail de Mathieu Bouvier dont le travail sur les terrains vagues et les zones herbeuses a déjà été décrit ici.
On assiste ainsi, à travers la figure du flâneur, à un aller-retour entre Londres et Paris qui nécessitera une étude à part, mettant en lumière ce que ces deux villes ont produit comme récits de flânerie urbaine.
Le voyageur est sans arrêt dans une situation de déchiffreur de signes. Son rapport aux signes (langue étrangère, pancarte, plan de ville, cartes, coutumes, manières, visages), fait lui-même partie du contenu du récit de voyage.
Les signes sont à la fois les instruments du voyage mais aussi un thème d’écriture, une des composantes thématiques et poétiques des textes littéraires viatiques. Le voyageur doit apprendre à lire un paysage et une ville, à en saisir la logique, mais aussi, d’après Bouvier, à être capable de recevoir une forme d’enseignement, dispensé par la cité. Dans la capitale de Ceylan, il confesse ne rien comprendre « à la leçon de la ville ». L’île, où il séjourne six mois, se révèle être un « non lieu », comme le suggère Jean-Xavier Ridon dans son livre sur Le Poisson-scorpion, mais aussi dans une certaine mesure un « non signe », puisqu’elle abrite selon Bouvier des « fantômes de lieu » qui « ne méritaient pas de nom » (Routes et Déroutes, p.1341).
Dans Le Poisson-Scorpion (récit de ce séjour à Ceylan vécu en 1954, fini d’écrire et publié en 1981), Bouvier fait un usage extrême – et même, pourrait-on dire, un usage-limite – de la sémiologie, pour faire du récit de voyage une expérimentation littéraire du signe narratif.
De fait, derrière la construction chronologique apparente du texte, Bouvier établit un ordre plus discret, qui permet une deuxième lecture, alternative et complémentaire. L’ensemble du livre s’agence autour d’un seul signe. Il s’agit d’un écriteau sur lequel sont écrits ces mots : « Zone de silence ». Là encore, la description que je fais ici est élémentaire, et pourtant, nulle part dans la critique on n’y trouve la mention. Cela fait partie du mystère bouviéresque : ce qui crève les yeux est en même temps ce qui aveugle. (Dit comme cela, ça a l’air plus absurde que dit autrement.)
N. Bouvier à Ceylan. Photo T. Vernet, 1955
Le signe « Zone de silence » structure tellement Le Poisson-scorpion que cela devait être le titre du livre, avant que Bouvier décide au dernier moment le titre définitif. Voyons tout cela en trois temps, car le signe revient à trois reprise dans le récit.
1.
L’écriteau se situe près de l’hôpital de la ville où le voyageur loge pour la durée du récit. La mention de cette « Zone de silence » apparaît d’abord comme un signe topographique qui annonce au voyageur qu’il entre en zone hospitalière, mais joue en même temps un rôle de signe funeste, introduisant la narration dans un monde inquiétant. Bouvier interprète cet écriteau a posteriori comme un signe annonciateur des turbulences à venir : « Dans la géographie comme dans la vie il peut arriver au rôdeur imprudent de tomber dans une zone de silence » (PS, 737), prémonitoire d’une folie sourde qui allait le posséder, un silence dans lequel il allait sombrer, comme ces « calmes plats où les voiles qui pendent condamnent un équipage entier à la démence ou au scorbut » (PS, 737).
Bouvier ne cherche pas tant à créer un suspens qu’à parsemer son récit, dès le début, d’un signe fort qui indique qu’il va devenir fou : « Il est plus rare qu’on prenne la peine de l’en avertir », termine-t-il le chapitre. Il a donc été averti par l’écriteau qu’il entrait dans une forme de silence dont le récit se proposera de trouver, ne serait-ce que par des procédés mythologiques ou fabuleux, un dénouement.
2.
L’expression « Zone de silence » revient sous forme du titre du chapitre VII, au premier tiers du livre, mais sans renvoyer à la zone hospitalière où était planté l’écriteau. Enigmatiquement, ce chapitre traite de deux lieux de restauration, où le narrateur aime s’attabler. Le premier, l’ « échoppe du témoin », est une gargote où une population modeste joue aux courses, et où le narrateur se trouve « si bien pour écrire, pour convoquer mes fantômes et mes ombres » (PS, 752). Il y fait la rencontre de la petite bourgeoisie sri-lankaise, jeune, masculine, célibataire et sur-jouant une modernité occidentale.
