Terminer sa thèse

Voilà, j’ai terminé ma thèse. Elle est écrite et déposée à l’administration.

C’est une expérience étonnante. Faire relier un petit manuscrit de 300 et quelques pages, censé contenir trois ans et demi de travail assidu. Le sentiment est celui d’un soulagement assez important, et aussi celui de l’incrédulité : j’avais tellement l’impression d’être immergé dans ce gros chantier qu’il est difficile de croire en être venu à bout. Du coup, je me trouve comme à l’issue d’un tour de magie : quelque chose s’est passé, mais je ne sais pas comment c’est arrivé. Je me sens un peu perplexe.

Je ne pouvais pas aller me bourrer la gueule, ce qui était a priori ma tendance naturelle, car je devais enseigner quelques heures à la faculté des langues. Alors, après le boulot, j’ai partagé une bonne bouteille de Bordeaux, que ma directrice de recherche m’avait offerte pour mon anniversaire, avec mes colocataires. La Brésilienne était déjà en goguette, habillée d’une robe minimale, elle s’apprêtait à sortir danser la salsa : elle but quelques verres avec nous en nous racontant les affres de sa vie sentimentale. Rien de tel pour se changer les idées.

Ce matin, à part le mal de crâne dû au vin, le sentiment qui domine est celui d’une confusion généralisée et plutôt heureuse. Il faut se mettre à la place du sage précaire : toute sa vie, il a tâché de passer entre les gouttes, toute sa vie il a théorisé la roublardise pour réaliser des choses « vite fait », « au dernier moment », « par dessus la jambe ». Pour la première fois, le sage précaire a travaillé à fond, et a fait un truc de A à Z, dans les règles de l’art d’une institution reconnue. Je ne prétends pas que la thèse soit bonne en elle-même, mais au moins, le travail a été effectué sans faux-fuyant, sans roublardise.

Tout cela ne doit pas non plus faire oublier l’essentiel : la soutenance. Car terminer sa thèse ne signifie pas qu’on soit docteur. Il faut encore qu’un jury d’examinateurs la lise et l’évalue. Il faut encore venir devant ce jury pour la défendre.

Ce sera le 28 juin. Alors seulement, on pourra dire si oui ou non le sage précaire est un personnage docte.

Elections, festival et descente de fleuve

Ce week-end est chargé pour la sagesse précaire.

Il y a bien sûr les élections, et le sage précaire doit se rendre à Dublin pour voter.

Cela tombe bien, Dublin est le lieu du festival littéraire franco-irlandais. Cette année, c’est le thème du plaisir. Des écrivains francophones et irlandais, réunis autour d’une table pour parler du plaisir, cela promet d’être passablement chiant. Mais ce n’est pas de la faute des écrivains, et moi cela me plaît d’aller tendre une oreille, et de traîner mes guêtres, dans un tel événement. C’est toujours instructif, même si l’on n’apprend jamais rien sur le thème choisi. Il y cette année Colette Fellous, René de Ceccaty, Salim Bachy. Cécile Guilbert, qui a écrit un beau livre sur Debord.

Il y aura aussi un entretien avec Seamus Heaney. Enfin, c’est prévu, mais je ne serais pas étonné qu’il y ait des contretemps…

Jérôme Lindon et Chantal Thomas sont aussi au programme, donc du beau monde pour la partie française. C’est assez pour donner envie de se déplacer.

Mais ce week-end ne se limite pas à cela. Il ne faut pas oublier un autre événement, sportif celui-là : la descente de la Liffey en bateau gonflable par le sage précaire! L’objectif est de suivre le courant depuis le pont de Chapelizold jusqu’au phare de Poolbeg.

J’en ferai le récit plus tard.

Mais il est grandement temps d’aller sauter dans un car pour Dublin, muni de ma combinaison aquatique.

Voyage au pays des Travellers (Irlande, début du XXIe siècle)

Il s’agit d’un récit de voyage ethnographique. Une promenade en Irlande à la rencontre des nomades indigènes à l’île.

Rien qui puisse intéresser les foules, me direz-vous. Et pourtant, dès le jour de parution, un lecteur bienveillant composa un sonnet en guise de remerciement. Son auteur aux multiples facettes, qui signe ici des commentaires au nom de Cochonfucius, a fait rimer, en bon métaphysicien, « peuplade » et « rigolade » :

Guillaume a rencontré les Irlandais nomades ;
Son petit livre rouge en donne le récit.
J’écris ces quelques vers pour lui dire merci
De m’avoir entraîné dans cette promenade.

