Comment parler d’oasis arabes dans les montagnes françaises

Médiathèque du Pays viganais, 25 février 2022

Suite à la parution de mon dernier livre, j’ai été Invité par la magnifique Médiathèque du Pays viganais à rencontrer les usagers cévenols et les amateurs de voyage.

Dix ans après la soirée que j’avais animée autour d’un autre livre sur l’Irlande, le succès fut encore au rendez-vous et le public de la ville du Vigan (30) a confirmé son attachement exceptionnel au livre, au récit, son intérêt pour le vaste monde.

Je présente Birkat al Mouz au public cévenol du Vigan, 22 février 2022

Beaucoup de choses ont différé entre la soirée récente et celle qui a eu lieu en 2013. À l’époque j’avais prévu une diversité d’animations, de supports et de participants. En 2022, au contraire, j’étais un peu seul sur scène. Et pourtant, cet événement fut un grand travail d’équipe.

D’abord, mon frère Hubert a joué un rôle déterminant dans le succès de l’entreprise. Il a fait une publicité remarquable sur le marché du Vigan où il vend ses légumes. Quand je lui rendis visite à son étal le samedi précédant mon intervention, je le surpris en train de vendre ma conférence à un couple de sexagénaires qui n’avaient jamais entendu parlé d’Oman et qui semblèrent enthousiastes à l’idée de participer à cette soirée. Et devinez quoi : ils tinrent parole, ils vinrent, et ils m’achetèrent un exemplaire de Birkat al Mouz.

Il recommença avec chaque client. Il trouvait un mot pour chaque personnalité. Aux spécialistes de fleurs, il évoquait les roses de Jebel Akhdar. Aux hommes maniérés, il dissertait sur les goûts et les excès de Sultan Qabous. Aux baroudeurs il vantait mes mérites d’aventurier. Aux savants il distillait des informations excitantes sur l’islam ibadite.

En conséquence de quoi, ce samedi matin, des dizaines de consommateurs sont retournés chez eux les bras chargés de légumes biologiques, la tête pleine du sultanat d’Oman, et l’agenda alourdi d’une date à ne pas oublier : la rencontre du frère d’Hubert vendredi 25 février à 18.00.

Mon frère Hubert m’accompagne à la flûte sur La Chanson du Falaj

Mon frère ne s’arrêta pas à cet effort de marketing. Comme il est aussi musicien, je lui ai demandé au dernier moment de bien vouloir m’accompagner à la flûte. Il n’avait pas le temps de répéter car il préparait le marché pour le samedi suivant. Mais sa passion pour la musique fut la plus forte. Il prit une flûte de type whistle irlandais, accordée de façon à accompagner ma guitare si je jouais ma chanson en si mineur, et il gratifia le public de ses volutes sonores à la fin du spectacle.

Entre-temps, mon épouse Hajer s’était entraînée à cuisiner un gâteau selon une recette qu’elle avait apprise à Birkat al Mouz. Un délice à base de farine de noix-de-coco nappé d’un jus de citron. Deux semaines avant le jour J, Hajer avait préparé un premier cake que j’avais adoré mais dont la texture ne lui plaisait pas. Elle fit un deuxième essai que je trouvais moins délicieux car le citron se faisait trop discret. Deux jours avant l’événement, elle prit la cuisine d’assaut et cuisina le même gâteau mais sous la forme de cupcakes pour que les spectateurs puissent recevoir une part individualisée.

La salle de la Médiathèque était comble pour cette rencontre littéraire.

Pour des raisons sanitaires élémentaires, le directeur de la médiathèque Marc Jeanjean avait demandé qu’on ne propose pas de boisson ni de grignotage. Hajer a alors décidé d’acheter des boîtes en papier cartonné et d’entreposer dedans ledit cupcake et plusieurs dattes omanaises de deux espèces différentes. Cerise sur le gâteau, elle passa de longues minutes à écrire sur les boîtes en papier des expressions arabes.

Les gens repartirent donc chez eux avec leur petit cadeau personnalisé. L’ambiance était extrêmement chaleureuse et je vendis tous les exemplaires de Birkat al Mouz qui me restaient. Le lendemain au marché, ses clients habituels ovationnèrent encore une fois Hubert pour sa prestation et exprimèrent leur contentement vis-à-vis d’une soirée réussie en tous points.

Vivent les Cévennes et vive le travail d’équipe.

Le business model des voyageuses : Linda Bortoletto

Le souffle des Andes de L. Bortolletto

J’ai acheté ce livre sur la recommandation d’un libraire de Montpellier. Il avait su trouver les mots pour me convaincre. Le récit est efficacement écrit mais il est malheureux qu’après coup, ce soit l’auteure elle-même qui fasse tout pour m’en éloigner en affirmant, elle aussi, que ce n’est pas un récit de voyage. Non, c’est surtout un récit de spiritualité et de résilience. Tant pis pour le récit de voyage. Mais ce n’est pas cela qui me fait le plus de peine.

Obéissant aux règles mercatiques de l’entreprenariat contemporain, Linda Bortoletto essaie d’être très présente sur les réseaux sociaux et cherche à transformer son expérience personnelle en machine à cash. Son créneau : le voyage spirituel, la reconstruction de soi, le développement personnel. Son livre Le souffle des Andes raconte en effet comment elle s’est fait violer lors d’une randonnée en Turquie, puis comment elle s’en est sortie grâce à d’autres voyages, notamment dans les Andes.

Mais la voilà sur les réseaux sociaux à faire de la publicité pour ses stages de remise en forme constitués de promenades en montagne, de méditation et de yoga. Elle poste fréquemment des photos d’elle tout sourire dans la nature, généralement les bras écartés, parfois les yeux fermés.

