Le vieux Pont

Le vieux Pont du Vigan, mars 2023
Vieux Pont, juin 2023.

Un tarin horrible que j’ai fini par accepter

Quand j’étais jeune le nez de ce personnage m’empêchait de me délecter. Je lisais des livres d’histoire de l’art, je passais ma vie dans les musées, je m’imprégnais de la Renaissance italienne pour me faire le regard, et cet énorme tarin me repoussait systématiquement.

Comment pouvait-on qualifier de chef d’œuvre un tableau si quelconque orné d’un appendice si abject ? Comment même regarder cela ?

Maintenant que j’ai vieilli tout a changé.

1. Le nez du grand-père ne me choque plus. Mon dégoût était à mettre sur le compte de mon jeune âge.

2. Je suis touché et ému par le sentiment d’amour familial qui est délicatement dépeint dans cette peinture.

3. Je mesure combien il etait novateur au XVe siecle de peindre une scene aussi intime entre un enfant et son grand-père.

4. Ce nez apporte trois éléments fondamentaux : il témoigne des maladies de son temps, il signe le début du réalisme en peinture et enfin il montre cette faculté qu’ont les petits enfants d’aimer leurs parents sans conditions.

Enfin tout dans cette composition, notamment l’étrange paysage qui se déploie par la fenêtre, résonne en moi comme l’accomplissement d’un chef d’œuvre absolu de l’art occidental.

La France offre un jour férié national pour fêter l’Aïd al Fitr

Pour terminer cette série sur la laïcité, qui a commencé, je le rappelle, avec une petite réflexion sur Emmanuel Kant, je propose d’organiser un référendum qui poserait aux Français la question suivante :

Voulez-vous un jour de congé supplémentaire pour que la nation reconnaissante fête avec ses frères musulmans la deuxième religion de France, à l’occasion de l’Aïd al Fitr ?

Tous les ans, à la fin du ramadan, les Français pourraient avoir un week-end prolongé grâce au vendredi qui suit l’aïd. Les écoliers et les employés du service public se réjouiraient. Les professionnels du tourisme verraient soudain d’un bon oeil cette religion musulmane qui leur permet de remplir les hôtels et les restaurants, alors qu’elle n’est présentée d’ordinaire que d’une manière négative.

Vous m’avez bien lu, je ne demande pas une loi, mais un référendum. J’aimerais voir les Français débattre sur cette idée d’un jour de congé supplémentaire et de la place joyeuse que doivent prendre les musulmans dans notre nation.

Quoique. Les arguments identitaires pleureraient sur nous comme une averse interminable. Les économistes orthodoxes expliqueraient que les Français travaillent déjà trop peu et qu’il faut au contraire augmenter les nombre d’heures au boulot pour soigner notre compétitivité. Les musulmans seraient à nouveau associés à des clichés de paresse. On les accuserait de tirer au flanc alors que tout ce qu’ils demandent est qu’on leur fiche la paix.

Non, finalement, le mieux serait une loi autoritaire, à la française, couplée à l’abrogation de la loi sur la laïcité de 2004. Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas. Les signes religieux sont de retour. Comme je l’ai déjà écrit en 2010, nous serons encouragés à accueillir les plus belles mosquées. Toutes les confessions sont invitées à célébrer dans la joie et les couleurs. Nos villes et nos villages connaîtront un âge de renaissance.

Les chiens au parc des Châtaigniers

Image générée quand j’ai saisi les mots « Chien qui chie au parc des châtaigniers ». Photo de Masood Aslami sur Pexels.com

Les moteurs de recherche préfèrent ne pas montrer la réalité du phénomène. On saisit « chien qui chie dans un parc », les images générées sont d’adorables toutous dorlotés par des maîtres pleins d’amour.

Dans le parc des Châtaigniers où nous habitons, nous voyons au contraire les habitants promener leur bête et les laisser faire leurs besoins sur l’herbe. Nous ne voyons jamais personne ramasser les déjections. Ils doivent croire que c’est la nature sauvage.

