Couvertures

 

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Puis arrive le moment fatidique de la couverture du livre. Que choisir ? Une tonalité minérale ? Océanique ? Culturelle ? Doit-on privilégier la sensualité ? La nostalgie ? L’érudition ?

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Le titre a été trouvé par Pierre, qui s’occupe de la création informatique du livre numérique. Après lecture du manuscrit, il a modifié le titre pour le rendre plus fidèle au contenu. Je l’en remercie.

C’est encore Pierre, plus connu sous le nom de plume d’Ebolavir, dont le blog fait les beaux jours de la culture chinoise francophone, qui se trouve aux manettes du graphisme final. Il propose ces quatre couvertures, où l’on reconnaît trois photos que j’ai prises au Brésil, et une carte de la Renaissance.

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Encore une fois, je fais appel aux lecteurs de La Précarité du sage pour m’aider à faire un choix. Je suis vraiment dans l’embarras du choix et, pour tout dire, j’aimerais proposer aux acheteurs éventuels qu’ils choisissent la couverture qu’ils préfèrent. A l’ère du numérique et de l’internet, ce genre de service devrait être monnaie courante.

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Pour l’heure, il faut discriminer. Quelle couverture vous plaît le plus ? La réponse à cette question ne vous engage à rien et n’est lié à aucune obligation d’achat.

 

En route pour le Brésil en numérique

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Après une vaste consultation, le comité de soutien, le comité de rédaction, et le conseil des sages de La Précarité du sage, a voté pour la publication d’un livre numérique sur la plateforme Kindle d’Amazon.

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Merci aux nombreux commentateurs, sur ce blog et sur les réseaux sociaux, qui m’ont aidé à prendre cette décision, c’est-à-dire à vaincre mes résistances.

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Ce n’est pas la question du support qui me posait problème. Il me paraît préférable d’utiliser moins de papier par les temps qui courent. Mais il y avait cette question morale concernant une grande entreprise, Amazon, peu recommandable sur le plan des ressources humaines, et peu éthique sur le plan des négociations avec les éditeurs et les Etats.

 

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Une autre réticence venait du fait qu’il est toujours préférable d’être publié chez un éditeur professionnel. Mais je ne voulais pas que ce manuscrit un peu particulier attende des années dans un tiroir. Il doit pouvoir se lire facilement, se feuilleter. Il ne s’agit en rien d’un chef d’oeuvre, il n’y a pas lieu d’exiger un traitement de professionnel, ni une quelconque couverture médiatique. C’est un peu un document familial, pour les amis et les proches.

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L’ennui, pour le sage précaire, c’est que les proches habitent souvent au loin. Si loin, si proche.

C’est justement un ami qui habite en Chine qui prend en charge le travail de transformation du fichier Word en livre numérique. C’est dire si les proches sont lointain.

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Pour le titre, en revanche, ma religion n’est toujours pas faite (c’est comme ça qu’on dit ?)

Je crois qu’au final, le titre demeurera Correspondance brésilienne. Le nom du fichier Word pour enregistrer mes travaux d’écriture. Avec un sous-titre, du genre « Lettres viatiques pour aider mon père à mourir ».

Après l’écriture gratuite du blog, et celle, plus confidentielle, du livre édité, je suis relativement excité de voir ce qui va advenir avec le livre numérique vendu une poignée d’euros. On verra à l’usage si c’est une voie à creuser ou une voie sans issue.

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Un éditeur pour les lettres brésiliennes

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Ceci est un appel à votre sagacité, chers lecteurs de La Précarité du sage.

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J’ai mis au point un manuscrit qui cherche maintenant ses lecteurs. Pour trouver ses lecteurs, il a besoin d’un éditeur. J’ai déposé une copie de ce manuscrit chez deux ou trois éditeurs qui me paraissaient convenir, de par leur catalogue et leurs collections, au contenu et au ton de mon livre. Ces manuscrits étaient naturellement accompagnés d’une lettre de présentation précise, qui tâchait de montrer combien mon récit entrait en écho avec leur ligne éditoriale. J’attends les réponses, sans espoir et sans appréhension.