Linda Bortoletto sur sa page Facebook

Loin de moi l’idée de critiquer quelqu’un qui cherche à gagner sa vie, même en utilisant le voyage, la spiritualité et la santé. Le sage précaire serait le premier à vendre son corps et son image si cela pouvait lui rapporter de quoi vivre.

Je trouve seulement douloureux et poignant de voir ces grands sourires s’étaler car il me paraît évident que Linda Bortoletto préfèrerait méditer tranquillement dans ses refuges asiatiques, et se promener à pied sans rien demander à personne. Cette horreur économique où nous vivons : savez-vous que nous sommes assaillis de conseils pour les auteurs ? On nous conseille de passer un temps fou sur les réseaux sociaux et de créer une « communauté ». Quand on aura des centaines, des milliers de « followers », c’est dans cette communauté qu’on trouvera des clients qui dépenseront de l’argent pour acheter notre camelote : livres, produits de beauté, stage de méditation, que sais-je ?, support publicitaire.

Linda Bortoletto sur sa page Facebook

Pour ce faire, Linda Bortoletto poste des photos d’elle-même car, comme le disent tous les consultants en écriture : « votre produit, c’est vous-même. Le lecteur, d’une manière ou d’une autre, il veut acheter votre livre car il a développé un feeling avec le personnage que vous mettez en scène sur les réseaux. » Obéissante à ces mots d’ordre commerciaux, l’auteure voyageuse fait semblant de ne pas vendre ses stages en écrivant sous ses photos de petits billets d’humeur qui donnent à penser aux « amis » :

Outre les bienfaits sur le plan physique, la joie d’être au grand air, l’émerveillement de se sentir en lien avec les éléments – le vent, les arbres, la terre, le soleil, la pluie, les rivières – la marche m’a appris que notre corps était probablement l’outil le plus puissant pour ramener notre attention sur le moment présent. D’où la sensation de calme et d’apaisement qui en découle.

Linda Bortoletto, sur son profil Facebook

Il va sans dire que de telles considérations figurent certainement dans le contenu des ateliers payants de l’aventurière. C’est ainsi, il faut donner beaucoup d’éléments gratuits pour espérer, paraît-il, attirer des clients. Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou en pleurer. Transformer sa vie en business model. Il serait facile de s’en moquer. Ceux, surtout, qui ont un job, un bon salaire, qui ont hérité de quelque chose, pourront à peu de frais critiquer les efforts de cette randonneuse adepte du yoga et du cacao. Mon coeur se serre quand je vois le sourire de ma Facebook friend que je n’ai jamais vue.

J’espère en tout cas que ses « retraites Expansion » lui rapporteront beaucoup d’argent car elle le mérite, au vu de la débauche d’énergie qu’elle investit dans sa petite entreprise de spiritualité portative :

La semaine dernière, j’étais en vadrouille dans les Pyrénées Orientales pour ressentir de mes propres pas l’énergie des lieux. Quand je suis arrivée dans la ferme catalane où se passeront mes retraites Expansion, je me suis dit, émerveillée : « Ouahhh ! Quelle beauté et quelle tranquillité ! Quelle énergie sublime ! »

Linda Bortoletto sur son profil Facebook

Les Cévennes de Clara Dupont-Monod

Devant le pont sur la route de Vernes

Comme c’est un roman qui se déroule dans les Cévennes, où j’habite, j’ai décidé de sortir le livre de Clara Dupont-Monod en promenade dans la région et de le photographier dans les paysages qui l’ont inspiré.

Devant une Vierge par opposition au roman, qui narre une histoire de protestants.

S’adapter, le roman de Clara Dupont-Monod paru en 2021, est très bien écrit et mérite les éloges qui jonchent la presse et les réseaux sociaux, donc je ne reviendrai pas là-dessus. (En même temps, qu’un livre soit bien écrit, c’est un peu le minimum qu’on puisse exiger de lui.) Ce que je voudrais commenter, c’est le dispositif narratif qui est mis en place par l’auteure et qui ne fonctionne pas.

Le narrateur est pluriel, ce sont les pierres de la maison cévenole où la famille passe ses vacances, ou vit à l’année. Le statut de la maison n’est pas vraiment clair. Est-ce une maison secondaire pour des citadins ? La résidence principale d’une famille des Cévennes ? La maison d’un clan familial qui échoit à une de ces familles ? Beaucoup de choses sont laissées en suspens, mais le lecteur se dit que c’est normal puisque celles qui racontent l’histoire sont des pierres, et les pierres ne peuvent pas savoir grand-chose des questions de propriété familiale.

Nous, les pierres rousses de la cour, qui faisons ce récit, nous nous sommes attachés aux enfants.

S’adapter, p. 12.

Soit, l’histoire est racontée depuis le point de vue des pierres. C’est plutôt contraignant comme règle de départ, mais cela peut donner des choses intéressantes, comme le montrent l’OULIPO et tous les essais de littérature à programme. D’ailleurs, cette contrainte est rappelée deux pages plus tard.

De là nous perdons leur trace, car en ville, personne n’a besoin des pierres. Mais nous les imaginons garer leur voiture, racler avec soin leurs chaussures sur le long paillasson après les portes automatiques.

S’adapter, p. 16

Ah bon, les pierres imaginent ?

Ce qui me déplait n’est pas qu’elles soient capables d’imaginer puisque de toute façon elles étaient capables de raconter et que cela ne me choquait pas. Ce qui me dérange un peu c’est qu’à partir du moment où elles racontent même ce qui n’est pas dans leur champ de perception supposé, alors il n’y a plus de contrainte narrative et cet aspect du roman tombe à l’eau.

Donc les narratrices ne perdent finalement pas la trace des personnages, et elles raconteront les relations qui se tissent entre les membres de cette famille dans la maison et hors de la maison. Elles raconteront tout, en voiture, à l’école, en ville, car au fond elles ne sont pas des pierres rousses des Cévennes, mais un narrateur omniscient.

