Le four

Sur mon jardin suspendu, j’ai confectionné un four à pain en enterrant un tonneau en ferraille rouillée. J’avais vu cela dans le village des Arcs-en-ciel, où la communauté multicolore faisait cuire leurs tartes aux orties et leur pain bio.

Le four a l’avantage de retenir en lui le feu, et d’éviter ainsi tout risque d’incendie en temps de canicule.

J’y fais cuire les grillades et les vandes. J’y fais des pizzas, et mes invités grimpent au jardin suspendu pour y faire ripaille. Non loin du four, outre les fleurs et les les plantes aromatiques que j’ai semées et pantées, prend place une petite terrasse que j’ai aménagée dans le sol cabossé de cette bancelle abandonnée. Un petit lieu plat, au sol de terre battue, avec des sièges en rondins d’arbres, pour manger et discutailler à l’ombre du gros rocher.

Depuis qu’il existe, ce four est donc devenu un centre de vie sur le terrain. Comme dans tous les villages traditionnels et les localités primitives, le four reprend sa place centrale, comme l’avait fait avec lui le lavoir et la MJC.

Fruits

Il arrive un moment où le sage précaire doit faire attention à ne pas transformer son blog en website de recettes de cuisine. Après avoir parlé de sanglier, de cèpes, de daube, d’oignons doux et de vins fins, je m’apprête à évoquer les fruits et l’art des compotes.

Alors certes, il s’agit bien de compotes de pommes, de fraises qui dégorgent, de poires qui caramélisent, mais ce qui charme le sage précaire, en réalité, ce sont les promenades, la réflexion déambulatoire, les rêveries solitaires… et aussi de s’en fourrer plein la lampe, soyons honnête. Alors tant pis, le sage précaire devient un blogueur de recettes de cuisine, et bientôt vous confiera les meilleurs moyens de soigner les rhumatismes.

En plein été, il m’arrivait de retourner à la cabane chargé de fruits glanés ici et là. Les prunes, par exemple, étaient juteuses sur le chemin. Que faire de toutes ses prunes ? Les manger, comme ça, d’un coup, comme un goret ?

Oui, c’est bien ce qui se passait. (Le sage précaire a son petit côté goret, et ce n’est peut-être pas un hasard s’il aime le sanglier.) Alors, bon, après en avoir dévoré, sans arrière-pensée, j’ai jeté des fruits un peu gâtés dans une casserole.

 

Je fais cuire à feu doux les fruits qui passent, saupoudrant d’un peu de sucre. Cela fait des compotes délicieuses mais qui ne se gardent pa longtemps. Il faut les manger dans les trois jours. Moi, mon plaisir, c’est de les manger avec du fromage.

Sur le terrain, des fraises avaient été plantées, une espèce qui fleurit plusieurs fois d’affilée, si bien que des fruits rougissent continuellement depuis le mois de juin. D’autres fruits rouges poussent naturellement sur le terrain, des framboises et des mûres.

Sans oublier les arbres fruitiers, pommes et poires. Des pêches apparaissent. Dans quelques années, des abricots et je ne sais quoi encore agrandiront la famille.

Cèpes

Depuis avant l’aube, je songe à grimper dans la montagne pour ramasser des champignons. Il paraît que les Montpelliérains vont venir en nombre, à cause des pluies récentes. Je vais peut-être aller du côté du col de l’Homme mort, car il y a de nombreux « fayards » (hêtres).

J’ai beau être réveillé de 4h00, je prends mon temps et ne pars qu’à 11h00. En montant sur les terrasses du terrain, je tombe sur un énorme cèpe, puis sur un autre. Très vite, dans le même périmètre, je vois cinq ou six champignons délicieux. Deux d’entre eux sont un peu violacés, et bleutés. On m’avait prévenu de la couleur de certains cèpes. Je les renifle pour m’assurer qu’ils possèdent cette odeur de truffe qui m’enchante. Ils l’ont tous bel et bien. Plutôt que de les mettre dans mon sac, je les descends à la cabane, sur la petite table en bois, où ils pourront sécher tranquillement.

La promenade qui suit dure plus de deux heures, autour du Puech Sigal. Je ne trouve aucun champignon, à part ceux à lamelles qu’il ne faut pas manger. En revanche, sur les hauteurs, j’avise de nombreuses mûres, alors que la saison est passée en bas, sur le terrain notamment. J’en cueille donc pour ma confiture bihebdomadaire.