De quoi s’agit-il, me demanderez-vous ? Quand je voyageais au Brésil, mon père vivait ses derniers jours, et comme je ne savais pas quelle attitude adopter, je lui ai écrit tous les jours. Ce sont ces lettres à mon père que j’ai réunies en un volume, et qui constituent l’essentiel de mon livre.

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Il s’agit donc d’une correspondance d’un type particulier, puisque le destinataire n’était plus en mesure de répondre. Un récit de voyage balsamique, voilà comment j’appelle cela. « Balsamique », pas comme le vinaigre, mais comme le baume qui soulage et soigne. Un récit balsamique pour alléger les douleurs de mon père, pour le faire rigoler et pour le faire voyager une dernière fois.

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N’ayant pas le temps ni le désir de faire de nombreuses photocopies, je préfère ne pas bombarder d’autres éditeurs.

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On me propose, donc, de publier cela en bouquin électronique, sur la plate-forme d’édition de Kindle, dirigée par Amazon. L’avantage est que cela est peu coûteux, l’inconvénient que beaucoup de lecteurs préfèrent les livres en papier.

Un autre inconvénient de taille est le statut d’Amazon, en tant qu’entreprise. Est-ce éthique, quand on est un sage précaire, de collaborer si activement avec ce grand méchant loup ?

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C’est ici que je fais appel à votre sagacité. Que pensez-vous de cela ? Dois-je éviter à tout prix le géant de la vente en ligne qui fait tant de mal, paraît-il, à nos libraires ? Dois-je attendre que l’on accepte mon manuscrit ? Que dois-je dire à ceux qui désirent le lire ? Dois-je refuser le livre électronique et conserver le livre en papier ?

Connaissez-vous des solutions alternatives ?

L’origine proustienne de Cyril Hanouna

Le sage précaire regarde la télévision pour s’instruire parfois, mais surtout pour se divertir.

Non, ce n’est pas exact : le sage précaire ne regarde la télévision que pour se divertir.

Non, ce n’est pas ça.

Le sage précaire ne s’instruit pas, il ne fait que se distraire, et ce, en regardant la télévision parfois. Et ces temps-ci, il contemple un génie de l’humour improvisé, un animateur qui n’a aucune autre prétention que de faire rire. Cyril Hanouna est la révélation médiatique de ces dernières années : son émission est géniale parce qu’elle est vide. Tout y dénué d’intelligence, de contenu culturel, d’alibi intellectuel, de réflexion. Elle ne tient que par la grâce de l’animateur qui lance parfois des fusées de drôlerie inattendues.

On me dit parfois : « Pourquoi regardes-tu cette bêtise ? C’est nul ! » Mais la nullité est fascinante, chers confrères. Rien n’est plus intrigant, grisant, que le vide d’une société. Marcel Proust a construit la plus grande œuvre romanesque du XXe siècle sur ces communautés vaines et vaniteuses qu’étaient les cercles mondains de son époque. Les émissions de télé actuelles sont les chroniques mondaines d’aujourd’hui. Ce que fait une starlette comme Nabilla n’est pas moins intéressant à suivre que les faits et gestes d’une Odette de Crécy dans la Recherche, et les vannes d’un Laurent Baffie ne sont pas moins drôles que les flèches de Robert de Montesquiou.

Proust a eu l’immense courage de prendre au sérieux les gens les plus cons de son époque, et de faire littérature à partir des groupes les plus superficiels qu’on pût imaginer. Aujourd’hui, Proust ferait un roman avec les célébrités de nos écrans, et si possible, les célébrités les plus ineptes.

Cyril Hanouna serait peint sous des couleurs contrastées : drôle et gamin, son humour reposerait sur la mise en boîte de ses chroniqueurs, ravalés au rang de faire-valoir. Narcissique, son personnage deviendrait diabolique au fur et à mesure du roman. Son rire aigu, forcé, prendrait une dimension lugubre pour terminer en effrayante saillie d’orfraie. Dans le marigot de la mondanité contemporaine, Cyril Hanouna pourrait incarner le rôle d’une hyène rieuse et cruelle, capable d’humilier ses partenaires tout en les forçant à rire. Il faudrait un écrivain anglais ou américain pour écrire une comédie humaine de cette dimension.