Pour reprendre les mots de la narratologie enseignée à l’école, le narrateur relève d’une focalisation zéro, alors qu’était annoncée dès la quatrième de couverture une focalisation externe assez originale.

Devant les ruches-troncs d’Arrigas.

C’est la raison pour laquelle je préfère éviter ce genre de procédé, ou de dispositif. J’écris à la première personne du singulier pour me protéger d’errements inévitablement scolaires.

Les époux Poussin traversent l’Afrique à pied et soutiennent Zemmour

Photo de Taryn Elliott sur Pexels.com

Les jeunes gens figurant sur cette photo ne sont pas les fameux aventuriers Sonia et Alexandre Poussin. Ce que vous voyez ci-dessus est tout simplement une photo libre de droit qui m’a été proposée dans un moteur de recherche affilié à mon blog et qui génère des visuels gratuits. Lorsque j’ai saisi les mots « marcheurs Afrique », un grand choix de clichés m’a été donné, comprenant des paysages dignes de Michel Sardou chantant Afrique adieu. La photo que j’ai choisie ne m’a pas paru plus stupide ni plus stéréotypée que celles qui illustrent le récit de voyage de Sonia et Alexandre Poussin.

Leur best-seller s’intitule Africa Treck (Robert Laffont, 2004 et 2005), et relate en deux épais volumes leur périple à pied à travers l’Afrique. Le plus étonnant de ce livre apparaît à la toute fin de la narration. Avant de vous le dire, je vous pose la question et vous demande de prendre cette question comme un jeu : si vous deviez imaginer un itinéraire du sud au nord du continent africain, quel serait votre point d’arrivée ?

Je vous laisse réfléchir.

Ma femme m’a dit sans réfléchir : « La Tunisie ». Bon, elle est tunisienne, je ne sais pas si cela joue ou non. En tout cas, elle argumente qu’en Tunisie se situe le point le plus septentrional du continent, si c’est vrai c’est un point en sa faveur. Et puis terminer ce périple africain par Carthage, au nord de Tunis, ville en ruine construite par les Phéniciens, ça a en effet de la gueule et du sens historique.

Moi, spontanément, je dirais : « Gibraltar ». Nul besoin d’explication je pense.

Or, les époux Poussin n’ont pas fait ce choix. Ils ont opté pour une solution dont je m’étonne qu’elle n’ait pas été plus discutée, voire critiquée, dans le milieu de la littérature des voyages.

Le dernier épisode d’Africa Trek se situe en Israël. Pourquoi Israël ? Ce n’est pas en Afrique !

Ils passent la frontière entre l’Egypte et Israël avec une facilité suspecte. En marchant, tranquillement, avec leur sac sur le dos, comme des routards. Et leur commentaire à ce propos ne laisse pas d’être perturbant :

Nous n’avons jamais passé une frontière aussi rapidement, ni ressenti un tel contraste. Tout est propre et soigné, organisé et pensé. Ça sent l’Europe à plein nez. Ça pourrait être la Suisse. C’est Israël.

A. et S. Poussin, Africa Trek 2, p. 692.

Les préjugés. On comprend de suite ce que veulent dire les Poussin, puisqu’ils parlent de contraste : selon eux, l’Afrique est sale, négligée, désorganisée et irréfléchie. Si ce n’est pas du racisme, je ne sais pas ce que c’est.

Vingt ans après leur voyage de couple catholique, la presse nous apprend que les Poussin participent à des dîners de levée de fonds pour la campagne d’Éric Zemmour. Il est temps que les adeptes de la littérature de voyage ouvrent les yeux. Il existe une corrélation entre des termes apparemment antinomiques : raciste et humanitaire, africain et islamophobe, juif et discriminant, etc. J’ai déjà sonné l’alerte à propos de Sylvain Tesson, à propos de Priscilla Telmon et d’autres, ce qui m’a valu des reproches venus du monde académique et de lecteurs innocents.

Priscilla Telmon ou les impasses du voyage humanitaire

La Précarité du sage, 2011.

Il existe un réseau d’écrivains voyageurs réactionnaires qui prétendent ne pas faire de politique et qui se cachent derrière les termes vagues d’aventure, d’ailleurs, de rencontre, de liberté. Il est de notre responsabilité, à nous qui aimons la littérature géographique, d’au moins faire connaître cette tendance pour, éventuellement, dégonfler certaines baudruches.

Lire, ne pas lire. La littérature de Mohamed Mbougar Sarr

Le roman sur ma liseuse

Le roman qui a obtenu le prix Goncourt 2021 est très intéressant et fort bien écrit mais j’avoue avoir dû me forcer pour le lire jusqu’au bout. Passée la joie de voir un Sénégalais remporter le plus beau prix littéraire de France, il fallait rendre le seul hommage valable que l’on peut rendre à un auteur, le lire.

L’histoire de La plus secrète mémoire des hommes a été souvent racontée dans les médias, il s’agit d’une enquête sur l’oeuvre et le destin d’un auteur africain nommé Elimane qui, ayant publié à Paris un roman extraordinaire, a connu la disgrâce et la honte quand il fut accusé de plagiat. L’indignité fit fuir Elimane, lui fit rompre ses attaches, et le narrateur de ce roman de 2021 tâche de retrouver des lambeaux d’existence.

Les chapitres les plus intéressants à mes yeux sont ceux qui racontent la vie des intellectuels africains exilés en France, angoissés mais rigolards, parlant de cul et de littérature, espérant du sexe, de l’amour et de la gloire. Ce groupe ressemble à toutes les bandes d’étudiants, en tout cas celle que je formais avec mes amis à Lyon dans les années 1990.