Impossible de consommer tous ces cèpes en un coup. Pour les conserver, je les lave, les coupe en lamelles et en tranches, et, à l’aide d’un fil et d’une aiguille à couture, j’enfile les morceaux afin de les faire sécher sous l’auvent du cabanon. En écoutant La Librairie francophone, qui fête sa 300ème émission, je procède à ces travaux de patience qui me permettent de palper cette fascinante texture de la chair du cèpe. Certains, les plus gros, font incroyablement penser à de la viande blanche.

Quand j’en ai assez, je prends tous les morceaux restant et les jette dans un wok. Badigeonnés d’huile d’olive, les cèpes reposent en attendant le dîner. Plus tard, des feuilles de basilic, deux petits oignons doux, de l’ail et deux carottes viendront les rejoindre. Cuite à feu très doux, pendant longtemps, la fricassée est proprement délicieuse. Malheureusement, je la mange passé 20h00 et la nuit tombe. Je finirai le plat dans l’incapacité de distinguer les couleurs, en écoutant Carnets nomade, de Colette Fellous, qui s’entretient séparément avec Azouz Begag et Jean-Noël Pancrazi.

Je fume des cigarettes le soir, en regardant la vallée qui s’éteint, et en écoutant une émission avec Arno, qui fait rire le public. Le hululement des chouettes, et certains autres cris d’oiseaux, m’attirent davantage, et me font éteindre la radio.

Singulier sanglier

Marie, la marchande, me donne un gros morceau de sanglier, peut-être un kilo, en me chuchotant que ça se prépare « comme une daube ». Il faudrait que je lui donne quelque chose en échange, mon frère suggère judicieusement que je lui donne un de mes livres, ou un exemplaire du hors-série de Télérama où j’ai écrit un article.

Dans la voiture, nous discutons de la meilleure manière de préparer ces beaux morceaux de côtelettes. Mon frère opte pour une grillade, moi je penche pour respecter le conseil de la marchande. Une daube. Mon frère me dit d’utiliser des produits du coin, des herbes qui poussent dans la région, plutôt que de penser à des épices asiatiques, comme le clou de girofle (!). Il dit que je pourrai trouver de la sarriette sur le terrain, du laurier et une sorte de thym, ou quelque chose qui en tient lieu.

Au Vigan, je fais quelques courses au supermarché et achète du vin rouge des Cévennes, de la poitrine de porc, des carottes, et même des pruneaux d’Agen, afin que la sauce adoucisse un peu le goût puissant du sanglier. Je pense particulièrement aux enfants qui pourraient être rebutés.

En écoutant les matches de Ligue Europa à la radio, où Lyon gagne contre le Sparta Prague, et où Marseille égalise contre Fenerbahçe, je découpe les morceaux de viande et fais revenir le tout en un roux délicat. Je fais cuire à feu extrêmement doux pendant des heures et des heures, et l’odeur exhale en vapeurs contradictoires et en fragrances saturées. Je laisse reposer, mange autre chose et vais me coucher.

Le lendemain matin, je prends ma part de daube dans une boîte, et laisse le reste pour la famille de mon frère.

Nous montons au terrain et travaillons sur le chantier. N’ayant pas vraiment déjeuné, je prends mon dîner vers 17h00. La daube est délicieuse, même si certains morceaux sont un peu élastiques. A la fin de l’assiette, j’avoue que j’en avais marre et que j’ai ressenti une forme de dégoût pour certains morceaux de gras trop durs. Le sanglier est une viande exigeante, qui demande beaucoup d’efforts et d’investissement libidinal. On ne mange pas cela comme un plat banal. Il produit ensuite en vous des mouvements d’humeurs rapides et profonds.

 

Je me suis allongé pour lire, et j’ai alors plongé dans un sommeil brutal, comme si le sanglier me fonçait dessus de l’intérieur. La bête sauvage me couchait littéralement, de toute sa force, et ce n’est qu’à une heure du matin que j’ai pu émerger à nouveau. J’ai vraiment eu l’impression, en le préparant et en le mangeant, de voir la bête courir dans les forêts environnantes. Manger cette daube communique inévitablement à votre corps un peu de cette énergie, de cette noirceur, de cette force, et la digestion s’en trouve épuisante.

Ce type de viande, sauvage, indisciplinée, pleine d’énergie et de radiation, est l’événement culinaire de ce début d’automne pour moi, après les cèpes de ce printemps, les fruits et les oignons de cet été, et en attendant le murissement des châtaignes. Mon frère, qui avait trouvé le plat froid délicieux ce matin, me texte que tout le monde s’est régalé ce soir, « même Marilou ». On dit souvent que le sanglier est parfois trop fort pour les enfants, mais ceux de mon frère connaissent déjà les bonnes choses.