Il ne faut pas s’étonner, ni se chagriner, du succès de ces émissions inconsistantes. Il n’y a rien là de neuf. Nous avons toujours aimé les commérages et les histrions qui se donnaient en spectacle. Relisons Proust et rigolons des frasques absurdes d’Hanouna, voilà le programme culturel de ces fêtes, concocté par la sagesse précaire.

Deux jeunes écrivains aux antipodes : Julien Blanc-Gras et Blaise Hofmann

Marquises de Blaise Hofmann

En lisant Les Marquises, de Blaise Hofmann, je pense constamment à un autre écrivain de voyage, Julien Blanc-Gras.

Ou plutôt, je pense à un récit spécifique de Blanc-Gras, publié en 2013 : Paradis avant liquidation (Au Diable Vauvert éd.). Les deux livres décrivent la vie et l’histoire d’îles lointaines où il ne fait pas forcément bon vivre, mais qui ont incarné, chacune à leur manière, l’image du paradis. D’un côté les Marquises, qui renvoient aux peintures sauvages de Gauguin et à la voix de Brel. De l’autre les îles Karabati, dans l’océan Pacifique, c’est-à-dire la carte postale du lagon et des cocotiers.

De ce point de vue (le paradis qui est devenu un enfer), le récit de Julien Blanc-Gras est plus convaincant, car il adopte cette question comme axe de narration. Chapitre après chapitre, le lecteur est atterré devant ce qui devrait être un territoire de bonheur simple, et qui se révèle un cloaque abominable.

Blaise Hofmann, lui, ne prétend pas dire la même chose. C’est d’ailleurs un peu le problème de son livre : Les Marquises (Zoé, 2014) n’a pas d’angle d’attaque particulier, il consiste en une narration plaisante et intéressante d’un séjour aux Marquises, sans plus. On passe de personnages en personnages, d’un lieu à l’autre, sans raison apparente, en dehors du fait que l’auteur a bel et bien rencontré ces gens et visité ces lieux.

Je n’aime pas donner de leçons, et je ne juge pas la qualité littéraire du livre d’Hofmann. Ce que j’écris là est seulement une impression de lecture, due au télescopage de deux livres qui sont parus presque en même temps. Si je me permets de dire ce qui est bon et ce qui ne va pas à mes yeux, c’est uniquement pour lancer une réflexion ; je me parle à moi-même, comme dirait Montaigne, et ne cherche aucunement à prescrire quoi que ce soit.

Le récit de voyage est un genre protéiforme et monstrueux, il peut s’adapter à tout. Il n’y a pas de règles auxquelles il faudrait obéir. On fait ce qu’on veut dans le récit de voyage et c’est très bien comme ça. Mais si l’on veut, ce qui est mon cas, que ce genre gagne les lettres de noblesse qu’il mérite, il faudrait peut-être structurer nos récits en leur donnant un axe, un angle ou une problématique. Qu’il y ait un projet de départ, quelque chose comme ça. Celui qui excelle à cela, c’est évidemment Jean Rolin, mais on me reproche de trop parler de Jean Rolin, alors je ferme ma bouche.

On sent qu’Hofmann ne veut pas choisir, car il ne veut rien délaisser. Qu’il veut parler de tout, et qu’il ménage, en quelque sorte, la chèvre et le chou. Le quotidien et les légendes, la nature et les profils Facebook, le renouveau culturel et les poulets aux hormones. Il est vrai que tout cela existe, mais l’impression laissée, à la lecture, est celle d’un témoin qui coche les cases de tout ce qui est important à dire, alors qu’un écrivain devrait nous emporter dans un voyage dont il est le capitaine.

Cette même indécision se retrouve à la quatrième de couverture, quand l’éditeur et l’auteur cherchent à qualifier le ton du livre : « C’est un carnet de route plein d’autodérision, un regard empathique, curieux, critique et généreux ». C’est un peu tout ça à la fois, et pour le coup, aucune de ces postures stylistiques et/ou éthiques ne s’impose.