Les belles pages sur la diaspora d’écrivains noirs font écho à ce billet que j’avais écrit en 2010 sur Célestin Monga, un autre écrivain africain francophone qui affichait complaisamment son dédain pour la France post-coloniale, et qui décrivait les occupations des Africains de Paris comme « un plaisir dégoûtant ». Mbougar Sarr ne tombe heureusement pas dans ces travers stéréotypés.

En revanche, tout l’aspect romanesque de ce Goncourt m’est passé par dessus de la tête. Cela est peut-être dû à ma relation contrariée avec la fiction, je n’ai pas pu m’intéresser à ce personnage de romancier maudit, ni à ses amis, ni à ses ennemis, ni à ses amours. Je ne croyais pas un instant à la vraisemblance d’un roman si exceptionnel qu’il possède des pouvoirs surnaturels. Je n’ai pas non plus trouvé d’intérêt à la présence de Witold Gombrowicz, dont j’aime les livres mais dont la participation fictionnelle à ce roman m’a semblé vaine. Ce genre de choses m’ont paru être du ressort de l’imagination d’un romancier qui cherche à faire avancer son histoire.

En lisant La plus secrète mémoire des hommes, je me disais que la fiction avait quelque chose de trop facile, que je préférais définitivement la littérature du réel. Ou plutôt, je me suis aperçu que la fiction est extrêmement exigeante, qu’il ne suffit pas de décréter qu’un personnage est comme ceci ou comme cela pour qu’il existe vraiment. La modalité de la fiction, au fond, n’est pas une liberté. On ne fait pas ce qu’on veut avec l’imaginaire, et surtout, on n’accroche pas un lecteur avec des annonces de sensations. Il ne suffit pas de dire cent fois « nous avons fait l’amour » pour donner de la sensualité à son histoire. En ce qui me concerne, j’aurais préféré une enquête à la première personne sur l’auteur malien qui a inspiré le personnage d’Elimane. Il s’appelait Yambo Ouologuem et son livre incriminé fut Le Devoir de violence.

Le livre de Mbougar Sarr, de toute façon, ne se présente pas comme un livre dont la diégèse est palpitante. L’auteur rejoue la pièce du génie littéraire qui, comme Flaubert, veut écrire sur rien et aspire à un livre qui ne tienne que par la force de son style. Je cite Mbougar Sarr :

Un grand livre ne parle jamais que de rien, et pourtant, tout y est.

Des phrases de ce type, il y en a des brassées dans son roman, je peux en offrir d’autres en piochant presque au hasard :

Il se peut qu’au fond chaque écrivain ne porte qu’un seul livre essentiel, une oeuvre fondamentale à écrire, entre deux vides.

Les clichés sont aussi innombrables concernant les intellectuels africains et la reconnaissance qu’ils cherchent à obtenir en France :

Elimane voulait devenir blanc, et on lui rappelé que non seulement il ne l’était pas, mais encore qu’il ne le deviendrait jamais malgré tout son talent. Il a donné tous les gages culturels de la blanchité ; on ne l’en a que mieux renvoyé à sa négreur. Il maîtrisait peut-être l’Europe mieux que les Européens. Et où a-t-il fini ? Dans l’anonymat, la disparition, l’effacement.

Il est très amusant de lire des phrases prophétiques où l’écrivain sénégalais reproche par avance aux journalistes qu’on s’intéresse à lui pour sa nationalité et sa couleur de peau davantage que pour ce qu’il écrit vraiment :

Ce qui l’a chagriné, c’est que vous ne l’ayez pas vu comme écrivain, mais comme phénomène médiatique, comme nègre d’exception, comme champ de bataille idéologique. Dans vos articles, peu ont parlé du texte, de son écriture, de sa création.

C’est juste et je plaide coupable. C’est bel et bien comme cela que j’ai parlé de Mohamed Mbougar Sarr. Voici d’autres citations sur le même thème dans d’autres chapitres :

Est-ce qu’on parle de littérature, de valeur esthétique, ou est-ce qu’on parle des gens, de leur bronzage, de leur voix, de leur âge (…) Est-ce qu’on parle de l’écriture ou de l’identité, du style ou des écrans médiatiques qui dispensent d’en avoir un ?

W. est le premier romancier noir à recevoir tel prix ou à entrer dans telle académie : lisez son livre, forcément fabuleux.

C’est assez bien vu car, en effet, j’aurais abandonné la lecture de La plus secrète mémoire des hommes si je n’avais rien su de son auteur, ou si j’avais pensé que c’était un trentenaire appartenant au même groupe ethnique que moi. Je me serais dit : « Ok, encore un mec qui n’est pas sorti du XXe siècle. »

Finalement, ce roman se veut une réflexion sur l’écriture, mais une écriture vue par le prisme des manuels scolaires, environnée d’un champ sémantique appartenant à une autre époque : « livre, oeuvre, chef d’oeuvre, littérature, écrire, pureté, création, talent, génie. » Cela appartient aux préoccupations de l’académie Goncourt, dont le prix qu’elle décerne était d’avant-garde au sortir du XIXe siècle. Raison pour laquelle vous aurez fréquemment l’impression de lire un ouvrage qui n’a pas besoin de vous.

À la réflexion, je me demande si cela n’explique pas pourquoi les journalistes spécialisés n’ont pas eu grand-chose à dire de ce livre à part de vagues remarques expéditives du type : « c’est un texte admirable » (France Culture), et pourquoi les libraires sont tout aussi désarmés et laudatifs en même temps, affirmant que c’était « un chef d’oeuvre », et rien d’autre.