 

Chez les bobos de Toronto.

Je me marre tout seul et me régale au « Dark Horse espresso bar », dans l’ouest de Toronto. C’est un des rendez-vous bobo de cete ville hyperbobo.

Je suis arrivé ce matin, à six heures, par le bus de nuit. Dans le cirage, j’ai erré un peu dans la ville embrumée, tirant ma valise comme un wagon. Au premier café ouvert, je suis entré et suis resté, prostré et satisfait, plusieurs heures sans penser à rien. Pour deux dollars canadiens (moins de deux euros), on s’y restaure d’un café noir brûlant et d’un bagel toasté et beurré. Délicieux. Je voyais passer les lève-tôt de cette ville anglo-saxonne où il est bon d’avoir l’air occupé.

Après deux cafés et deux bagels grillés, lentement émergé dans le monde des vivants, je suis parti plein ouest, direction le Musée d’art contemporain. Une ou deux heures de marche pour m’entendre dire que le musée était fermé, pour cause de conférence de presse (!). J’aurais au moins pris le poul d’une partie de la ville, ce n’est pas rien. J’ai cru reconnaître une architecture de Rem Koolhas (l’école d’art et de design), mais je ne suis pas fiable sur ce point.

Beaucoup de femmes en bottes de pluie, les fameuses Wellingtons. Il fait beau pourtant, ça doit leur brûler les pieds, les pauvres.

Dans le deuxième café où je m’arrête, après une longue marche, le « dark horse », les jeunes bobos ont ouvert leur ordinateur et prennent un air pénétré. Je fais pareil qu’eux. Un mec au bar, en marcel noir, montre ses biceps en écrivant sur son ordi. Il dragouille une jolie nana en lui montrant une plaquette qu’il a peut-être lui-même publiée. Sans doute des poèmes bourrés de spiritualité.

Le café est excellent. Un quartier où les gens aiment le bon café ne peut pas être un mauvais quartier.

Toronto s’affiche de loin comme la ville multiculturelle par excellence. C’est vrai que j’ai vu beaucoup d’Asiatiques, mais peu de Noirs, comparé à une ville européenne comme Paris. La première impression que donne la ville, après avoir traversé trois quartiers distincts, du centre financier jusqu’aux lieux alternatifs de l’ouest, c’est au contraire celle d’une vie monoculturelle. La culture sympa, variée, riche, trépidente et stressante de l’Amérique protestante.

L’écrivain aux biceps rebondis drague une autre fille. Il étudie son sourire de manière tellement visible que c’en est un peu décevant. Les filles s’en amusent, prennent du plaisir à se faire draguer par un bellâtre, et vaquent à leurs affaires sans se faire d’illusion.

La cuisine de mon colocataire pakistanais

Mon colocataire pakistanais est un formidable cuisinier. Presque tous les jours, il se prépare des curry, des buryani, des plats du Penjab ou de la Swatt Valley. Il en fait toujours trop pour lui seul et exige que j’en goûte ou que je m’en sustente. Je reconnais là la générosité musulmane qui fait de cette religion quelque chose de profondément satisfaisant pour le ventre et l’esprit des hommes.  

Il refuse mes salades, mes crudités ou mes ratatouilles. L’été dernier, cela le faisait beaucoup rire que l’on pût faire quelque chose comme une ratatouille. D’ailleurs il ne comprend pas qu’on mange volontairement sans viande. Dans son pays d’origine, être végétarien, c’est être hindou. Et rien ne lui fait plus horreur que les hindous. Déjà qu’il a peu d’affection pour les Pakistanais en général, lui qui appartient à la minorité pachtoune… 

« Tu vois, les hindous croient que les vaches sont sacrées ; alors quand les musulmans égorgent des boeufs, les hindous deviennent fous et commettent des massacres. En conséquence de quoi, les musulmans, pour se venger, égorgent encore plus de boeufs, de manière provocante, sur la place publique, et ça dégénère. Tu comprends pourquoi on ne peut pas vivre ensemble, hindous et musulmans. »

La cuisine de notre maison, à Belfast, est un haut lieu de pédagogie ethnologique. Moi, avec mes salades composées, j’ai peu d’histoires sanglantes à raconter, c’est le problème. Sur ce plan aussi, je fais pâle figure. Pendant six mois, chaque fois qu’il me voyait cuisiner, il riait et prononçait : « Rrrratatouille ».