Une scène m’a beaucoup intéressé, dans Marquises. Le narrateur assiste à un festival de danse traditionnelle, et publie sur son blog les petits reportages qu’il en retire. Grâce aux réseaux sociaux, son blog est lu dans son pays natal, la Suisse, mais aussi par des gens concernés, des Marquisiens furibards. Le billet de blog reçoit des commentaires injurieux et virulents. On l’accuse de ne rien comprendre, d’être un touriste dédaigneux qui juge du haut d’un mauvais complexe de supériorité. L’auteur du livre, et du blog, est évidemment très emmerdé : « Je reçois ma première baffe virtuelle. Virtuelle et anonyme ». Hofmann a raison de dire que les écrivains d’autrefois ne pouvaient pas connaître ce genre de déconvenue, car alors, on écrivait au retour, et exclusivement pour les compatriotes. On se foutait pas mal de savoir ce que ressentait les gens du pays visité.

Cela pourrait introduire à de nombreux sujets de réflexion passionnants, compte tenu des moyens actuels du voyage, de la présence d’internet, de la relative immédiateté que proposent les blogs et les réseaux sociaux. Chemin faisant, c’est effectivement le statut de l’écrivain, du récit de voyage et de sa réception, qui est mis en question. Malheureusement, Blaise Hofmann fait son mea culpa et passe à autre chose. J’aurais aimé qu’il développe, surtout parce que j’ai vécu des histoires similaires, soit avec des lecteurs chinois, soit avec les néo-hippies du festival du Souffle du rêve. Cela aurait pu être une manière d’approche : les marquises connectées, le voyage virtuel, la cyber-écriture et les paysages redéfinis par les nouvelles technologies.

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A l’inverse, Julien Blanc-Gras a abordé les îles Kiribati avec un angle d’attaque précis. Comme ces îles vont bientôt disparaître sous la mer, à cause du changement climatique, ce voyage est une sorte de dernier relevé avant disparition. Paradis, avant « liquidation ». Avec les deux sens, drolatiques et tragiques, du mot liquidation : dissolution d’une entreprise, et noyade dans un liquide hostile. L’océan aux couleurs turquoises devient un monstre pollué et toxique qui va tout recouvrir et tout avaler.

La différence entre ces deux auteurs est peut-être que l’un est grand reporter. Blanc-Gras a signé, notamment, quelques reportages pour le magazine M du Monde. Il a peut-être développé l’art et la manière de raconter des choses en fonction d’une question et de s’y tenir. Blaise Hofmann, lui, s’inscrit dans la tradition des écrivains marcheurs, qui écrit un livre comme une promenade, avec un souci du rythme et des détails ; sauf qu’une promenade, par définition, choisit un itinéraire, une route, qui laisse de côté le territoire qui n’est pas traversé, et que Marquises s’occupe de tout un territoire.

Ils sont allés aux antipodes, et ils sont un peu aux antipodes l’un de l’autre.

Carnet de route à Dublin : des écrivains irlandais à la télé française.

Ce soir, sur la 5, il y avait les Carnets de route, de François Bunel. A Dublin, capitale de l’Irlande. J’ai pris l’émission en retard, quand le journaliste interviewait John Banville.

Putain, John Banville à la télévision française ! J’étais tout émoustillé. Quinze minutes plus tard, c’était Edna O’Brien, dans une ruelle de Dalkey. Nom de Dieu, pensé-je, Edna O’Brien dans mon salon ! Un peu plus tard, Joseph O’connor résume brillamment, dans le parc St Stephen’s Green, les grandes étapes de l’identité irlandaise depuis l’indépendance des années 1920. Je suis ébloui. L’écrivain parle doucement, avec modestie, comme si ce qu’il dit était une banalité archiconnue. En fait, c’est une prodigieuse analyse, narrative, que je n’avais jamais entendue de personne.

Enfin, l’émission se termine chez la star, le grand écrivain, celui qui peut prétendre devenir un classique de notre temps : Colum McCann. Dans la banlieue de Blackrock, l’écrivain nous présente son père, ancien écrivain lui aussi, en fauteuil roulant. L’auteur de Transatlantique parle de tout et de rien.

Une émotion me serre le cœur.

Ces émissions sont l’honneur de la télévision française. Je me demande si, quelque part, des adolescents regardent ça avec la même émotion que celle qui m’étreignait quand je regardais Océaniques, dans les années 80, et les documentaires littéraires de Pierre-André Boutang.