Les derniers mots d’un roman sont aussi importants que la première phrase. À mes yeux, la façon dont on finit un livre est encore plus révélatrice que la manière dont on l’ouvre. Proust termine la Recherche avec le mot « temps ». Lévi-Strauss conclut Tristes tropiques par un clin d’oeil qu’un homme échange « avec un chat ». Giono clôture Colline avec le mot « herbe », Camus La Peste avec « cité heureuse », Joyce Ulysses avec « Yes ». Voici les derniers mots de notre roman qui, je vous rassure, ne dévoile nullement je ne sais quel suspens :

Les derniers mots du roman

son fantôme, en s’avançant vers moi, murmurera les termes de la terrible alternative existentielle qui fut le dilemme de sa vie ; l’alternative devant laquelle hésite le coeur de toute personne hantée par la littérature : écrire, ne pas écrire.

Le lecteur du XXIe siècle accompagnera peut-être cette dernière page avec, en écho, une alternative équivalente : lire, ne pas lire.

Pourquoi tant d’acharnement contre Jean-Luc Mélenchon ?

J.-L. Mélenchon : « Je pense à ces milliers d’hommes venus de si loin pour libérer la France des nazis. Des troupes des différentes colonies, et beaucoup, beaucoup, beaucoup sont morts dans la prise de la colline. » Marseille, mai 2021.

On peut se demander ce qui leur prend, à tous, de taper si fort sur Jean-Luc Mélenchon. Le seul qui ait subi une telle animosité contre lui dans l’histoire récente fut Jean-Marie Le Pen dans les années 1980 et 1990. Moi-même, j’avoue que j’avais peur de Le Pen à l’époque.

Cette unanimité fait réfléchir. Mélenchon doit faire peur, mais pourquoi fait-il peur ? Pourquoi lui préférer François Ruffin, Adrien Quatennens ou tout autre figure de la gauche ? Pourquoi tant de gens ont peur d’un vieil homme littéraire qui n’a pas de bons sondages, qui n’a pas commis d’autres crimes que de hausser la voix quand des hommes lui interdisaient d’entrer dans ses propres locaux, un vieil homme franc-maçon, ancien professeur, député de la nation ?

Que peut-on craindre d’un homme comme lui ? Au point pour le philosophe Raphael Einthoven d’aller dire que Le Pen lui est préférable ? Au point pour l’autre philosophe (Ô ma France, pays des intellectuels) Michel Onfray de le traiter d’homme malade et « condensé de pathologies » ? Au point pour le pouvoir en place de le traiter d' »ennemi de la République »…

Je ne sais pas si Mélenchon ferait un bon président et je ne sais pas si je voterai pour lui. D’ailleurs, je ne sais plus pour qui j’ai voté au premier tour de la présidentielle de 2017. Et le sage précaire n’a que peu d’appétence pour l’Assemblée constituante voulue par la France insoumise ; pas davantage pour l’usine à gaz que sera sans doute la sixième république. Mais la sagesse précaire n’a pas peur de Jean-Luc Mélenchon, ceci est une chose certaine. La sagesse précaire n’appelle pas à voter, la sagesse précaire s’en fout, mais elle aime bien écouter les gens qui ont quelque chose à dire, à droite, à gauche, au centre, et parmi toutes les religions. La sagesse précaire a plus peur des racistes, des suprématistes, des délinquants, des voleurs, des évadés fiscaux, des prédateurs économiques, que des populistes lyriques qui appellent à la réconciliation nationale.

Alors voici mon hypothèse. Mélenchon fait peur car il est le seul en France à posséder un art rhétorique capable de faire vibrer une corde sensible chez des populations très variées. Si ces populations se mettaient soudain à voter, et personne ne peut être sûr qu’elles ne le feront pas, cela ferait bouger les lignes de manière irréversible.

Jean-Luc Mélenchon est le seul orateur capable de se faire entendre par des ouvriers, des chômeurs, des profs, des fonctionnaires, des intellectuels et surtout aussi des immigrés, des musulmans et des gens originaires d’Afrique. Personne d’autre ne sait faire cela aujourd’hui en France. Et tout ce petit monde mis bout à bout fait largement 50 % de Français.

Alors il est certain que si l’on pouvait « se débarrasser » de Mélenchon « le plus vite possible » (dixit une ancienne ministre de François Hollande), il y aurait moins de risque qu’une jonction apparaisse entre les différents mouvements sociaux, les différentes luttes pour le respect et la reconnaissance, les différents combats des pauvres gens et les différentes soifs de dignité.

La détresse de Michel Onfray

M. Onfray : « La personnalité de J.-L. Mélenchon est un concentré de pathologies », juin 2021

Cela fait trente ans que j’observe Michel Onfray. En 1991, je commençais des études de philosophie à l’Université Jean-Moulin Lyon 3. J’y retrouvai une vieille copine, Catherine, et j’y rencontrai des jeunes gens bien sous tous rapport, Ben, Philippe, Alex, Habib, Willy, Françoise et j’en oublie, qui sont restés mes copains.

Dès la première année de fac, notre vieux prof, Pierre Carriou, nous parlait des Cyniques grecs. Les Cyniques étaient des philosophes de l’antiquité qui vivaient de précarité et de provocations. L’un des rares auteurs à avoir publié sur les Cyniques, en France, s’appelait Michel Onfray, alors notre professeur l’invita à Lyon pour une conférence-débat.

Dans le milieu de la philosophie universitaire, Onfray n’a jamais été terriblement respecté. Il était regardé comme un beau parleur qui n’apportait rien à la discipline. Mais enfin il avait écrit un livre sur les Cyniques et sur Georges Palante (le professeur de philosophie qui avait inspiré Cripure de Louis Guilloux), il se voulait à la fois nietzschéen et de gauche, comme Georges Palante, il parlait de vin, de bouffe, il était quand même plutôt sympathique.