Le deuxième lieu décrit est l’opposé du premier ; il s’appelle « Oriental Patissery », et constitue le quartier général d’un mouvement d’extrême-gauche, animé par des intellectuels qui ont opté pour des habitudes vestimentaires traditionnelles, et qui promeuvent, sur le modèle de Gandhi, une rencontre entre le marxisme et une forme de rejet de l’Occident.
Or, ni « l’échoppe du témoin », ni l’ « Oriental Patissery » ne sont des lieux silencieux. Alors, pourquoi avoir intitulé ce chapitre « Zone de silence » ?
Dans les deux cas, il semble que Bouvier veuille signifier que c’est précisément dans les espaces de convivialité, de chaleur humaine, de parole libre et de débats politiques, que le narrateur se rend compte de son incapacité à entrer en relation avec la population locale. Ces boutiques semblent plutôt figurer un espace de solitude où le voyageur prend conscience de son inexistence : « Le calme plat : je pourrais m’effondrer, le nez dans ma soucoupe sans que personne en dehors des blattes s’en avise de longtemps » (PS, 752). C’est dans ces circonstances qu’il perçoit pour la première fois que les apparences sont creuses et ne cachent qu’une absence terrifiante de vitalité : la chaleur humaine n’est qu’une « jovialité funèbre » (PS, 757), les discussions des « péroraisons spectrales » (PS, 758), et ces faux-semblants restent malgré tout le dernier rempart devant la suite logique que Bouvier entrevoit à toute vie dénuée du minimum de divertissement pascalien : « nous pourrions tous, et tout de suite, nous trancher paisiblement la gorge » (PS, 758). La zone de silence, dans ce chapitre, semble donc désigner le monde extérieur dans son ensemble, comme étant fantomatique et essentiellement illusoire. Le silence, ici, figure l’épisode dépressif du voyageur incapable de se mouvoir, assistant atterré à son propre effondrement dans la perte de l’usage de la parole.
3.
Finalement, Poisson-scorpion se termine sur un troisième mouvement, incarné par l’écriteau lui-même, celui qui est apparu dès l’entrée dans la ville, qui apparaît à la fin du livre pour dénouer la crise qui accable le narrateur.
La « Zone de silence » devient symbole actif, puisque le narrateur se cogne la tête contre la pancarte et ce choc provoque le réveil, ou l’annulation, du sortilège dans lequel il était emprisonné.
Dans ce vingtième chapitre, intitulé « Le dernier enchanteur », le narrateur assiste à un spectacle de fakir qui lui fait ressentir un effroi panique et profond. Cette panique vient d’une anomalie sémiologique produite par une « inversion du geste » : le gymnosophiste sort des couteaux de leur fourreau, mais plutôt que de les lancer sur une cible, comme on s’y attend, il se les enfonce dans la gorge et la nuque « sans faire sourdre une goutte de sang », puis fait le tour de l’assemblée en mimant le mort-vivant. Bouvier voit dans ce sinistre fakir une « menace à peine déguisée » et décide de s’enfuir. Sur le chemin du retour, il voudrait pleurer, mais n’y parvient pas, et c’est alors qu’il va « donner du front contre l’écriteau rouillé et tordu qui annonce l’hôpital » (PS, 809), ce qui lui ouvre l’arcade sourcilière.
Le sang coule, et pour Bouvier qui le boit dans sa paume, ce sang est « délicieux et salé » : le voyageur est en train d’effectuer une mue, une catharsis physique qui le guérit de sa torpeur. Signe de cette mue, il laisse derrière lui « une trace gluante comme les insectes moribonds » (PS, 809), mélange de sang, de larme et de morve, « épanchement miraculeux », par quoi il sera sauvé :
De retour dans ma chambre j’ai commencé à faire mon bagage en répandant du sang partout. Cette plaie n’avait pas d’importance en regard du grondement d’allégresse qui montait autour de moi. A présent je pleurais pour de bon et jamais larmes ne m’ont paru meilleures. (PS, 809)
Il n’est donc pas étonnant, en définitive, que le titre que Bouvier comptait donner à ce livre, pendant toute la période de rédaction, était « Zone de silence » plutôt que Poisson-scorpion.
Et cet écriteau, signalétique contondante, ouvre à la possibilité d’une sémiologie propre au récit de voyage. Si l’on suit l’hypothèse de David Scott selon laquelle la littérature du voyage constitue un système sémiotique à trois membres (le voyagé, le voyageur et le récit) apparenté à la triade de Charles Peirce, « indice », « icône » et « symbole », alors Bouvier a créé avec l’écriteau « Zone de silence » un agencement complexe capable de faire passer le récit sur des lignes tantôt symboliques, tantôt narratives, et tantôt descriptives.