Mais c’est une émotion compliquée. Me reviennent en mémoire ma vie à Dublin, la femme que j’aimais, mes déambulations. Surtout, me revient à l’esprit la difficulté que je ressens à écrire sur Dublin. Cela fait des années que je dois écrire un livre sur cette ville et son fleuve, et des années que j’échoue à le faire.

Proverbe de Xuefeng Chen : écrire sur l’art

Xuefeng Chen, photo Catarina Berthoni.
Xuefeng Chen, photo Catarina Berthoni.

 

天       长      地   久,   百    头    偕    老

Tian Chang  Di  Jiu,  Bai  Tou  Xie  Lao

Traduit mot à mot : « Ciel grand, Terre vaste, Tête blanche, Vieux enlacés ». Un serment d’amour éternel que les Chinois comprennent intuitivement, et que l’on pourrait interpréter de la manière suivante : « Je te serai fidèle jusqu’à ce que tes cheveux blanchissent, et nous serons deux vieillards unis comme le ciel immense et la vaste terre. »

Ce dicton chinois est brodé sur une œuvre en mousseline de l’artiste Chen Xuefeng, vivant à Lyon depuis quelques années.

J’ai rencontré cette femme et son travail dans la galerie Françoise Besson, à Lyon, en août dernier. En prévision de la grande foire internationale d’art contemporain, Art Paris, qui aura lieu fin mars 2014 au Grand Palais, la galeriste lyonnaise voulait publier un catalogue monographique de l’artiste. J’en ai signé le texte, et pour ce faire, j’ai pris un immense plaisir à explorer l’œuvre de cette artiste singulière.

La jeune artiste franco-chinoise, formée d’abord à l’école des beaux-arts de Kunming avant d’enseigner l’art à Suzhou, et de parachever sa formation à l’école supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, est travaillée par les questions de fidélité et de complétude, d’où le serment d’amour éternel que j’ai cité en haut de ce billet. Sans doute parce qu’elle est en situation de déchirement (sa situation d’exil en Europe) et qu’elle expérimente dans sa chair à la fois la nécessité de conserver son identité et l’impossibilité de la garder en l’état. Un grave accident de voiture dans les montagnes du Yunnan n’est pas étranger non plus aux obsessions de la blessure et de la mort.

Son œuvre mélange ardemment la douceur et la violence de la féminité.

Travailler sur son œuvre m’a fait beaucoup de bien, en me replongeant dans la critique d’art. C’est un exercice très gratifiant, même si je l’ai écrit dans la précarité et la pauvreté, sur des tables de bistrots et dans des squats californiens. Ecrire sur des œuvres d’art, c’est encore plus inutile que l’art lui-même, encore moins productif. On se sent devenir esthète, aristocrate, rentier.

Ecrire sur l’art, c’est l’acmé de la sagesse précaire, car c’est la crème du luxe.

Ferme urbaine à Oakland : rencontre avec Novella Carpenter

Qui n’a jamais rêvé de se faire un potager dans son pavillon de banlieue ? Les ouvriers l’ont toujours fait, mais aujourd’hui, en Californie, cela devient un mouvement alternatif et libéral. Une jeune femme, Novella Carpenter, a carrément créé une ferme au beau milieu d’un environnement urbain qu’elle qualifie elle-même d’ « apocalyptique ».

J’ai rencontré Novella alors qu’elle désherbait une allée de son jardin, dans la ville la plus industrielle de la baie de San Francisco. Oakland est la ville dont le taux de criminalité est le plus élevé d’Amérique, une ville portuaire de grande envergure, une ville ouvrière et tendue. Par cela même, on le conçoit aisément, c’est une ville où les loyers sont plus bas qu’ailleurs, et où les progressistes de tout poil peuvent s’installer pour monter des projets originaux.

Quand Novella est venue s’installer à Oakland, avec Bill, elle a vu un terrain vague à côté de la maison où elle pouvait louer un étage. Elle s’est dit : je me fiche de la maison, mais quel terrain ! Elle a demandé qui était le propriétaire de cet espace en friche, personne n’en savait rien. On lui a assuré que le propriétaire, qui que ce soit, ne verrait pas d’inconvénient à ce qu’elle en cultive la terre.