Je suis donc ahuri de voir ce que Michel Onfray est devenu ces vingt dernières années. Nous assistons à un véritable désastre obscur, devant nos yeux, un lent suicide en direct, en vitesse réelle, en grandeur nature. L’hédoniste prolétarien est devenu râleur, raciste, nationaliste, aigri, judéo-chrétien, coincé, réac. Que s’est-il passé ?

Je verrais trois étapes dans sa carrière :

1- Du Ventre des philosophes (1989) jusqu’au début de son université dite « populaire » (2002) qui ne fut ni une université ni populaire.

2- De son Antimanuel de philosophie (2001) à son Freud (2010).

3- La série de non-livres, entretiens publiés, articles, opinions, chroniques sur l’actualité, où toute pensée se dissout comme un cachet d’aspirine.

Le pire de cette dernière partie de son oeuvre est à mon avis Penser l’islam (2016) publié à l’occasion des attentats terroristes de 2015. Livre non écrit, collage de diverses interventions dans les médias, sans corrections ni relecture. Onfray a accompagné ce livre d’une conférence d’une heure toujours disponible en podcast : Un paradis à l’ombre de l’épée. Penser l’Islam. Dans cette double production islamophobe, le philosophe ne cite que trois sources : le Coran, les Hadith et la vie du prophète. En réalité, il ne cite qu’une ou deux fois le Coran, et passe plus de temps à citer un récit de la vie de Mohammed que personne ne lit et, surtout, qu’aucun musulman ne considère ni comme sacré ni comme fondamental dans sa foi. C’est comme si un raciste anti-européen critiquait le catholicisme en s’appuyant sur La Légende dorée de Jacques de Voragine, un peu d’Évangile (quelques détails polémiques), et les Apocryphes bibliques ainsi que d’obscurs prédicateurs de l’Inquisition. On lit cela avec effarement.

On est surtout triste de voir un homme chuter de la sorte.

Selon moi, Michel Onfray est un homme en grande souffrance. Physiquement d’abord, bien sûr. On sait qu’il a des problème de coeur, qu’il a subi des AVC dès son plus jeune âge, et son récit médiatique du COVID 19 montre un patient qui n’a pas beaucoup de résistance. On diagnostique qu’il va mal dans la vision qu’il offre de son corps. Je souffre quand je le vois à la télévision, son corps adipeux, sans colonne vertébrale, ses mains enflées, gonflées, qui témoignent d’une mauvaise circulation sanguine et probablement d’une consommation médicamenteuse mal contrôlée. Ses vêtements bouffants pour cacher un corps sans vigueur.

Mais c’est pour sa santé mentale que je m’inquiète le plus. Michel Onfray est en grande détresse psychologique. Partir d’un hédonisme rigolo pour dire, trente ans plus tard, que les Français sont incompatibles avec les Arabes, que l’islam doit être bouté hors d’Europe, qu’on aime les autres cultures mais « chacun chez soi », que notre « pays » est une « civilisation », que cette civilisation est « judéo-chrétienne », que ce judéo-christianisme trouve son origine en Terre-sainte il y a deux mille ans, il faut vraiment être le jouet d’une maladie intime, un Horla silencieux qui vous ronge, qui vous broie et va vous tuer.

Dans la première partie de sa carrière, son public était constitué de professeurs et d’étudiants en philosophie, de journalistes et de lecteurs curieux.

Dans la deuxième partie de sa carrière, son public était des profs à la retraite, des fonctionnaires et des professions libérales.

Dans la dernière partie de sa carrière, son public est constitué de fans, de followers, et on les trouve chez les bourgeois qui achètent des livres pour des raisons de prestige social, on les trouve aussi chez les téléspectateurs de CNews, les abonnées de Valeurs actuelles, du Figaro et du Point. C’est dans ces organes de presse qu’Onfray s’exprime. Il est devenu le meilleur ami d’Éric Zemmour avec qui il converse en étant d’accord sur tout sous couvert de débat. Leurs échanges sur la France font pleurer tous les sages précaires qui aiment la France.

Je vous le prophétise, il va lui arriver un malheur. Non pas un attentat ni une agression quelconque, mais un malheur interne. On va le retrouver dans une prostration sans lendemain.

Prions pour la santé de Michel Onfray. Il a bien mérité de se reposer et de prendre soin de lui, d’arrêter ses activités professionnelles pour profiter de sa fortune calmement, tranquillement, et de retrouver la sérénité de la promenade silencieuse.

Rapports anciens de l’islam avec la France. Comment l’idéologie identitaire prend nos ancêtres pour des cons

Cordoue européenne et islamique, Photo de Rafael Albaladejo sur Pexels.com

La France est inséparable de ses voisins et les historiens qui pensent qu’autrefois les peuples étaient clos sur eux-mêmes font fausse route. Les origines de la France, par exemple, sont en lien assez direct avec l’histoire européenne de l’islam : la littérature française n’avait pas commencé à exister que l’Espagne parlait déjà arabe, que des régions françaises avaient déjà été islamisées et que les seigneurs francs avaient mené des batailles contre tous les voisins, dont des chefs de guerre musulmans. On a passé aussi des alliances avec des chefs de guerre musulmans, que ces derniers fussent arabes, berbères ou européens.

En débat face à Jack Lang qui dirige l’Institut du Monde Arabe, Éric Zemmour se lance dans des contre-vérités crasses concernant la langue et la culture arabe. Il assène l’idée selon laquelle l’arabe est une « langue de chanson » mais pas une « langue de science et de culture ». Il mentionne l’historien Sylvain Gouguenheim à qui on fait dire, contre toute évidence, que la culture européenne médiévale ne devait rien aux savants du monde islamique. Puis Zemmour cite Ernest Renan qui, au XIXe siècle, développait des idées d’un racisme épouvantable. Renan étant abondamment cité par l’historien Gouguenheim faute de références récentes (voir cet article de Guillaume Dye pour approfondir « l’affaire Gouguenheim »)

Tout ce petit monde, Renan, Gouguenheim et Zemmour, rejoint l’armée des xénophobes qui désirent ardemment que l’Europe fût autarcique et n’ait connu aucun échange avec la culture islamique qui était pourtant vibrante, là, juste à côté de chez nous, en Espagne, en Sicile, dans les Balkans. Tout indique que nous étions proches des musulmans, que nos sociétés étaient poreuses, pour des raisons géographiques et musicales, pour des raisons médicales ou des raisons de campagnes militaires.