Il m’a appris à faire des curry, mais je ne lui arrive pas à la cheville. Je répugne à mettre autant d’huile que lui.

Certains soirs, quand je rentre et que j’ai bu, je fouille dans le frigo et, à l’aide d’une tranche de pain, je sauce un plat qu’il a préparé le soir même. Parfois, quand j’ai fait cuisiné un plat du Penjab, je compare nos deux réalisations. Dans un bol, je mets une cuillère de son plat et une cuillère de mon ragoût. Il gagne toujours, le salopard. C’est tellement délicieux qu’il m’arrive d’énoncer, tout bas : « Jesus, it’s fucking beautiful. »

Ce colocataire est un vrai don du ciel, c’est ce que je m’évertue à expliquer à la propriétaire, qui est choquée par l’odeur de renfermé qui imprègne sa chambre, et par la saleté relative qui y règne. Je lui explique que cela est superficiel, comparé à la bonne humeur qu’il instaure dans la maison, les odeurs de nourriture asiatique, la générosité élevée au rang d’art de vivre. Fréquemment, il ramène de son magasin des choses pour moi, des fruits, des légumes, de l’huile.

Cela fait longtemps que je ne suis plus offensé par son dédain vis-à-vis de mes plats. Il prend du plaisir, je crois, à me voir incapable de faire des choses vraiment bonnes à manger. Lui, les fruits et les légumes, ça le dégoûte. Mais je ne sais comment lui rendre tout ce qu’il me donne. Il a l’air d’être content d’avoir un rôle un peu nourricier.

Souvent, je lui dis qu’il est un génie. Mais ce n’est pas pour la bouffe. Je lui dis qu’il est une génie parce qu’il sait réparer internet.

Une pinte gratuite contre la France

 the-oval-pub-dublin-450.1277144910.jpg

Le pub « The Oval » offre une boisson à tout le monde le soir où la France se fera éliminer. Je conseille donc à tous les lecteurs d’aller à Dublin mardi soir, où, selon toute probabilité, la fin des Bleus en coupe du monde devrait être officialisée.

J’y étais samedi midi, avec Tom, pour suivre la rencontre Japon-Hollande. En mangeant mes frites et mes saucisses, j’admirais les posters anti-français qui montraient Thierry Henry en pleine action, avec la mention « BARRED » en travers, pour signifier que le tricheur n’était pas le bienvenu dans ce pub.

Plus tard, j’ai regretté de n’avoir pas volé un de ces posters. Tom m’a promis qu’il en demanderait un aux patrons.

Le « Royal », mon local pub

 guensler_royal2.1263823092.jpg

A l’angle de Donegal Road et de Sandy Row, mon « pub du coin » trône avec sérénité et une délicieuse réputation de repaire de loyalistes sectaires. Façade noire et environné de drapeaux britanniques, il n’est pas peu fier.

A l’intérieur, une population assez homogène boit guère autre chose que de la bière blonde. On y rencontre un champion du monde de billard et un couple tumultueux, formé d’un homme barbu en costume et une femme blonde, muette, qui selon les jours, boit en silence à côté de son homme, ou reçoit des tombereaux d’insultes.

George Best, la légende du football, est célébré par de nombreux portraits qui insistent sur ses origines ouvrières. Son visage resplendit sur fond de logements en briques sombres, avec en arrière plan les grandes grues jaunes qui ont servi à la construction du Titanic, et qui rappelle toujours au passant la glorieuse histoire industrielle de Belfast.

Mon local pub se transforme, les soirs de fin de semaine, en nightclub pour les gens du quartier. Lors des deuxième mi-temps des matchs de Premier League joués le samedi après-midi, les DJ installent leur matériel et commencent à mettre de la musique pop. Les femmes d’âge moyen se pointent et commandent des pintes. On sent que la compagnie change petit à petit, et la tension – sexuelle ou non – monte d’un cran. Quand les spots colorés s’allument, le public n’est pas encore assez saoul et les hommes sortent pour fumer nerveusement.

Quand j’entre dans mon local pub, on suppose à juste titre que c’est pour regarder du football. Alors si j’y vais juste pour boire une pinte, on me dit : « There’s no football today ». Mais on ne me regarde jamais de travers, ou alors je n’y prête pas attention.