Il s’agit d’un signe qui permet à la fois de déterritorialiser le récit en lui faisant échapper aux noms et aux lieux, et de le re-territorialiser sur des indices corporels très précis, tels que la « tête », la « carapace », la métamorphose du corps et la libération des fluides (sang et larmes).
N ‘ayant pas le permis de conduire, mes premiers pas d’hydrologue en Afrique se sont effectués sur une mobylette ! Les Noirs regardaient d’ un oeil étonné et les Blancs d’ un air condescendant, ce jeune homme sillonner hardiment les pistes de brousse et la tôle ondulée. D’autant plus que mon prédécesseur , comme tous les chercheurs ( c’est ainsi qu’on appelait les employés de l’ Orstom), était équipé d’une land rover avec des tas d’accessoires qui le faisaient ressembler à un coureur du Paris – Dakar !
Mon lieu de travail se situait à quelques kilomètres de Korhogo , plus précisèment à Waraniéné , charmant petit village sénoufo . Pour les besoins du service , les habitants avaient construit une petite case en pisé avec toiture en tôle. Un luxe ! Je pouvais y déposer le matériel nécessaire et y dormir éventuellement en cas de forte pluie , car la mobylette n’ est pas l’engin idéal pour transporter du matériel ou pour s’abriter . Ce village avait été choisi parce qu ‘à proximité du versant du bassin sur lequel portaient les études . Une station météo avait été édifièe à côté de la case . Mon rôle était de gérer cette station , c’est à dire de relever la quantité d’eau tombée dans le pluviomètre après chaque pluie , et de veiller au bon fonctionnement des autres appareils enregistreurs de température , de vitesse du vent , d’ ensoleillement , etc. Je devais récupérer et changer les bandes enregistreuses chaque semaine. Périodiquement , j’envoyais ces données à l’ agence d’Abidjan , où elles étaient exploitées par les ingénieurs . Il était aussi prévu dans mes attributions la réalisation de mesures de débit sur le fleuve Bandama blanc. Cependant , outre le fait qu ‘on ne m’avait pas encore appris comment pratiquer ces opérations , le fleuve se situait à une cinquantaine de kilomètres, et malgré la vaillance de ma motobécane…
Il devenait urgent de passer le permis de conduire. Deux ans après l’indépendance , les Français tenaient toujours les rênes du pays . On commençait à rencontrer tout de même quelques Ivoiriens ayant des postes à responsabilités . Mr Coulibaly était l’un de ceux là . Il était examinateur des permis de conduire à Korhogo. Après avoir fréquenté le temps qu’il fallait une auto école , je me présentai donc à l’examen assez sûr de moi . Je ne fus pas admis . Dès que cela fut possible, je me représentai sans plus de résultat . La troisième fois ne fut pas la bonne non plus ! A la quatrième , je compris la raison de mes échecs lorsque monsieur Coulibaly me déclara que je n’aurais jamais le permis à Korhog , tant qu’il serait en poste. Il me reprochait de lui avoir manqué de respect , en l’éclaboussant d’une eau boueuse , alors que , par une nuit sans lune et par forte pluie , je fonçais avec ma mob vers mon lieu de travail , sans pouvoir éviter les flaques! Je n ‘avais aucun souvenir que cela se fût passé. Je le lui dis et me confondis en excuses les plus plates. Mais rien n’y fit. Il restait persuadé que j’avais agi intentionnellement. Nous nous quittâmes en froid !
Mon chef me fit descendre à Abidjan où j’obtins sans coup férir le précieux document, ce qui me permit , après quelques jours de fête dans la capitale , de remonter vers le nord au volant d’ un land rover ancien modèle , mais land rover quand même ! Maintenant , j’avais l’impression de devenir quelqu’un de sérieux…
La saison des pluies touchait à sa fin et j ‘allais découvrir à quoi sert un hydrologue quand il ne pleut pas !
Il n’existe, à ma connaissance, aucune indication que Deleuze ait lu Bouvier, ni que Bouvier ait pris connaissance de la pensée de Deleuze, mais sur un certain nombre de points, la proximité entre eux deux m’apparaît évidente.
Il semble que les deux hommes, nés à trois ans d’écart (1925 pour Deleuze, 1929 pour Bouvier) et morts presque au même âge (70 ans pour Deleuze, 69 ans pour Bouvier), aient développé, sur des chemins très différents, une même conception de l’écriture et de la santé, perçues comme une esthétique paradoxale, où l’extrême fragilité rende possible une extrême puissance.