C’était il y a dix ans.

Après avoir brisé la dalle en béton pour faire revivre la terre, après avoir fait pousser des légumes et des arbres fruitiers, elle a acheté des poules, des canards et des dindes. Mais une dinde mange beaucoup trop, alors Novella s’est mise aux lapins, puis aux cochons et même aux chèvres.

Elle a aussi une ruche et produit son miel. Le voisinage ne s’est jamais plaint. Le voisinage, d’ailleurs, est presque entièrement constitué de prostituées et de fumeurs de crack. La proximité d’une ferme est le cadet de leurs soucis. Tout en me parlant, Novella me fait entrer dans le poulailler, construit avec des palettes en bois, et glisse sa main sous le cul d’une très grosse poule pour en retirer deux oeufs tout propres.

En 2007, elle a décidé de raconter cette histoire de ferme urbaine, et en 2009, son livre Farm City est paru au éditions Penguin. Succès de librairie immédiat, complètement inattendu, comme la plupart des succès de librairie. L’éditeur avait accepté de publier un récit de vie mignon, d’un couple de Seatlle venu chercher le soleil dans la région de San Francisco. Il n’avait pas imaginé que c’était un texte qui rencontrerait une époque.

Entre temps la crise de 2008 avait éclaté et Farm City est devenu un emblème pour tous ceux qui se demandaient comment ils allaient se nourrir dorénavant. Novella est devenue, sans le vouloir, une figure à la mode, une inspiration. Des gens viennent parfois la voir et lui prêter main forte, bénévolement. Pour les loger, elle a installé deux caravanes en bordure de maison.

Je n’ai pas osé lui demander ce qu’elle avait fait de l’argent gagné grâce à son best-seller. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a pas déménagé. En revanche, il paraît que les prix de l’immobilier ont grimpé dans ce quuartier déshérité d’Oakland. Elle a maintenant une fille, et Bill est toujours là, taiseux et ténébreux. Je lui ai promis de revenir un jour, mais pour travailler, en échange du logement dans une des caravanes.

Silicon Valley (6) Public Library

Je vous écris depuis la bibliothèque municipale de Saratoga, une petite bourgade de la Silicon Valley, au sud de San Francisco. On imagine les Américains indifférents aux livres, tournés exclusivement vers les nouvelles technologies, et pourtant leurs bibliothèques sont des havres pour les amoureux du livre et de la presse.

On imagine aussi les Américains individualistes et ultra libéraux, et pourtant leurs bibliothèques ont demandé beaucoup d’argent public, et les habitants semblent en faire bon usage. Les salles sont grandes, il y en a beaucoup, et de nombreux habitants viennent y lire, faire des recherches, passer le temps. C’est très étrange.

Saratoga, c’est l’équivalent d’une petite ville rurale du Beaujolais, adossée à des monts et centrée autour du raisin. Une toute petite ville de 30 000 âmes, dont on peut imaginer que la plupart des actifs travaillent soit dans le vin, soit dans les entreprises informatiques de la Silicon Valley. C’est une des villes les plus riches (par tête de pipe) et les plus diplômées du monde. C’est aussi l’une des plus chères.

Je suis frappé par ces bibliothèques construites dans les années 2010, spacieuses, connectées à internet en libre accès, pleines de revues de gauche et de publications de haute tenue. Tout cela ne correspond pas avec l’image de nation fast food qu’on se fait des Américains. La bibliothèque de Saratoga est immense, un parking s’étend devant elle pour accueillir les habitants qui ne se déplacent pas à pied? C’est parce qu’il y avait un parking que je m’y suis arrêté, alors que je revenais, en voiture, d’une promenade en montagne.

Depuis que j’ai découvert la Public Library de Santa Monica (à Los Angeles, donc), je ne rate plus une occasion de me rendre dans une de ces institutions. J’y goûte une paix certaine, et j’ai l’impression de me rapprocher d’une certaine Amérique, plus sociale, moins intéressée par l’argent, et en même temps profitant de l’argent presque infini qui coule dans l’économie locale.