Quand viennent les beaux jours, on voit les élèves du lycée s’allonger dans le même parc des Châtaigniers, mais chiens et élèves n’occupent pas le territoire en même temps, heureusement.

De 10.00 à 17.00, on voit des adolescents réviser et se prélasser dans l’herbe.

De 18.00 à 21.00, on voit les chiens faire caca sur les mêmes parcelles.

C’est bien organisé.

J’aime regarder les propriétaires pendant que leur chien souille le parc de la ville. Ils font semblant de ne rien remarquer. Ils sont un peu gênés. Pas au point de ramasser la merde dont ils sont responsables, mais on sent que ce n’est pas le meilleur moment de leur journée. Ils tirent un peu sur la laisse pour signifier au clébard : « bon, Médor, tu as fini ? Ça commence à durer ton histoire, et les gens nous regardent. »

La seule personne que je connais, dans cette région, qui fait preuve d’assez de civilité pour ramasser ses déjections canines lors des promenades quotidiennes, c’est un Anglais, mon ami Peter, qui n’élève pas moins de trois labradors. Il semble que nous ayons encore des leçons à prendre chez nos amis d’outre-Manche.

Les chiens sur les chemins

Image générée quand j’ai saisi « Chien, Noir, Rivière ». Photo de Matej sur Pexels.com

Je commence à en avoir ras-le-bol des chiens et de leur propriétaire sur les chemins de promenade. Ces gens n’ont vraiment plus aucune civilité. Ils ne ramassent pas les crottes, ils laissent les bêtes importuner les promeneurs, ils confondent chemin de promenade et nature sauvage. Moi, quand j’avais un chien, j’allais le promener dans des champs et au bord de rivières où il n’y avait personne. Je laissais l’animal courir, c’était la campagne sans randonneurs, et c’était agréable pour nous deux.

J’avoue qu’en effet, la vie d’un tel animal près de soi est assez apaisante. Je reconnais l’utilité du truc. Je comprends l’amour qu’on peut porter à des chiens. Mais aujourd’hui ils sont devenus insupportables, et leur maître ne cherchent même plus à les contrôler.

Hier, le long de la rivière Coudoulous, j’ai vraiment cru me faire dévorer par un chien qui a couru vers moi. Comme il pleuvait et que je portais une casquette, perdu dans mes pensées, je n’ai vu le molosse qu’au dernier moment et il m’a fait très peur. J’ai fait un saut de côté, retiré mes bras. Le chien, en réalité, n’était pas méchant. Il voulait juste jouer avec moi et mettait ses pattes sur moi. Ce con sautait autour de moi et je ne parvenais pas à m’en débarrasser.

Je n’avais aucun intention de jouer avec ce chien. La plupart du temps, d’ailleurs, je n’ai pas très envie de jouer avec les individus que je ne connais pas et qui ne s’annoncent pas. Je dirais la même chose d’enfants intrusifs, de parents démissionnaires et d’ivrognes en quête d’affection. Votre situation d’enfant, de chien ou de drogué ne vous donne aucun droit sur mes émotions.

Le pire dans mon histoire de chien au bord du Coudoulous, c’est l’attitude de la propriétaire. Elle marchait tranquillement à quelques dizaines de mètres, et ne semblait pas dérangée du tout de voir son animal faire peur aux promeneurs.

Quand je l’ai vue, cette dame, je me suis dit qu’elle allait au moins avoir une attitude d’autorité vis-à-vis de la bête. Qu’elle allait la gronder, lui signifier que ce comportement était inadmissible. Pas du tout. Elle marchait calmement et disait simplement : « Non, Médor, non. »

C’est tout.

Et quand elle m’a croisé, elle m’a dit : « Désolé, hein. »

« Je vous en prie », ai-je répondu.

Cette dame ne paraissait pas contrariée ou confuse. Je pense même qu’elle ressentait une certaine satisfaction à avoir effrayé un mâle solitaire, par l’intermédiaire de son adorable toutou.

« Il n’est pas méchant », « il veut juste jouer », « il aboie mais ce n’est pas contre vous ». Allez vous faire voir ailleurs. Cotisez-vous pour créer des « parcs à chiens » et laissez les territoires communaux aux gens civilisés.