Car même nos guerres sont des signes de communauté de vie. Les musulmans et les chrétiens se faisaient la guerre, allègrement, comme tous les voisins le faisaient. Nos guerres contre les musulmans n’ont rien à envier aux guerres inlassables entre les Français et les Anglais, les Bourguignons et les Armagnac. D’ailleurs, en Espagne, les musulmans se faisaient aussi la guerre entre eux, et les chrétiens étaient fréquemment des alliés de tel ou tel chef musulman.

Enfin, la France partageait énormément de choses avec la culture arabe. Il n’est pas jusqu’à Denis de Rougemont qui, dans L’Amour et l’Occident, fait naître dans la poésie arabe la nouvelle façon de parler des Cathares qui mèneront les Occitans à créer le Fin’amor et l’amour courtois. Par conséquent, et de nombreux historiens partagent cette théorie, la grande poésie des Troubadours trouve son origine dans la poésie arabo-andalouse.

Ce qu’ils ont en commun, Renan, Goughenheim et Zemmour, est de n’être formé ni en arabe ni en islamologie, ni en histoire du monde islamique… À la lettre, ils n’y connaissent rien. Leur talent consiste à impressionner des shampouineuses abonnées à Valeurs Actuelles. Ils sont des idéologues qui nient la réalité simple que les Européens doivent beaucoup à la culture arabe. Se battre pour prouver le contraire est vraiment une perte de temps.

Basé sur des mensonges de pseudo-historiens, Zemmour dit que l’islam a permis la traduction de textes scientifiques et mathématiques mais qu’il refusait la philosophie grecque car le savoir philosophique « contesterait le Coran et le Dieu unique. » Certes, il faut être stupide pour penser de la sorte puisque le Coran est un texte ouvert à la science et à la réflexion personnelle, mais surtout, il faut vouloir à tout prix fermer les yeux sur le réel. Il faut n’avoir jamais ouvert un livre d’Averroès, d’Avicenne, d’Al Farabi, de Ghazali, et de centaines d’autres philosophes arabes qui commentaient notamment le De l’âme d’Aristote.

Bon, mais en quoi cela heurte-t-il le cœur d’un patriote français ? En ceci que lorsqu’on aime la France, on aime se représenter que les créateurs français ont eu l’intelligence de voir ce qui se faisait à côté de chez eux et ont eu le goût d’imiter les voisins pour acquérir de nouveaux savoir-faire. Cette aberration historique d’une culture européenne étanche à la culture islamique voisine n’est pas un signe d’amour de la culture européenne, bien au contraire. Pendant sept siècles, l’Espagne était musulmane et s’en portait bien, sept siècles de vie plus développée qu’en France, sept siècles de paix relative et de prospérité plus manifeste qu’en France. Et pendant ces sept siècles, nous n’aurions eu aucun échange avec nos voisins ibériques ? Nous n’aurions été au courant de rien, nous nous serions bouchés les oreilles et aurions tout fait pour rester dans l’obscurité qui était la nôtre ? Quelle fierté française en effet.

Nous savons que cela est faux, qu’il y a eu de nombreux échanges, mais même si nous ne le savions pas, ce serait méprisant pour l’esprit français que d’imaginer nos ancêtres vivant en contigüité avec une civilisation supérieure et n’en rien retirer, ne pas s’y intéresser, ne nourrir aucune curiosité à son égard. Quelle gloire y a-t-il à rester sourds et aveugles aux avancées culturelles, technologiques, architecturales et culturelles des voisins andalous ?

Éric Zemmour, l’idéologue chéri de l’extrême-droite, est tellement obsédé par sa haine des Arabes qu’il est prêt à tous les mensonges et toutes les perversités rhétoriques pour les exclure du roman national. Il veut croire que Napoléon méprisait les Arabes lorsqu’il cherchait à se faire accepter d’eux, que François 1er n’aimait pas l’arabe au moment même où il ouvrait une chaire d’arabe au Collège de France. Il faut pourtant que les Français qui gardent un bon fond se méfient de ce prophète de malheur. Si vous aimez la France, ne la réduisez pas à un peuple sans ouverture d’esprit, sans capacité d’apprécier ce qui se fait à côté de lui. Aimer la France, c’est imaginer les Français comme de fins observateurs plutôt que des autistes rejouant éternellement des farces racistes.

Éric Zemmour n’aime pas la littérature française

L’extrême-droite se réarme avec force, et avec l’aide de médias complaisants et d’intellectuels coopérants et compatibles, elle impose ses mots, sa vision des choses et sa conception de l’ennemi à abattre. Nous l’avons vu en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, aux Philippines, en Europe orientale.

En France, cela prend un tour particulier. L’extrême-droite préempte l’amour de la France, de l’histoire et de la haute culture. Or je suis personnellement blessé d’entendre Eric Zemmour laisser croire qu’il aime la France et la littérature, et même qu’il incarne la France et sa culture. Selon moi, le meilleur antidote contre cette offensive politique est de pratiquer la littérature française.

Je voudrais montrer que ce que Zemmour aime, ce n’est ni la France ni sa littérature.