Deux brefs exemples de cette convergence, qui peut paraître incongrue à première vue, pour indiquer des pistes de recherches. D’abord la problématique du visage, qui est omniprésente chez Bouvier et qui, à mon avis est plus proche d’une théorie constructiviste à la Deleuze que de l’approche éthique d’un Lévinas. Ensuite les devenirs-animaux, qui sont très célèbres chez Deleuze mais que l’on utilise rarement dans les théories littéraires et philosophiques, car je crois qu’on les trouve trop métaphoriques.
Les textes de Bouvier que je vais citer ci-dessous, proviennent tous du volume unique de l’édition de ses Oeuvres (Quattro-Gallimard, 2004).
La tête et le visage
A la fin du Poisson-scorpion (PS), Bouvier raconte comment il se blesse à la tête, et comment cette blessure le guérit de la torpeur qui l’avait cloué sur l’île de Ceylan pendant six mois.
Mais il ne parle pas simplement de blessure, ou d’écorchure ; ce qui fait sens pour lui, ce n’est pas tant le sang que l’ouverture de la tête : « Cette tête enfin ouverte se vidait comme en songe de tout le noir mirage qui y pourrissait depuis trop longtemps » (PS, 809). On voit apparaître ici un couple de notions connu dans la philosophie et la psychologie : la tête et le visage. La tête est le support du visage, mais peut-être la tête et le visage sont-ils des opposés conceptuels ? La tête enferme alors que le visage est ouverture vers l’extérieur. Le visage est humain et la tête animal. On peut continuer ainsi longtemps.
N. Bouvier, années 90
Dans le final du Poisson-scorpion, le visage est « ruisselant » alors que la tête est « ouverte ». Le visage apparaît comme une paroi vivante qui réagit au contact de l’extérieur alors que la tête est une sorte de prison qu’il faut tâcher d’ouvrir pour vidanger le « noir mirage », ou la bile malfaisante, qui y est contenu.
Selon Deleuze et Guattari, la tête renvoie à un système « volume-cavité » qui le relie au corps, alors que le visage est branché sur un système « surface-trou » qui fait de lui une pure surface, non liée intrinsèquement à la tête : « Même humaine, la tête n’est pas forcément un visage » (Mille plateaux, « Visagéité »). Cette séparation entre tête et visage est de première importance pour l’analyse de Bouvier car, dans ses trois récits (L’Usage du monde, Chronique japonaise et Le Poisson-scorpion), la question du visage et de la tête dans leurs dimensions esthétiques, éthiques et pathologiques est omniprésente.
La doctrine « schizo-analytique » (c’est le nom de méthode de Deleuze et Guattari), de son côté, élabore justement le concept de « visagéité » pour expliciter la constitution de cette surface complexe et contradictoire qu’est le visage : à partir d’une opposition « trou noir-mur blanc », Deleuze et Guattari développent une théorie qui permet de rendre compte de l’apparition et de la disparition possible des visages : « si l’homme a un destin, ce sera plutôt d’échapper au visage », écrit Deleuze dans Dialogue. Or, Bouvier prend soin de rendre compte lui aussi de ces phénomènes de visagéité, et ce dès L’Usage du monde, où le couple jardin/désert s’agence au couple tête/visage : les « barbes soignées » des musulmans « dans les jardinets qui ceinturent la ville » (UM, 134) contrastent avec « ce lieu désert qu’est devenu ma tête » (UM, 379).
Il y a en effet dans l’écriture de Bouvier une attention extrême portée aux visages, non seulement parce que le voyage lui permet d’en voir de nombreux, mais, plus philosophiquement, parce qu’il sait qu’un visage peut apparaître et disparaître, et que ce qui se joue à la surface du visage dépasse la seule identification de l’individu. L’exemple le plus frappant se trouve à l’arrivée sur l’île de Ceylan ; le voyageur se rend au dispensaire de la ville pour soigner un état de fatigue et de fièvre :
« J’ai rasé ce matin la barbe que je portais depuis l’Iran : le visage qui se cachait dessous a pratiquement disparu. Il est vide, poncé comme un galet, un peu écorné sur les bords. Je n’y perçois justement que cette usure, une pointe d’étonnement, une question qu’il me pose avec une politesse hallucinée et dont je ne suis pas certain de saisir le sens. » (PS, 748).
Ce visage « poli », avec ses deux grands yeux interrogatifs, voilà mise en pratique indiscutable de la théorie du « trou noir sur un mur blanc ». Bouvier, par le voyage, fait involuer son visage pour le ramener à une situation indéterminée.