Nicolas Bouvier colloquisé

Le colloque des 6 et 7 octobre s’est très bien passé. On s’est bien amusé et on a été gâté par d’excellents buffets ainsi qu’un très bon restaurant japonais dans le 7ème arrondissement de Lyon, rue de Bonald. Le choix d’un japonais s’était imposé en raison du livre de Bouvier Chronique japonaise.

Le campus de l’Ecole Normale Supérieure (ENS) est très beau, les amphis sont classes et les jardins laissent pousser des fleurs des champs, des mauvaises herbes, comme on le fait maintenant dans les milieux informés. Nous étions donc plongés deux jours durant dans la fabrique de l’élite française.

Les études sur Nicolas Bouvier sont chatoyantes. Beaucoup de Suisses dans ce colloque lyonnais, donc beaucoup des débats tournèrent autour de sujets qui intéressaient surtout les Suisses. Or, pendant qu’ils parlaient entre eux, les autres purent explorer les traductions et les réceptions anglaises, allemandes, italienne, espagnoles, chinoises, iranienne, et même coréenne. C’était extraordinaire.

Une performance magistrale d’Halia Koo traita de manière comique, distancée et maîtrisée de la traduction et de la réception coréenne. Maîtresse de conférence à Terre-Neuve au Canada, elle a su mêler un grand sérieux avec un sens impressionnant de la performance scénique.

Daniel Maggetti, qui règne sur les lettres françaises à Lausanne, donna une conférence passionnante sur les premières années de l’écrivain et de sa réception à l’intérieur de la Suisse : il dégonfla le mythe d’un Bouvier simple et discret, pour dévoiler une personnalité assoiffée de reconnaissance, apte à faire appel à des réseaux, des cercles et des pistons. Cela faisait écho à la conférence de Raphaël Piguet qui parla de la vie de Bouvier en Amérique et qui nous informa de tous les soutiens que le voyageur obtint de la communauté suisse pour être invité à donner des conférences dans les universités prestigieuses du Nouveau Monde.

Comme je m’occupais de la réception britannique/irlandaise, et que Raphaël devait a priori rester centré sur les États-Unis, nous nous sommes parlé plusieurs fois sur des rendez-vous « Zoom », lui à Princeton et moi en Cévennes, depuis l’hiver 2022 jusqu’à cet automne. Nous avons ainsi évité de marcher sur nos plates-bandes respectives et avons précisé nos objets d’étude. Lui s’est finalement attelé à la réception « grand public » anglophones, et moi aux usages « universitaires » de la critique bouviérienne.

Liouba Bischoff, dont le livre L’Usage du savoir a profondément renouvelé les études sur Bouvier, a parlé notamment de sa postérité dans l’oeuvre des écrivains qui ont suivi. Elle nous a fait le plaisir de citer un extrait sonore de Jean Rolin himself, et de souligner sans chercher la polémique la nullité de Sylvain Tesson et les limites de la « littérature voyageuse ».

Je ne vais pas revenir sur toutes les contributions, qui furent vraiment intéressantes et riches. Notons seulement qu’apparemment une pilule ne passe pas dans la communauté des bouviériens : le fait qu’il ait été un jeune homme de droite, plutôt orientaliste, admirateur d’auteurs réacs. Cela ne l’a pas empêché de se déporter sur la gauche, comme d’autres écrivains avant lui. Victor Hugo aussi a commencé conservateur avant d’être très à gauche. Jean-Paul Sartre aussi, on oublie souvent que dans les années 1930, il était loin d’être le combattant des causes prolétaires qu’on a connu plus tard. J’ai suffisamment écrit et publié sur la question des errements politiques de Nicolas Bouvier, je n’ai pas besoin d’y revenir.

Il y avait une jeune femme iranienne, une jeune femme russe, une Chinoise restée en Chine qui a parlé en visioconférence. L’actualité brûlante du temps présent était incarnée par ces jeunes gens.