Que de choses j’apprends sur la rude peuplade
Que forment ces humains tendres et endurcis !
Si leur pain quotidien de misère est noirci,
Nul mieux qu’eux n’apprécie un temps de rigolade.

Eux pour qui le séjour n’est jamais marchandise,
Eux qui goûtent la vie comme une friandise,
Ils fondent leur sagesse en leur précarité ;

Négligeant du progrès les vertus dérisoires,
Sur la terre d’Irlande ils vivent leur histoire,
Merci encore à toi de nous la raconter.

Ce sonnet me porta chance, car ce petit livre a commencé à attirer l’attention de médias plus traditionnels (c’est-à-dire moins métaphysiques). Dans le cahier des livres de Libérationun article en rend compte. Cela fait plaisir, et ce n’est que le début. Mes éditeurs m’ont dit qu’un article avait été écrit pour Le Monde diplomatique, et qu’on ne savait pas quand il sortirait. Une radio française a aussi fait un direct avec moi, avant-hier, mais je ne suis pas sûr d’avoir accès à cette émission. Les journalistes m’ont posé des questions sur mon premier métier (ramoneur) autant que sur les Travellers.

C’est ce qui est sympathique avec la littérature factuelle (non fictionnelle) : on peut s’intéresser à l’aspect purement littéraire si l’on veut, le style, la poésie, toutes ces conneries. Mais on peut aussi se pencher sur d’autres aspects, plus pratiques ou plus spéculatifs. Cela dépend du lecteur.

Le Journal du dimanche, par exemple, m’a interviewé au téléphone l’autre jour, mais c’était pour un article à venir sur les criminels qui sévissent en France et qui se trouvent être des Travellers irlandais. Les fameux « bitumeurs irlandais ». C’est aussi à la faveur de cette criminalité qu’un petit article de Métro a mentionné mon livre.

Si bien que, d’un point de vue parfaitement cynique, on peut dire que cette nouvelle criminalité tombe à point nommé. Plus on en parlera, plus mon livre – qui constitue le seul travail sur les Travellers irlandais en français – aura des chances d’être mis en lumière.

Hollande/Sarkozy : la campagne 2012 est un chef d’oeuvre

Je ne comprends pas pourquoi l’on dit que cette campagne est ennuyeuse. Moi je la trouve magnifique. D’un point de vue littéraire, elle est absolument fascinante, et on s’en souviendra.

Un président sortant perdu d’avance, qui avait fondé sa légitimité sur l’esprit de conquête et de séduction, et qui ne séduit plus. Comme une femme en désamour, le peuple français le regarde gesticuler, avec un mélange de fascination attendrie et de dédain apitoyé, en se demandant quand même s’il ne va pas réussir son coup in extremis. L’histoire d’amour est clairement foutue, mais enfin on n’est pas à l’abri d’une rechute, le peuple français pourrait à nouveau succomber, à la faveur d’un moment de déprime. Mais c’est très improbable car chacun voit qu’il s’en mordrait les doigts le matin suivant, et que la rupture finale serait très amère.

En face de ce président discrédité et maladroit, un candidat qui parvient à être une case vide, une page blanche. Rondouillard, conciliant, accommodant, centriste, François Hollande se présente aux Français avec rien dans les poches, et ne leur dit rien. Il se présente seulement avec le minimum de propositions possible pour éviter de froisser quiconque. Face à un président sortant aussi calamiteux que Sarkozy, qui a fait tant d’erreurs et qui manque tant de noblesse dans son comportement, Hollande ne joue pas la hauteur dédaigneuse, mais il est magistral de platitude, de réserve, de passivité, de bonhomie respectueuse.

Le sage précaire aime bien Hollande. Il aime bien son côté chiffe molle, peu entreprenant, sans esprit de vengeance contre tous ceux qui l’ont insulté. Sa force, il la tire justement du fait que tout le monde le trouvait nul il y a à peine un an. Hollande, c’est un peu le héros politique du sage précaire. On se fout de sa gueule continuellement, et à la fin, c’est lui qui ramasse la mise, sans chercher à humilier ceux qui doutaient de lui.

Pour ceux qui apprécient Tolstoï, cet affrontement n’est pas sans rappeler la lutte à distance entre Napoléon et le général Koutouzov. Face au Français impétueux, que l’on croit irrésistible mais qui n’est en fin de compte qu’un agité du bocal qui trahit les idéaux de la Révolution française, le vieux général russe choisit le non-agir : refuser le combat, reculer, brûler les terres et les villes pour que l’armée française ne puisse pas se réapprovisionner, et qu’elle s’épuise toute seule. La stratégie est merveilleuse de simplicité et de rotondité : Napoléon perd toute contenance, son armée se liquéfie, se délite, et tout le monde doit rentrer en Occident, affaibli. Les Russes n’ont plus qu’à leur courir après pour les vaincre définitivement, mais sans combattre.

