Schumann chez les thésards

On sait combien la musique me pèse, surtout dans sa dimension discriminante de snobisme rock’n’roll.

Dans le bureau collectif des thésards, nous avons découvert dans un placard jamais ouvert une boîte mystérieuse. Nous l’avons posé sur un bureau et nous l’avons ouvert : c’était une platine de disques portative. 33 tours et 45 tours sont les bienvenus sur ce matériel hi-fi datant des années 70. Un coffret de disques russes l’accompagne, édité en URSS. Des disques de phonétique.

J’ai laissé la chose sur le bureau et suis allé dans un magasin de charité pour acheter des disques vinyles. Ils devaient coûter une livre sterling chacun, mais la vendeuse mes les fit au prix de cinq pour une livre. Je prix un disque de Schumann, un de Mozart, un de Berlioz, un de Borodine et un de musique traditionnelle irlandaise.

 

Mes amis thésards ont ri gentiment. Ils se sont un peu moqués du disque irlandais, et n’ont pas été outrageusement cruels avec la musique classique. Maintenant quand ils parlent d’organiser une party, ils m’interpellent pour me demander si je veux bien être DJ avec mes disques funky.

Cet après-midi, j’ai fini mon déjeuner avant tout le monde pour retourner au bureau et m’y retrouver seul. Je voulais écouter un peu de musique. Mes amis sont rentrés eux aussi, bien vite, et ont fait de gracieux commentaire en entendant le son du piano. L’une a même dit « So civilised » en entrant. Si elle savait la folie qui se cachait sous ce morceau, elle ne prononcerait pas ce mot-là. Une jolie blonde trouve que c’est très joli, « very nice », et je décide de laisser le disque poursuivre son cours, en espérant ne pas trop déranger mes camarades.

Celui qui tourne à cette minute, pendant que j’écris, c’est Schumann : la sonate pour pianoforte en fa majeur, op.11. Interprété par Malcolm Binns, il s’agit d’un beau disque de 1964, enregistré à Londres, aux éditions Saga, dont la pochette représente un paysage campagnard peint à l’encre, ou à la gouache. 

En ce moment précis, c’est le troisième mouvement, « Scherzo ed Intermezzo : Allegrissimo », tellement guilleret et rapide, et tellement mélancolique par alternance. On sent venir la fin de la sonate, les dernières reprises du thème sont plus fatiguées et un peu désordonnées.

Le Finale, « Allegro un poco maestoso », je l’écoute avec attention et ne peux plus travailler sur ma thèse. C’est le problème avec la musique, soit cela m’importune, soit cela me charme trop. Dans tous les cas, cela m’empêche de me concentrer sur autre chose.

Quand la sonate s’achève, quelques-uns applaudissent brièvement. Entre temps, plusieurs étudiants seront entrés dans le bureau, tous exprimant le même étonnement amusé. De la musique classique, à nos âges, quelle loufoquerie.

Un leprechaun fatigué en route pour la Suisse

Sur cette photo, le vert de mon chapeau n’a pas seulement pour but de d’entrer en relation avec la couverture du livre de Nicolas Bouvier en arrière-plan. La composition a davantage de sens que cela.

Le vert du chapeau est en fait la couleur de l’Irlande, et le chapeau lui-même un élément de costume pour fêter la Saint Patrick, le sain patron de l’Eire.

Je voulais rendre hommmage à l’Irlande car je viens de recevoir une bourse de la part de l’ADEFFI, l’association des études françaises d’Irlande. Comme cette année, la bourse était subventionnée par l’ambassade de Suisse, j’ai fait un dossier de candidature qui mettait en avant mon travail sur l’écrivain voyageur genevois Nicolas Bouvier.

L’argent qui m’a été attribué servira à faire un petit voyage en Suisse, aux archives de l’écrivain. D’où la présence de ses Oeuvres complètes en arrière plan de ma photo. Ainsi en un seul cliché, sur une seule ligne, il y a à la fois ma tête, l’Irlande et la Suisse.