Ce « visage vide » se tient à l’opposé des visages observés sur le chemin, « tannés, cicatrisés, labourés par la barbe, la variole, la fatigue ou le souci. » (UM, 134) Dans les deux cas, trop plein ou vide, ces deux types de visage s’opposent toujours à un tiers, le non-visage européen qui n’a rien actualisé encore : « Jamais on ne voit, comme chez nous, de ces visages lisses, ruminants, inexistants à force de santé et sur lesquels tout reste à inscrire. » (UM, 134). Il faut « se faire » un visage, il faut se faire un nom. Mais on peut aussi rester en deça de l’individuation et avoir le visage de tout le monde, de la même manière que Deleuze dit que l’on peut vivre « la vie de tout le monde ».
Ce qui est drôle c’est que cette typologie des visages rejoint la typologie des espaces selon Deleuze et Guattari. « Espace lisse/espace strié » dans Mille plateaux, « visage poncé/visage cicatrisé » chez Bouvier. Ce « vide » qui surprend le voyageur dans son miroir, c’est le vide angoissant de son identité, qui le fait vasciller (dépression), mais c’est aussi la désorganisation des lignes, la confusion des traits qui permet au visage de s’ouvrir à de nouvelles expressions, d’incarner de nouvelles perceptions (euphorie).
Nicolas Bouvier, visage ridé
Une prose de la métamorphose : les devenirs-animaux
Bouvier ne sort pas de ces deux extrêmes de la dépression et de l’extase, le lisse et le strié, et on le voit, de chapitre en chapitre, se chercher un corps à la limite de ses capacités sensorielles. Il oscille toujours entre le trop plein, « prêt à éclater », et l’évidement, le ruissellement cathartique. Il ne cherche à aucun moment la « guérison », notion problématique qui souligne la collaboration des institutions sanitaires avec l’ordre social. Mais plutôt que de demeurer dans l’aller-retour entre l’euphorie et la panique, Bouvier trouve une issue dans une porosité entre le genre humain et le non-humain. Autrement dit, entre le visage et la tête.
L’investissement de Bouvier dans le monde animal peut à nouveau être éclairé par la théorie deleuzienne des « devenirs », des concepts de « devenir-animal », « devenir-fou », ou « devenir-imperceptible » qui parcourent son oeuvre.
Dès Logique du sens (1969), Deleuze place le « devenir » en situation alternative de l’ « être » et cherche à penser le sens comme un « événement » plutôt que comme « état de chose ». Le devenir est à cet égard ce qui ne peut être fixé et qui permet les passages d’un état à un autre, mais sans se confondre avec les états. Du point de vue de l’identité, le devenir est ce qui nous fait changer, et ce qui conteste les identités fixes (plus tard, dans Mille Plateaux notamment, Deleuze parlera de « sujet larvaire » pour évoquer une individuation ouverte aux devenirs). Tout sujet est parcouru de « devenirs » auxquels il prête attention ou, au contraire, qu’il tente d’occulter. Comme on devient toujours autre chose que ce que l’on est, l’homme devient quelque chose d’inhumain, d’où l’importance du concept de « devenir-animal ». Devenir animal est donc un phénomène réel, depuis toujours travaillé par le mythe, la fiction et l’art, mais sans que cela ne signifie « imiter » les animaux. Il s’agit de penser une identité en mouvement, en transit entre plusieurs identifications possibles, ou pour le dire autrement, une identité nomade :
« Les devenirs-animaux ne sont pas des rêves ou des phantasmes. Ils sont parfaitement réels. Mais de quelle réalité s’agit-il ? Car si le devenir-animal ne consiste pas à faire l’animal ou à l’imiter, il est évident aussi que l’homme ne devient pas « réellement » animal, pas plus que l’animal ne devient « réellement » autre chose. Le devenir ne produit pas autre chose que lui-même. C’est une fausse alternative qui nous fait dire : ou bien l’on imite, ou bien l’on est. Ce qui est réel, c’est le devenir lui-même, le bloc de devenir, et non pas des termes supposés fixes dans lesquelles passerait celui qui devient. » G. Deleuze et F. Guattari, Mille plateaux, p.291.
Selon Bouvier, les hommes ne sont pas séparés des animaux : il y a une « parenté avec le monde animal que je ressens profondément », écrit-il dans Le Hibou et la baleine (HB, 1201), une parenté qui lui fait pressentir un jumeau animal à tous les visages rencontrés. Tout homme a, selon lui, un jumeau animal et un ou deux animaux tutélaires. Son jumeau est un lémurien de Madagascar, appelé « Tarsier spectre », mais ses animaux protecteurs sont le hibou et la baleine. « Jamais je n’entends son cri sans nostalgie et gratitude » (H.B., 1202). Il y a dans ce texte tardif tous les éléments fondamentaux de ce qui pourrait être désigné comme le « devenir-animal » de l’écrivain voyageur : nostalgie et origine, visage et expression du monde, culture et sauvagerie. Un refus du « divorce », non seulement entre les règnes, mais entre la pensée humaine et l’activité animale, entre la nature et la culture.