Quand je dis à quelqu’un de Belfast que je fréquente le Royal, cela produit toujours un petit effet. Selon les cas, mon interlocuteur rit, ou fait une grimace, ou imprime un mouvement de retrait, de silence gêné. Ce sont les mêmes réactions que lorsque je parle du quartier où j’habite. Ceux qui ne me connaissent pas se demandent si je sais ce que ce pub représente, et s’il est préférable de ma laisser dans mon ignorance. Ceux qui me connaissent rient de me voir baigner volontairement dans ce qu’ils perçoivent comme un coupe-gorge.

Car personne n’aurait envie d’aller au Royal passer un moment. Catholiques et protestants jugent également repoussant ce pub qui incarne le sectarisme et la discorde entre communautés. Alors on me charrie, on me dit : « Est-ce qu’on te demande si tu es catholique ou protestant ? » Non, on ne me demande rien, juste ce que je veux boire et quelle équipe je supporte.

Un légume magique

 584px-two_okra_flowers.1260372378.jpg

Mon colocataire pakistanais, lorsqu’il ne mange pas de la viande ou des beignets, se mijote de ces petits plats de légumes qui baignent dans l’huile. Lui et l’huile, c’est une belle histoire d’entente harmonieuse. Il m’a initié à ce légume vert qu’il nomme « Okra ». Quand je lui redemande le nom, il me dit que les Américains appellent cela ladies fingers. « Mais vous, au Pakistan, vous appelez cela Akra ou Okra ? » Il me dit qu’en Ourdou, on dit « Bhendi », et que ce sont les gens d’ici qui disent quelque chose comme « Okra ».

 bucket_of_raw_okra_pods.1260372430.jpg

800px-bhindicutup.1260372360.jpg

En regardant sur internet, je m’aperçois que tous les peuples des zones subtropicales et tropicales en mangent, et qu’ils l’appellent différemment. En Afrique de l’ouest, on dit « Okuru », et en Bantu « Kingombo ». L’arabe penche pour « Bamyah », ce qui a servi de base au nom qu’on donne à ce légume au Proche-Orient, à Chypre, dans les Balkans, et même en Russie! Il semble qu’aucun nom n’ait prévalu. En France, on dirait plutôt Gombo, mais on peut dire aussi « corne grecque » ou Ganaouïa.

Du Japon à Haïti, en passant par le sous-continent indien qui en est le plus gros producteur et consommateur, on cuisine ce légume miraculeux qui s’accommode de tout et de toutes les formes de cuisson. Ses graines, ou ses pépins, appelez cela comme vous voulez, possèdent des propriétés étonnantes : elles sont gélatineuses, et épaississent sauces et soupes ; mais grillées, elles peuvent remplacer le café!

604px-okra.1260372406.png

Ce que j’aime par dessus tout, moi, c’est que ce légume me paraît avoir un goût de viande. Un peu comme l’aubergine. Enfin, c’est le légume des légumes, le légume universel. Comme dit mon colocataire pakistanais, on pourrait mettre dans une balance tout le meilleur de la nourriture du monde, ça ne vaudrait pas l’Okra, ou le Gombo, ou le Ganaouïa. Ou le Bhendi. Ou l’Okuru.

Suspension du temps à Dublin

A Dublin, je sacrifie à l’habitude de dormir chez Tom. Tom est mon grand hébergeur, et l’un de mes bienfaiteurs. Après avoir vécu en colocation avec Barra, quelques années dans une rue cossue des quartiers sud de la ville, il est revenu dans le northside, plus populaire et moins cher. Tom, Barra et moi, nous appartenons au northside, ne nous le cachons pas. Il y a quelque chose de spécial dans ces quartiers populaires du nord de Dublin, une ambiance, une lumière, un bordel relatif, où nous nous sentons plus à notre aise.

Tom vit maintenant dans un petit appartement dont il a peint les murs en orange. Il se souvient du roman A Rebours de Huysmans, où Des Esseinte fait une théorie des couleurs, ainsi que de la reprise de ce thème par Oscar Wilde, mais il prétend ne pas avoir été influencé pour le choix de sa peinture. Sur le mur, il a posé quelques photos de femmes aux longues jambes, qui le suivent depuis des dizaines d’années, ainsi que des photos de ses amis. Il a savamment composé un recueil de portraits individuels et collectifs. J’y apparais deux fois. Certaines femmes que je connais un peu y apparaissent, vingt ans plus jeunes, en beautés éclatantes.