Le jour où la libraire a encore refusé mon livre

Je venais de publier Birkat al Mouz et la dame de L’Harmattan chargée de la diffusion et des relations avec la presse, me proposa de faire de la publicité dans les librairies de mon choix.

Bonne idée, il valait mieux que l’information vienne de l’éditeur plutôt que de l’auteur. J’avais remarqué que lorsque vous faite votre propre communication, en tant qu’auteur, on vous prenait systématiquement pour un charlot.

La chargée de presse regarde sur son ordinateur. Elle me parle au téléphone et me dit : « Attendez je regarde sur mon ordinateur. » Elle me donne des noms de librairies avec lesquels L’Harmattan a l’habitude de travailler, et qui se situent dans mes lieux de vie habituels en France. Nous nous entendons, elle enverra le dossier de presse, la présentation du livre, à tels et tels commerçants, en indiquant que l’auteur est un homme du cru. De mon côté, je m’engage à faire le service après-vente, pour ainsi dire, en allant parler directement aux commerçants.

Je me déplace donc dans la librairie du Pouzadou pour me présenter.

Cette librairie, j’en ai déjà parlé sur ce blog. Dans un billet écrit il y a dix ans, je racontais comment le libraire de l’époque avait refusé de prendre mon Voyage au pays des Travellers, au prétexte que « les gens d’ici ne peuvent pas s’intéresser à l’Irlande ».

Aujourd’hui, début 2022, la scène se répète. Le propriétaire a changé, c’est une jeune femme qui remplace l’employé bougon des années 2010. Moi, j’ai vieilli, mais je suis devenu un meilleur écrivain, en sus d’être devenu propriétaire d’un logement en bordure du Parc des Châtaigniers. La dame me souhaite la bienvenue en terre cévenole mais ne se souvient pas d’avoir reçu d’information sur mon livre. Elle vérifie sur son ordinateur et elle fait une sorte de moue.

Ah oui, c’est chez L’Harmattan, dit-elle.

Je ne sais plus ce qu’elle a dit exactement car j’étais K.O. debout. Elle n’a pas voulu de mon livre.

Comme en 2012, j’étais invité par la médiathèque à faire une soirée de présentation de mon livre. Comme en 2012, je proposai à la librairie de la ville de venir s’occuper de la vente ce soir-là. En 2022 comme en 2012, la libraire du Vigan a décliné cette offre. Chacune de mes soirée, pourtant, jouit d’un succès public, la médiathèque est pleine de monde et je vends des dizaines d’exemplaires. Apparemment, cela n’est pas assez bien pour la librairie du Pouzadou.

Comme je suis beau joueur, je continue d’y passer de temps en temps et il m’arrive même d’y acheter des livres.

Cruising au soleil couchant, Seeb

Quand nous n’avons pas l’énergie d’aller nager dans la mer, parce qu’il fait trop chaud et que nous sommes de gros flemmards, Hajer et moi partons au hasard des rues, à pied ou en voiture.

Parfois, Hajer sort son téléphone et, possédée par je ne sais quel génie intérieur, elle filme ce qu’elle voit, surtout quand le soleil couchant se trouve dans notre ligne de mire. Ce sont de rares moments où l’on se dit que l’on pourrait faire des reportages de ouf, si nous nous y mettions.

Nous ne filmons pas la plupart des choses que nous voyons, encore moins les gens que nous rencontrons. Et pourtant Dieu sait qu’ils méritent d’être vus et entendus.

L’art de la promenade en voiture nous vient de la culture américaine, c’est pourquoi on utilise des mots anglais pour la décrire, le « cruising ». En Irlande, mes amis dublinois m’avaient introduit à ce passe-temps philosophique de rouler pour rouler. L’écrivain-philosophe Bruce Bégout a publié plusieurs livres de littérature géographique en Amérique dans lesquels il parle du « cruising« . Or, ici en Oman, les Indiens ont introduit un nouveau terme : « roaming« . On peut donc dire que mon épouse et moi roamions à Seeb. Ce n’est pas très heureux, comme expression.