Dès son premier récit, le voyageur n’hésite pas à se décrire comme devenant chat : « Je m’étirais, enfouissant l’air par litre. Je pensais aux neuf vies proverbiales du chat : j’avais bien l’impression d’entrer dans la deuxième » (UM, 82), ou chien : « Le voyage fournit des occasions de s’ébrouer mais pas – comme on le croyait – la liberté », (UM, 133).
Le désir sexuel, même, passe par de tels devenirs, comme lorsque une pouliche, suivie lors d’un marché, provoque des rêveries érotiques : une belle bête « haute sur jambe, les yeux comme des marrons dans leur coque entrouverte, et une robe sans défaut (…) Nous nous étions littéralement rincé l’œil. » (UM, 133-4).
Mais c’est sans doute dans Le Poisson-scorpion que les devenirs-animaux prennent leur forme la plus aboutie, avec une transformation qui démarre dès l’arrivée sur l’île, annoncée comme un « paradis pour les entomologues » (PS, 728) et qui rompt la « continuité continentale » qui avait présidé à son itinéraire depuis Genève : « Ce qu’on apporte dans une île est sujet à métamorphose » (PS, 733). Cette métamorphose ira jusqu’à la crise finale où le devenir-insecte du voyageur rencontre un état de santé supérieur au lieu de l’enfoncer dans la démence.
A travers ces devenirs (devenir-fou, devenir insecte, devenir-galet), l’écrivain voyageur revendique un des plus vieux motif de la littérature : la métamorphose. Le récit de voyage apporte sa façon bien à lui à cette tâche littéraire.
Cet été en France, il sera difficile de rater la prose et la personne de Jean Rolin. Non seulement son dernier livre sortira à point pour participer à la rentrée littéraire 2011, mais le journal Le Monde va publier tout le mois d’août une série de reportages sur Los Angeles signé du prix Médicis 1996.
C’est ce qu’on appelle un plan bien pensé. Le livre était écrit fin décembre. Il est fabriqué et prêt à la vente dès le mois de juin. Et l’éditeur attend son heure pour le lancer dans le grand bain. Avant de le mettre en vente, il envoie des exemplaires à des journalistes, des personnes influentes, des gens qui pourront jouer un rôle dans la médiatisation possible de ce nouvel opus.
Pendant l’été, même en vacances, on peut supposer que les organes de presse préparent les différents dossiers qui feront l’actualité littéraire dès la fin du mois d’août. Rappelez-vous l’agitation autour de Houellebecq avant qu’il ne devienne une star, de Grozdanovitch et son Traité de désinvolture, ou le remue-ménage autour des Bienveillantes. J’aime cette fièvre française autour de la rentrée littéraire. Tout le monde s’en plaint mais c’est une très bonne chose, qui met des auteurs et des livres – pas forcément ceux qui le méritent le plus – en pleine lumière pendant quelques semaines. Aucun autre pays ne connaît cette fièvre annuelle, alors profitons-en.
L’histoire du dernier livre de Jean Rolin se déroule à Los Angeles, comme ses reportages du Monde, sur les traces de Britney Spears. Cela faisait longtemps que Jean Rolin voulait écrire sur cette star de la chanson. Il me l’avait déjà confié lors d’une promenade que j’ai faite avec lui il y a deux ans. Il m’en a reparlé au salon du livre 2010, juste avant son départ pour la Californie. On lira donc Rolin dans ses reportages, on le verra dans les interviews réalisés pendant l’été et publiés au moment de la sortie du livre, puis à nouveau dans les librairies, et dans les critiques qui ne manquent jamais un de ses livres. Comme il parle – au moins passagèrement – de Britney Spears, cela va attirer l’attention de la presse musicale, des émissions branchées, etc.
Je vous le dis, l’été sera rolinesque. Pour moi il l’est déjà car j’écris un chapitre de thèse sur ses textes viatiques.