Premier point, première vidéo : il dit que Jacques Bainville est son écrivain préféré. Bainville (1879-1936) est un écrivain réactionnaire intéressant mais qui n’a pas apporté d’avancées significatives dans le champ littéraire. On peut aimer Bainville, cela ne me dérange pas, chacun ses goûts, mais que l’on considère ces quelques noms d’écrivains de la même génération : Paul Claudel né en 1868, Marcel Proust né en 1871, Paul Valéry né en 1871, Max Jacob né en 1876, Victor Ségalen né en 1878, Guillaume Apollinaire né en 1880, Blaise Cendrars né en 1887. N’en jetez plus.

Peut-on dire qu’on aime la littérature quand on préfère Jacques Bainville à Marcel Proust ? J’affirme que non. On a le droit de préférer un auteur d’extrême-droite, je ne me situe pas sur le terrain du droit. Ce qu’on aime dans ce cas-là c’est autre chose : une idée politique, une posture existentielle, une image, je ne sais pas, tout ce que l’on veut mais pas la littérature.

Deuxième point : il ne cite que des Français, prétendant par là n’aimer que la France. Quand on ne lit pas les grands auteurs des autres pays, c’est qu’on n’aime pas vraiment la littérature, et en particulier la littérature française. C’est comme si vous prétendiez aimer le football mais que vous ignoriez tout de Messi, de Ronaldo et de tous les championnats étrangers. Vous seriez juste un adorateur fanatique de votre équipe de village mais certainement pas un connaisseur.

La littérature en classe de FLE ? « C’est difficile ! »

Cela fait bientôt vingt ans que le sage précaire enseigne la littérature à des étudiants étrangers. Je n’en reviens pas moi-même. Ma vie a été si flottante que je n’imaginais pas pouvoir dire une phrase qui exprime une telle continuité.

Je n’ai pas enseigné la littérature tous les ans pendant vingt ans, il y a quand même des trous dans le gruyère, mais enfin, si je résume, voici les institutions qui m’ont payé pour cette activité, entre autres activités :

2001-2004 : Saint Patrick College, Dublin, Irlande.

2005-2006 : Université de Nankin, Chine.

2006-2008 : Université Fudan, Shanghai, Chine.

2011-2012 : Université Queen’s de Belfast, Royaume-Uni.

2015-2020 : Université de Nizwa, Sultanat d’Oman.

2021 – en cours : Université des études internationales de Jilin, Changchun, Chine.

Mon rôle pédagogique a beaucoup évolué dans ces diverses institutions. Parfois on me faisait confiance au point d’être en charge de construire le programme d’enseignement, de développer ce qu’on appelle le « curriculum », et à dans d’autres cas au contraire on me jugeait à peine capable d’animer un groupe de théâtre.

De même mon statut administratif a varié du tout ou tout. Dans certains cas, j’étais la cinquième roue du carrosse, dans d’autres j’étais carrément le chef du département.

Dans tous les cas, une chose ne change pas : enseigner la littérature française à des étudiants étrangers m’a mis en première ligne pour saisir ce que ressentent ces mêmes étudiants, leurs désirs, leurs peurs, leurs rejets ou leurs passions.

Or, comme la littérature est pour moi le plaisir des plaisirs, il m’a fallu des années pour ouvrir les yeux sur la réalité : les étudiants la trouvent « difficile ». Pour eux, pour la plupart d’entre eux, étudier des romans est un véritable calvaire.

Ici le sage précaire pourrait se faire mousser. Il le pourrait. Il pourrait rappeler qu’il a reçu des compliments qui lui disaient en substance : « Avant je trouvais les cours de littérature difficiles et ennuyeux mais avec vous j’ai compris que ça pouvait être amusant et intéressant. » L’un des compliments les plus beaux fut envoyé par une Chinoise : « pour la première fois j’ai réalisé qu’un poème de langue française pouvait être aussi beau qu’un poème chinois. » Et puis il y a celles qui me trouvaient beau et qui voulaient partager mon lit… non, ça c’était dans mon rêve seulement.

Je pourrais me vanter, donc, mais ce n’est pas mon genre.

Ce que je voudrais dire, ici, c’est qu’il y a un impensé dans l’enseignement des lettres dans le domaine du FLE (français langue étrangère). Comme c’est impensé, c’est désordonné et confus, c’est un embrouillamini que je vais tenter de dénouer. Cet angle mort concerne notamment le fait que la majorité des étudiants et des professeurs n’aiment pas la littérature alors même que nous, nous l’adorons. C’est cette distance entre des gens comme moi qui viennent avec leur amour de la lecture et des gens comme mes étudiants, que je voudrais essayer de comprendre.

La lecture est tellement consubstantielle à ma vie quotidienne que je ne pouvais pas saisir l’effroi qu’elle inspirait chez certains. Le livre est à mes yeux une créature si agréable, si chaleureuse, si amicale qu’il me fallut des années de patience pour accepter l’idée qu’il est un objet inerte pour beaucoup, voire une arme contondante, un poing fermé qui blesse. Pour de nombreuses personnes, le livre est une chose hostile.

Il y a un grand décalage entre ce que nous croyons faire en tant que passionnés de littérature, d’idées, de philosophie et d’art, et ce que nous faisons réellement au yeux des étudiants. De plus, il me semble qu’une forme d’hostilité envers les lettres est en train de croître au sein des formations d’enseignants elles-mêmes.

Alors puisque l’université se rapproche de l’entreprise, puisque le monde de l’éducation adopte les valeurs et les méthodes du management, le sage précaire parle comme un manager : il faut conduire un audit de la situation des lettres en contexte de langues étrangères, basé sur un benchmarking sans concession, pour élaborer dans un second temps un action plan qui rende l’enseignement de la littérature plus efficace.

Ou alors, solution alternative, on peut s’en foutre et gratter sa guitare en chantant du Brassens.