Nous nous faisions systématiquement klaxonner car nous étions trop lents, trop contemplatifs. N’oublions pas qu’ici, en juin 2021, l’épidémie du COVID 19 est repartie à la hausse et que le gouvernement a instauré un nouveau couvre feu à 20h00. Nombreux sont les automobilistes qui voulaient rentrer chez eux avant l’heure fatidique et ne supportaient pas les touristes comme nous. Alors à partir de 19h00, le roaming sur la corniche n’est plus possible, pollué qu’il est par une armée de citoyens qui respectent la loi.

Recherches sur la littérature de voyage : l’école francophone

Les spécialistes de la littérature de voyage ne sont pas extrêmement nombreux mais ils forment une petite communauté universitaire très intéressante à observer. Je précise d’emblée que je fais partie moi-même de cette communauté, donc mes paroles n’ont rien d’objectif. Cette petite analyse m’amuse d’autant plus que j’ai essayé de cartographier l’équivalent britannique de cette approche française. J’avais montré qu’il existait une « école de Nottingham » et un « cercle de Liverpool ». J’étais très satisfait de mes catégories qui m’ont valu quelques remarques. Par conséquent, pour caractériser l’approche française de la littérature de voyage, je vais essayer le terme d’ « école francophone ».

Je ne peux pas annexer le nom d’une institution ni d’une ville pour la raison que la revue principale est affiliée à Clermont-Ferrant, comme l’est Philippe Antoine, l’un des fondateurs de ce courant, bien que le centre de recherche soit affilié à la Sorbonne. D’ailleurs, s’il n’y avait pas eu ce décentrement, on aurait pu parler d’une « école de Paris » puisque la collection de livres la plus importante fait partie des Presses de l’Université Paris-Sorbonne, et que d’importantes figures de ce groupe de chercheurs travaillent à Paris : François Moureau est une huile de la Sorbonne, Sarga Moussa est affilié au CNRS et Gilles Louÿs à Nanterre. On est donc passé à deux doigts d’une centralisation commode. Au contraire, on peut parler aujourd’hui d’une belle décentralisation. Regardez le comité de rédaction de notre revue, Viatica : outre Clermont-Ferrand, se distinguent l’université de Picardie avec Anne Duprat, l’École normale supérieure de Lyon avec Liouba Bischoff, l’université de Lorraine avec Alain Guyot, etc. Et je ne parle pas d’autres figures marquantes telles qu’Odile Garnier de Nice, Daniel Lançon de Grenoble ou Sylvie Requemora-Gros d’Aix-Marseille. C’est donc la France tout entière qui est concernée par cette « école francophone ».

Beaucoup plus que la France, évidemment, c’est pourquoi je ne l’appelle pas « l’école française ». C’est l’ensemble de la francophonie qui s’exprime ici puisque la place de la Suisse et du Canada est incontournable quand on évoque la littérature des voyages. Je ne pense pas aux éternels écrivains suisses que l’on sort du chapeau chaque fois que l’on invoque le récit de voyage, Ella Maillart et Nicolas Bouvier, mais bien des chercheurs, car dans ce domaine aussi les universités suisses, canadiennes, belges, sont souvent en avance sur la recherche hexagonale. Le suisse Adrien Pasquali a écrit un livre de référence en 1997 peu avant de disparaître. Roland Le Huenen a longtemps enseigné à Toronto et a écrit les premiers grands articles qui ont marqué notre champ de recherche, Roland Le Huenen qui est décédé il y a peu et à qui la revue Viatica rend un vibrant hommage dans son huitième numéro.

Je trouve cela beau, cette constitution d’une communauté de chercheurs qui se souvient, qui fonde des traditions et qui ouvre ses rangs à des jeunes pour vivifier la pensée et faire place à l’innovation. Cette communauté se manifeste dans plusieurs espaces symboliques comme des rencontres, des collections spécialisées chez des éditeurs universitaires, des revues ou des laboratoires. Les principaux animateurs de cette communauté organisent fréquemment des colloques nationaux et internationaux qui se concrétisent parfois dans des publications. On peut bien sûr mentionner le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV) fondé par François Moureau dans les années 1980, la collection « Imago Mundi » chez Sorbonne Université Presses, où j’ai eu le bonheur de publier ma Pluralité des mondes, la revue Viatica fondée en 2014 et les colloques réguliers dont celui de 2012 où j’ai participé pour la première fois sans avoir clairement conscience de la cohérence idéologique de cette communauté vivante et affectueuse envers ses aînés.