La littérature est un sport de combat. Une lutte pour la survie où il faut jouer des coudes. La rentrée littéraire est un champ de bataille où il règne une grande tension. Un livre se doit d’y figurer s’il veut obtenir un prix, et en même temps, s’il y figure il a plus de chance de passer inaperçu, tant il y a de livres qui se publient. Alors il faut jouer serré, il faut calculer, faire preuve de stratégie et évaluer les rapports de force pour tenter sa chance en fonction de ses forces. Je crois que le calcul de l’éditeur P.O.L est le suivant : Rolin est déjà immensément reconnu par la critique et par un lectorat varié, mais peu nombreux. Beaucoup le confondent encore avec son frère Olivier. Il faut profiter d’un contenu décalé et potentiellement « people » (mais faussement people, car bien sûr il ne s’agit pas d’un livre sur Britney Spears) pour lancer une opération marketing. Il faut élargir le champs de reconnaissance afin de vendre dans un premier temps, puis dans un deuxième temps, faire en sorte que la base du lectorat fidèle s’élargisse.
Comme après chaque bataille, on y laisse des plumes. A la fin de l’automne, on comptera ses morts et ses butins.
S’il est vrai que Nicolas Bouvier se sent proche des grands voyageurs romantiques, même et surtout lorsqu’ils sont politiquement incorrects (comme Gobineau, célèbre orientaliste et inventeur du racisme), il n’en reste pas moins que sur certaines lignes de son écriture, il développe des idées qui sont à l’opposée de ces grands voyageurs héroïques et conquérants. Ce qui m’intéresse chez Bouvier, ce n’est pas ce qu’il a à nous dire des Yougoslaves et des Iraniens, car il reste prisonnier de clichés ethnocentrés, et tout ce qu’on nous dit sur son ouverture aux autres est con comme la pluie. Il faut le dire une fois pour toute, et passer à autre chose : ces histoires de « regard respectueux », de « désir de rencontre », de « respect des différences », qui hantent la critique depuis des années, c’est de la bouillie pour les chats et pour les chiens.
Au contraire, là où Bouvier est intéressant, c’est quand il parle de lui. Car il ne parle que de lui. Je l’ai déjà dit, le portrait qu’il fait des « autres », ce n’est que l’image inversée de ce qu’il croit être des Suisses. En revanche, le portrait qu’il fait de son corps et de ce qui lui arrive est plus intéressant car il rejoint sur bien des points des mouvements de pensée et d’écriture qui émergeaient au même moment, dans les années 50-60. Pour schématiser, quand il parle des « autres », Bouvier reste engoncé dans les années 30 (sa jeunesse), mais quand il parle de lui, il se rapproche de Deleuze, de Tournier, bref des gens de sa génération.
Une tension littéraire parcourt les textes de Bouvier et fait du voyage une ascèse qui met à l’épreuve le voyageur et révèle ses faiblesses. Le narrateur tombe fréquemment malade, se trouve alité, hospitalisé, diminué, et cet état de faiblesse physique l’oblige à abandonner tout idéal de contrôle des événements et des péripéties. Dès l’avant-propos de L’Usage du monde, Bouvier se positionne comme passif, ou patient du voyage : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait et vous défait » (UM, 82). A l’opposition « voyageur/voyagé » qui structure selon Marie-Louise Pratt le récit de voyage victorien, Bouvier substitue un rapport vitaliste où le voyage se confond avec la vie de l’homo viator, et le « voyageur » ainsi que le « voyagé » se trouvent emportés dans une même expérience. Le voyageur, à la limite, devient lui-même un voyagé, qui ne maîtrise plus ni l’itinéraire, ni la durée des escales (Bouvier et Vernet se trouvent bloqués à Tabriz pendant six mois). Chez Bouvier, le voyageur se distingue par sa faiblesse, qui n’est pas à la hauteur des caprices mécaniques des corps et des véhicules. Mais, comme par enchantement, ces pannes et ses maladies crèent le mouvement plutôt qu’elles ne provoquent l’abandon du voyage.
La fameuse Fiat Topolino et ses "pannes"
Pour comprendre cette passivité active, on peut faire appel à ce que Gilles Deleuze nomme « le pouvoir d’être affecté ». Reprenant la philosophie de Spinoza, Deleuze rappelle que les deux affects fondamentaux sur le corps sont la « joie » et la « tristesse », définies respectivement comme ce qui « augmente la puissance d’agir » et ce qui la diminue. La puissance passe donc par une forme de passivité, c’est-à-dire une capacité à accueillir des affects, à se laisser transformer par eux, et ce sont leurs effets qui détermineront s’ils sont joyeux ou tristes, propices à l’action ou au contraire au ressentiment. De ce point de vue, l’art de Bouvier consiste alors à trouver la rhétorique qui rende compte de cette acceptation de la fragilité maximale, et de l’intensité des affects dont son corps peut être affecté, même et surtout quand ils sont trop puissants pour lui. Ainsi pour des sensations reçues au Japon :
Mais justement, créer en soi l’hospitalité à ce qui vous est supérieur demande un apprentissage très ardu. C’est comme laisser entrer un géant dans votre petite maison : on a peur qu’il se mette à tout fracasser. Il y a donc en nous une certaine réticence à l’égard des forces dont on a pourtant besoin pour exister. (Routes et Déroutes, 1305)
On entend l’écho de la voix de Deleuze, quand il dit à propos des écrivains alcooliques, qu’ils ont « vu quelque chose de trop fort pour eux » (Abécédaire).