Du déclin des librairies

Faut-il acheter ses livres sur internet ou faut-il soutenir les librairies indépendantes ? Fréquemment, les amoureux du livre disent préférer les vraies boutiques, où de vrais libraires rencontrent de vrais lecteurs.

Il est vrai que ça a son charme, tous ces « vrais » mis bout à bout, ça donne l’impression de vivre dans la réalité, la vérité, la concrétude.

Or, cela me paraît un peu court comme argument. Loin de moi l’idée de nier l’importance qu’ont les librairies indépendantes dans nos villes, et d’amoindrir ce qu’elles apportent de dynamisme ou de culture à nos rues. Mais compte tenu qu’elles ne peuvent rivaliser avec les stocks infinis des librairies en  ligne, les vraies boutiques et les vrais commerçants doivent apporter quelque chose de plus à leur service, un supplément d’humanité, d’échanges et de rencontres. Si elles se limitent à poser des bouquins sur des tables et à attendre le client, nul doute qu’elles vont fermer les unes après les autres.

Dans la petite ville du Vigan, la librairie du Pouzadou est une petite institution qui résiste. Elle joue crânement son rôle de commerce de proximité. Elle jouit donc d’une position assez privilégiée par rapport à celles qui sont mal placées, mal connues, mal desservies. Et pourtant elle incarne à sa façon le déclin inévitable de la librairie indépendante.

On se souvient que l’employé du Pouzadou avait refusé de commander des exemplaires de mon livre sur les Travellers irlandais, au motif qu’ils ne se vendraient pas. Finalement, il en a commandé, mais longtemps après le moment où un certain buzz entourait mon livre. Si bien qu’une dizaine d’exemplaires ont été vendus sur la ville, mais indépendamment de la librairie indépendante. Plusieurs personnes l’ont même acheté sur internet…

L’autre jour, je fais un tour à la librairie pour renifler un peu la rentrée littéraire. Je vois une pile de mes Voyage au pays des Travellers, invendus, embarrassants et encombrants. Je m’adresse à la dame qui tient la caisse et lui exprime ma confusion. Pour écouler ce stock, je fais offre de service. « Si je peux être utile à quelque chose… » Elle propose une séance de signatures. Bonne idée. À mon avis, tout le monde doit un peu mouiller sa chemise pour vendre cette marchandise fragile qu’est le livre. Les auteurs aussi. Alors, aller au mastic, faire le bonimenteur, vendre mes livres à la criée pour aider une petite librairie, je suis d’accord.

Il se trouve qu’en plus, la semaine suivante, un festival de littérature de voyage se tiendra dans le centre-ville. Nous pensons que cela pourrait être l’occasion d’attirer l’attention du lectorat sur cet ouvrage de voyage ethnographique en Irlande.

Ce matin, je viens aux nouvelles. Les employés s’en sont parlé et ont pris la décision de ne pas organiser cette séance de signatures. Ils préfèrent renvoyer les quatre livres chez le diffuseur, au motif qu’ « on en vendra peut-être aucun ».

Ils ont des livres à vendre, et un auteur sous la main qui est prêt à s’investir et ils font le choix de ne même pas essayer. Ils avaient l’opportunité de proposer à leur clientèle une rencontre, un événement humain, ils préfèrent s’en passer. Il paraît que la librairie indépendante apporte un supplément d’âme que ne peut fournir la librairie en ligne. Encore faudrait-il que les libraires eux-mêmes aient envie de jouer ce jeux-là.

Je n’insiste pas car j’avoue que cela me dispense de rester assis derrière un stand des heures durant. J’insiste d’autant moins que la libraire me dit d’un ton désolé que mon livre, désormais, « c’est de l’histoire ancienne ». Je déglutis comme je peux et tâche de garder le sourire. Un peu humilié, je réponds que même pour moi c’est de l’histoire ancienne, car je suis sur d’autres projets. Naturellement, je n’y crois pas une seconde. Pourquoi écrirait-on, et pourquoi lirait-on des livres, si nous pensions qu’ils se périmaient comme des yaourts ?

Savez-vous pour qui mon livre n’est pas de l’histoire ancienne ?

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