Pour rendre justice à mes petits efforts, je me permets de relever que j’ai quand même tenté de poser des jalons dans un billet de 2012, d’une comparaison entre la critique britannique du travel writing et son équivalent francophone. Certes, je me limitais dans ce minuscule article à montrer qu’en France et au Canada on faisait encore grand cas des écrivains voyageurs médiévaux à la différence des études britanniques et que cela avait de réelles conséquences idéologiques. Cela reste maigre mais il faut un début un tout et je reste persuadé que nous devrions nous pencher sérieusement sur une cartographie des diverses approches théoriques sur la littérature des voyages, pays par pays, langue par langue. Que font les Allemands par exemple ? Comment étudient-ils les écrivains voyageurs de langue allemande ? Je pose cette question à tous les universitaires d’outre-Rhin que je croise dans les colloques et mes voyages, et n’ai jamais reçu de réponses satisfaisantes. Que font les Polonais quand ils étudient Jean Potoski, Andrzej Stasiuk et Ryszard Kapuscinski ?Le but de cette cartographie, selon moi, ne serait pas de fusionner toutes les approches, mais de prendre conscience de nos impensés, nos angles morts, nos divergences et nos convergences, et au final de muscler certaines tendances critiques, voire de passer des alliances de circonstance sur tel sujet, telle notion, comme des tribus de guerriers nomades.

En attendant que lumière soit faite sur l’Europe de la littérature viatique, recentrons-nous sur cette myriade de textes et de rencontres en langue française. Les générations s’y croisent, de frais doctorants pas encore trentenaires côtoient des fringants retraités, des livres passionnants ont été publiés. Quelque chose est en train de se passer qui vaut le détour.

Jean Rolin et les pétunias dans le Golfe persique

Les villes côtières du Golfe persique peuvent être très belles. Mascate, par exemple, est pleine de charme. Une des choses qui me plaît le plus dans la capitale d’Oman est la végétation, les fleurs et les arbres cultivés en bord de route. Autour des rond-points, s’étendent en étoile de véritables parcs avec des pelouses impeccables et des arbres remarquables, certains anciens et tous plantés avec soin, voire avec science.

L’écrivain Jean Rolin, qui est allé dans le Golfe au début du siècle pour écrire son récit Ormuz, se moque dans une vidéo tournée chez son éditeur P.O.L. de tous les pétunias qui ont été plantés dans les villes de cette région. Pour lui, il s’agit d’un gâchis épouvantable. De la minute 8’28 à 9’20, Rolin s’amuse de ces pétunias pour conclure que cela relève d’une « vision caricaturale du monde dans lequel on vit et de celui dans lequel on pourrait être amené à vivre ».

S’il n’y avait que des pétunias, je serais d’accord pour me moquer avec le grand écrivain, mais ce que l’on trouve comme plantes est bien plus divers en Oman. Et surtout, une information d’importance doit être apportée : contrairement à ce que l’on pourrait penser, les autorités omanaises n’utilisent pas d’eau potable pour ces parcs et ces jardins, ni n’épuisent les nappes phréatiques du pays. Les autorités ont mis en place un réseau de stations d’épuration, ainsi que de désalinisation de l’eau de mer, et c’est dans ces ondes à peine dépolluées que l’on puise pour arroser ces milliers de pétunias. Je tiens cette information d’ingénieurs hydrauliques français qui travaillent en Oman.

Quand vous viendrez vous promener en Oman, ne soyez pas surpris par la magnificence des fleurs et des essences. Au contraire, ayez foi dans le fait que, malgré la chaleur des longs été, peut-être verrons-nous pousser de véritables forêts dans l’Arabie heureuse.