Les gens de droite, décontenancés, reprochent à Hollande de pratiquer l’esquive. Ils ont raison, et c’est ce qu’il faut faire. Sarkozy, que l’on crédite d’un talent fou pour gagner des élections, se prend lui-même les pieds dans le tapis, car il se bat tout seul, dans une plaine abandonnée. Qui connaissait Mathieu Pigasse avant qu’il en fasse un portrait acide ? Depuis que Sarkozy en a parlé, on s’est intéressé à ce banquier de gauche, fan des Clash, et ce jeune homme branché est devenu un des meilleur argument marketing en faveur de Hollande : sa présence dans les médias montre qu’avec la gauche au pouvoir, on pourra s’enrichir, et en plus on sera cool.

C’est cela le génie tactique de Hollande : sans faire appel à personne, par pure absence d’expression, des gens hauts en couleur le soutiennent et le poussent à la victoire. On fait toujours référence à Mitterrand, mais Hollande, ce n’est pas ça du tout : Hollande, c’est le Chinois taoïste de la politique française.

Tout cela fait une belle campagne électorale je pense. Si l’on y ajoute la figure de Jean-Luc Mélanchon qui réinvente l’art oratoire en politique, alors que la bonne vieille rhétorique avait été confisquée par Jean-Marie Le Pen depuis si longtemps, on a largement de quoi se divertir l’esprit, en attendant de finir sa thèse de doctorat.

 

Mes quarantièmes anniversaires

Hier soir, j’ai célébré pour la énième fois mon anniversaire. Une petite soirée chez des amis brésiliens, avec quelques camarades français et irlandais.

Cela avait commencé avant la date de ma naissance. Une amie chinoise était persuadée que j’étais né le 16 mars, donc quand nous nous sommes vus à Paris, elle m’a offert son cadeau : une boîte de crayons de couleur.

Le jour même de mes quarante ans, je n’ai pas fait de gros événement. Je me suis retrouvé avec deux comparses dans la roseraie du jardin botanique de Belfast, à boire une bouteille de vin pétillant rosé. Plus tard avec d’autres proches, à boire des breuvages mystérieux.

A d’autres moments, d’autres célébrations, avec d’autres amis. Aucune de mes fêtes d’anniversaire, cette année, n’a outrepassé le chiffre de 5 ou 6 personnes. Idéalement, il faudrait fêter ses quarante ans avec une seule personne à la fois, mais à un nombre élevé de reprises.

Pour bien faire, il faudrait les fêter quarante fois, dans des lieux et des positions différentes.

Monastère et cabane

« C’est vrai ce que j’ai entendu Guillaume ? Tu vas te retirer dans un monastère ? »

Voilà comment un ami s’est adressé à moi, après avoir disparu pendant quelques mois. D’où vient cette histoire de monastère ? Je suppose qu’on lui a parlé de mon projet d’aller vivre dans la montagne.

L’Irlande du nord est la région d’Europe où la religion joue un rôle considérable. Il semble que tout soit traduit en termes religieux, d’une manière ou une autre.  Ici, on parle « nature », « montagne », « forêt », « vie au grand air », et l’information se transforme en « monastère », « couvent », « enfermement ».

Une amie, croisée à la bibliothèque, m’a d’ailleurs dit : « Après, donc, tu commences ta vie de « seclusion« , c’est ça ? » En anglais, « seclusion » veut dire « isolement ». Je n’avais jamais dit que je m’isolerais dans la montagne. Au contraire, je pense me mettre en quête d’une meilleure connaissance du monde cévenol. Dans mon esprit, le mot « Cévennes » renvoie à des gens, à beaucoup de gens, à des conflits de religion, à des protestants alternatifs, prêchant dans des « déserts ».

« Non, ma belle, ma vie sera le contraire d’une vie de « seclusion ». Je pense même qu’elle sera plus ouverte que bien des existences citadines. »

C’est ainsi, et c’est intéressant : on parle « soleil », les gens traduisent « austérité ».

On dit « arbres », « fleurs », « jardin », « source », « cabane » ; ils pensent « obscurité », « isolement », « rigorisme », « silence ».

Comment séduire un(e) Irlandais(e)

 

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Irish ladies, mère et fille. Vendeuses de bonbecs, Co.Kerry.