Les phrases de l’écrivain-voyageur n’ont plus pour but de décrire des paysages et des hommes vus de l’extérieur, mais de rendre vivant un système de perception. Celui qui accompagne la faiblesse de son corps pour évaluer ce dont il est capable d’endurer ; un exemple d’une telle évaluation est donné lorsque Bouvier est cloué au lit en Iran et jauge le rapport de force entre son corps et la maladie : « Depuis plusieurs jours, je cherchais le point faible de la maladie, sa fissure, pour enfoncer un coin » (UM, 204). L’une des scènes cruciales de L’Usage du monde est certainement celle où le narrateur rend les armes et accepte la fièvre comme un affect aussi légitime qu’un autre, lui permettant de percevoir ce qu’il y a de positif dans la souffrance :
Je carrai prudemment mon dos contre le mur de pierre et, tout en regardant tomber la neige, je me mis à pleurer, méthodiquement, comme on nettoierait une cheminée ou un chaudron. Ainsi pendant une heure. C’était ça. Je sentais tous les barrages de la maladie céder et se dissoudre, et finis par m’endormir, assis au cœur de l’hiver comme dans un moelleux coton. (UM, 205)
Le ramoneur que je suis a toujours beaucoup goûté ce passage, que j’ai lu d’ailleurs à l’ombre des temples d’Angkor.
L’écriture du voyage de Bouvier fait le lien entre les états de son corps et les perceptions du voyage. Ainsi, le voyage est une expérience potentiellement dangereuse, et la mise à l’épreuve du voyageur, son humiliation par les maladies, les pannes et arrêts, se révèle être une condition de possibilité des émerveillements qui en constitueront éventuellement le récit.
L’Usage du monde représente d’abord un bricolage sanitaire où les pannes de la voiture font écho aux fièvres du corps. La maladie y est perçue positivement car elle force le voyageur à s’adapter toujours un peu plus à un contexte extérieur qui l’éloigne de son état de santé initial.
Le deuxième récit de ce long voyage vers l’Asie, Le Poisson-scorpion (publié en 1982), est une plongée dans un malaise plus grave, une forme d’envoûtement généralisé où Bouvier craint de devenir fou, et qu’il appelle lui-même « mon petit enfer » (PS, 805). Loin d’être une ouverture vers l’extérieur, le mal dont il souffre à Ceylan l’enferme dans une série de séquestrations : l’île, la ville, sa chambre, et même son crâne (que Bouvier essaiera de fissurer pour se libérer).
Enfin, le Japon incarne le lieu d’une cure globale, sinon d’une renaissance. Le Japon est un lieu pour guérir (PS, 801), mais c’est une guérison qui ne passe pas par un renforcement de l’individu. Au contraire, le voyageur a recours à une méthode néo-bouddhiste : la célèbre « disparition de l’ego » dans la « fusion » avec l’environnement. On parle souvent de cette « effacement de soi » à propos de Bouvier, mais sans expliquer ce que cela signifie. Ce dont il est question, c’est d’une forme d’épuisement qui affaiblit la volonté et le désir de vivre. C’est un affaiblissement de la puissance d’agir, mais qui peut coïncider à un accroissement de la puissance d’être affacté (pour reprendre les termes de Spinoza). Il s’agit donc d’un épuisement qui confine au plaisir, et qui définit l’état de santé itinérant : « C’est pour ça que j’ai tant aimé voyager. J’ai connu ces moments grâce au mélange de fraîcheur et de fatigue que procure la vie nomade » (RD, 1305).
Il y a ici l’ébauche d’une définition de ce qu’on pourrait appeler la « santé nomade », comme Nietzsche parlait d’une « grande santé ». Il n’y a pas de « disparition du moi » à proprement parler, mais un accent mis sur la capacité à jouer de ses faiblesses, à accepter la passivité du moi.
Il y a donc deux niveaux d’écriture chez Bouvier, qui font coexister l’ethnocentrisme décrit en premier lieu et la « santé nomade » abordée dans un second temps. Ce deuxième niveau d’écriture concerne les flux, les éléments météorologiques, les devenirs, les passages, les variations de perception, et vise la création d’une rhétorique des affects.