Au milieu de ces portraits d’amis, Tom a mis côte à côte des photo d’identité de lui-même, prise chaque année depuis 1982. Une frise d’autoportraits qui montre un homme étonnamment identique au fil des âges. De même que Dorian Gray, Tom ne vieillit plus depuis qu’il est devenu adulte.

Il avait l’intention d’aller voir The Trial d’Orson Welles à l’Irish Film Institute. Il serait en retard pour le match, alors nous nous sommes donnés rendez-vous au pub, directement. Je quittais son appartement et descendais en direction d’O’Connell street. Je passais le temps dans les musées de la ville. Près de chez Tom se trouve la Hugh Lane Gallery, qui montre une superbe collection de peintures des XIXe et XXe siècle. En ce moment, une grande exposition est consacrée à Francis Bacon, avec de nombreuses images tirées de son atelier, ainsi que des toiles du maître trouées, découpées, mutilées. Mais ce qui a retenu mon attention, c’est le tableau de Manet que j’avais déjà vu quand j’habitais dans le quartier : Musique aux Tuileries (1862). Avant que je ne déménage pour la Chine, le tableau avait été transféré de la National Gallery de Londres à la Hugh Lane Gallery de Dublin. J’ai acheté une carte de ce tableau pour l’envoyer à qui de droit et suis ressorti pour descendre O’Connell street.

Au milieu de cette avenue centrale du northside, à côté de la grande flèche (The Spire) érigée ici autour de l’an 2000, je suis entré dans le grand bureau de poste, le fameux et grandiose General Post Office, où rien n’a changé depuis Pâques 1916, où il fut pris d’assaut par une poignée d’allumés qui déclarèrent l’indépendance de l’Irlande. Les guichets et les comptoirs en bois sont toujours un peu vétustes, c’est d’un charme infini. J’y ai des souvenirs précieux car c’est là que je venais chercher mon courrier, dans les années 90, quand j’étais fraîchement débarqué de ma France natale et que je n’avais pas d’adresse fixe. C’est sur un de ces comptoirs/bureaux surélevés que j’ai écrit ma carte sur Manet à qui de droit.

J’ai voulu aller voir l’exposition Munch à la National Gallery, mais c’était trop tard, il était temps d’aller au pub pour retrouver Fionnbarra.

De son côté, il descendait de sa ville natale, Dundalk, pour suivre le match avec nous, et je dînai avec lui chez O’Neills. De la nourriture de pub, mais de qualité, jugez plutôt : Loup de mer (Seabass en anglais, très populaire en Irlande) , chou, patates, carrotes, purée de panais (parsnip en anglais, très populaire aussi), et je ne sais quelle sauce blanche bien trop crémeuse. Quelques frites aussi, par dessus, pour faire un peu olé olé. Tout cela dans une seule assiette, c’est parfait pour reprendre contact avec un copain aussi complexe que Barra. Les pintes sont outrageusement chères, en revanche. Quasiment le double du prix pratiqué en Irlande du nord. Deux pintes coûtent plus de 10 euros, alors que dans mon pub de quartier, à Belfast, un billet de 5 livres est suffisant pour offrir un coup à un convive. Malheureusement, le prix de la Guinness ne m’a pas empêché de trop boire ce soir-là.

Tom nous rejoignit avec Rob, un Anglais qui travaille dans l’informatique mais qui passe son temps dans la musique électronique. Il anime une émission de radio dans laquelle il ne parle pas, à cause de son accent anglais qu’il ne veut pas exhiber en Irlande, et il est reconnu à Dublin pour sa science en électro, en techno, en Drum’n’Bass et j’en passe. Tom et Rob étaient enchantés du Procès d’Orson Welles. Rob avait trouvé cela perturbant et il voulait rester avec nous, bien qu’il ne supportait aucune équipe. Tom, lui, avait déjà vu le film, il avait dans son ordinateur le programme qui lui permettait de savoir combien de fois, quand et où.

Pendant le match, nous avions chacun notre boisson : Barra Heineken, Tom vin blanc, Rob Beck’s et moi Guinness.

Après le match, perdu par l’Irlande, nous avons continué la soirée dans un pub que j’affectionne, le Central Hotel, où l’on se prélasse sur d’élégants fauteuils, où les serveurs sont en costume de domestique. Une bibliothèque en bois sombre, incrustée dans le mur, expose de vieux livres sans intérêt, et des tableaux de chevaux et de paysage accompagnent les femmes qui boivent des pintes de Guinness. Tom, Barra et moi refîmes le monde et goutâmes la douceur des vieilles amitiés.