Lors du dernier cours de français que j’ai dispensé à Belfast, mes étudiants avaient apporté des denrées : de la Blanquette de Limoux, du fromage, des biscuits et des gâteaux. À la fin du cours, ils m’offrirent une superbe bouteille de Bourgogne blanc. Ils sont comme ça les gens de Belfast.

Il faut dire que j’enseignais à des adultes, la moyenne d’âge approchait la cinquantaine, ce qui rendait l’atmosphère plus détendue que celle que les étudiants du département de français faisaient régner.

Un peu pris par l’alcool, mes élèves parlaient français avec animation et commencèrent à s’interpeller sans mon aide. Un homme demanda à Frida, une Allemande, la raison pour laquelle elle vivait à Belfast. « À cause d’un homme », dit-elle. Cela fut assez pour allumer des regards, et notre Allemande raconta la rencontre avec son nord-Irlandais taciturne. C’était dans un aéroport, au Brésil. Un homme lui demanda s’il pouvait s’asseoir à sa table. Ce fut le coup de foudre. Comme il était plongé dans son journal, elle inventa le stratagème d’aller aux toilettes et de lui demander, au préalable, s’il pouvait garder ses bagages. Il dit oui, sans plus, et quand elle revint, c’est tout juste s’il leva les yeux sur elle.

Elle se demandait comment faire pour attirer l’attention de ce bel homme, aussi froid et rigide que Phileas Fogg avec Madame Aouda, dans Le Tour du monde en 80 jours.

« C’est intéressant ce que vous lisez ? » essaya Frida. Sa méthode ne s’avéra pas convaincante.

Elle décida de relancer la stratégie de l’absentement. Il accepta à nouveau de garder les bagages de la belle Allemande. Elle partit de l’autre côté de l’aéroport et fit du lèche-vitrine. Quand elle revint, l’homme était toujours aussi impassible.

« Vous n’avez pas peur de garder des bagages d’inconnus comme cela ? Il pourrait y avoir une bombe, vous savez », rigola-t-elle.

« Je viens de Belfast, chère madame. Si j’avais dû mourir par une bombe, ça fait longtemps que cela me serait arrivé. »

Ils rirent et purent enfin briser la glace. Ils communiquèrent par emails, se plurent dans leurs expressions et leur écriture, autant que par leur apparence physique. Pour finir, elle quitta son Allemagne natale pour s’installer en Irlande du nord, il y a déjà six ans.

J’ai remercié Frida pour cet intéressant cours de libertinage appliqué. Moi, ai-je expliqué, depuis bientôt quinze ans que je fréquente l’Irlande, je n’ai jamais réussi à séduire une Irlandaise. J’ai bien eu quelques aventures, mais on ne peut pas parler de séduction, pas vraiment. À chaque fois que j’ai eu un intérêt pour une fille d’Erin, il m’a semblé que je lui faisais peur et qu’elle se retranchait derrière une bonne éducation inaccessible.

Je tirai donc mon chapeau à Frida et lui dis qu’elle était clairement ma supérieure dans ce domaine, comme dans d’autres domaines. Tout le monde riait beaucoup, sauf quelques ladies qui ne voulaient surtout pas être prises à partie sur ce sujet brûlant : comment séduire une Irlandaise ?

Le lendemain, un des comparses de ce groupe m’écrivit pour me remercier de cette classe qui s’était déroulée dans une si bonne atmosphère (grâce à lui en grande partie d’ailleurs). Après les compliments de rigueur, il me donna ces quelques conseils pratiques pour séduire les femmes de son pays. Je l’en remercie publiquement, et je mets ses conseils à la disposition de mes lecteurs fidèles.

I don’t believe for one moment that you have problems wooing Irish ladies! If so however, use my old technique which involved drinking to excess, talking tripe and falling asleep. +

It wasn’t overly successful admitedly and cost a fortune but on one occasion at least it appears to have worked.

Schubert à 3h00 du matin

Réveillé en pleine nuit par les voix flûtées de (ou ramenées à la maison par) mes colocataires, je feuillette ce blog, que j’ai un peu abandonné ces derniers temps, et j’écoute Voyage d’hiver de Schubert. J’écoute en sourdine pour ne pas déranger mes colocataires et leurs éventuelles captures de la soirée.

J’avais toujours voulu écouter cette série de chansons romantiques, le fameux cycle du Winterreise, écrit par Guillaume Muller au début du XIXe siècle, et mis en musique par Franz Schubert juste avant de mourir, en 1828.

Bon, eh bien, à 3h 33 du matin, je dois dire que je n’ai rien à dire sur Winterreise.

D’avoir entendu mes pas dans l’escalier et d’avoir senti ma lourde présence, mes colocataires ont abrégé leurs conversations houleuses (« It’s me or nothing« , clamait une voix tout à l’heure), et fait taire leurs amants. Ou peut-être est-ce la musique de Schubert qui a calmé tout le monde et envoyé sous les draps ceux et celles qui, au fond, n’attendaient peut-être que cela.

Le charme de la chambre d’hôtel

Autant je suis habitué des aéroports, autant je ne suis pas blasé des chambres d’hôtel. Moi qui favorise plutôt l’option « logement chez l’habitant », ce qui permet de revoir ses amis et ses oncles, de prendre des nouvelles, les rares fois où je me retrouve à l’hôtel est pour moi une petite fête intime.

Généralement, je dors mal à l’hôtel car je suis trop anxieux d’en profiter un maximum, de regarder assez par la fenêtre, de prendre assez de douches, de flâner suffisamment dans les rues environnantes, de renifler un peu les choses et les êtres qui m’entourent.

Ce weekend dans la rue des Carmes, je n’ai presque pas dormi car je combinais de nombreux motifs d’excitation : une conférence à écrire, un quartier exceptionnel à explorer, un colloque passionnant à suivre, des amis à voir.

Par dessus tout, il y avait tous ces livres… Chez mes éditeurs, il y avait des piles d’ouvrages publiés depuis 2007, et ils m’avaient dit de me servir. Le soir même, le sol de ma chambre d’hôtel était jonché de récits de voyage de toutes les époques et de toutes les couleurs. Des rééditions de Pierre Mac Orlan, des nouvelles coréennes, des contes chinois, des souvenirs de botanistes voyageurs… Un vraie fête, je vous dis.

Et puis on ne passe pas quelques jours à Paris sans boire du café. Sur le zinc, boulevard Saint-Germain, il coûte un euro et il est délicieux. Inutile de préciser que tous les cafés ingérés n’ont pas favorisé ma faible propension au sommeil. Tant pis, me disais-je, on dormira à Belfast.

La promenade à vélo la plus nette de ma vie

Quelle promenade magnifique, à Paris, sur les six heures de l’après-midi.

Je venais d’arriver à mon hôtel, et une jeune chercheuse québécoise m’attendait pour me donner les clés de ma chambre. Dans le vestibule, nous devisions des récits de voyage médiévaux. Cette fille était une médiéviste. Son accent était léger et très distingué, comme souvent les accents québécois.

Je dus rompre cette charmante conversation pour aller prendre un vélo public, rue des Ecoles. Et je descendis jusqu’au boulevard Saint-Michel, remontai la rue Racine pour aller vers la place de l’Odéon. L’air était doux et le soleil baissait tranquillement.

En longeant le Palais du Luxembourg, sur la rue de Vaugirard, j’eus une bouffée d’émotion. « Comment peut-on détester Paris ? » me disais-je. Les gens sont calmes, on peut s’y trimballer à vélo, passer au rouge et se laisser porter. Ce trajet qui m’amenait vers le boulevard Raspail était si symbolique pour moi que je me souviens précisément de tous les détails.  

Je posai ma bicyclette sur une borne de la rue d’Assas et me dirigeai à pied vers le cabinet d’avocat P. où l’on m’attendait. J’étais calme et sans appréhension. Une fille au crâne rasé me fit entrer et me conduisit à travers les couloirs vers un bureau, tout au fond du cabinet, où M. travaillait sur des piles de livres.

C’était mon livre qui était là, dans sa couverture rouge coquelicot, avec le dessin de mon frère qui lui donne son peps. Des piles d’exemplaires de mon livre, qu’il me fallait dédicacer aux journalistes avec qui je me sentais des affinités. J’ai demandé comment on faisait. On m’a dit qu’on pouvait par exemple écrire juste avant le titre « Pour Machin Chouette, ce… », et après le titre, écrire quelques phrases bien senties qui donnent envie de s’y arrêter un instant.

J’étais pris au dépourvu. Certains de ces journalistes, je les lis et les écoute depuis vingt-cinq ans. Ce n’est pas quelques mots que je pouvais écrire, mais une longue lettre. 

Au retour, en pleine nuit, j’avais bien trop faim pour faire attention à la route. Je suis retourné à ma chambre et me suis envoyé de la bière, de la charcuterie, du pain et des mousses au chocolat. Plus tard dans la nuit, je me suis réveillé car il me fallait travailler ma conférence qui était loin d’être prête.