Il fallait une petite photo pour un bulletin en ligne qui informe des petits événements de l’université. Mes amis thésards ont procédé à quelques prises de vue, et ce sont ces deux-là qui ont été élues par le haut comité des affaires picturales de mon bureau collectif.

Or, il est fort à parier que l’université choisira le deuxième cliché, sans le chapeau de Leprechaun.  

 

Le Titanic au secours de Belfast, la ville-catastrophe

Titanic Museum, Belfast

Le Belfast Telegraph déploie en pleine page un superbe projet : un grand musée sur le Titanic, dont l’architecture rappelle un peu la coque d’un bateau et dont la couleur dorée doit faire oublier tous les malheurs de la ville.

Le journal insiste pesamment sur le fait que le nouveau musée sera la « tour Eiffel de Belfast », et qu’il symbolisera la ville au même titre que le Colisée symbolise Rome, et Big Ben Londres.

Non.

Je ne veux pas être désagréable, mais non, le musée ne symbolisera pas Belfast. Ce qui symbolisera Belfast, pour quelque temps encore, ce sont les violences entre catholiques et protestants. Comme c’est le cas pour Verdun, pour Beyrouth, pour Guernica, pour Hiroshima, pour Omaha Beach, quand on prononce le nom de Belfast, les gens pensent d’emblée à des images de guerre. Les gens pensent « bombe », « IRA », « guerre civile ».

Cela changera bien sûr, avec le temps, mais rien ne sert de se précipiter comme le font les idéologues d’Irlande du nord.

Quelques pages plus loin, le même journal consacre une double page à ceux qui sont encore dans les cadres mentaux des Troubles, ceux qui n’ont pas encore tourné la page de la guerre civile. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : il y a encore 88 murs de séparations entre quartiers, alors qu’il y en avait moins de la moitié en 1974. La ségrégation est donc en situation croissante. Le mur le plus important est d’une longueur de 5 kilomètres. Et les dernières élections en date ont montré un net recul des partis non-communautaires. Quoi qu’en disent les idéologues, le peuple a encore voté massivement pour les « unionistes » (plutôt protestants, pour l’union avec la Grande Bretagne) ou pour les républicains (plutôt catholiques, en faveur d’une réunification de l’Irlande). Ils n’ont été attirés ni par les verts, ni par les socialistes, ni par les trucs multiculturels.

Alors les idéologues se tournent vers l’architecture grandiose. Des millions de livres sterling pour un gros monument à la gloire de Belfast. C’est ici que le célèbre Titanic a vu le jour, alors célébrons-le, chantons-le.

On n’a pas encore osé mettre en avant le fait que le Titanic est surtout célèbre pour avoir coulé, et qu’il est, pour toujours, le symbole de l’échec technologique naval, et d’une grande catastrophe humaine. On veut faire un gigantesque bâtiment pour que l’histoire récente paraisse toute petite à côté, mais ce que l’on risque de faire, c’est de redoubler la réputation de Belfast comme ville-catastrophe.

Ou comment inventer un urbanisme de la fêlure, de la blessure et de l’échouage en pleine mer.

Tullyquilly, Irlande du nord : Le stage au vert du sage précaire

 

Angelo, le coq de la basse-cour
Retour à Tullyquilly pour respirer l’air frais du comté Down. Daniel a maintenant une vingtaine de poules, et les omelettes que je me suis faites furent glorieuses.
Je n’aurais jamais pensé trouver des poules jolies, et pourtant, Daniel a choisi consciencieusement son cheptel, des races diverses et des plumages de toutes beauté. Certaines, que je n’ai pas photographiées, ou mal, faisaient penser à des animaux sauvages d’Amérique latine.
 

Malgré l’automne et le froid récent, le cottage est très fleuri. Ce n’est pas la moindre des surprises, à l’arrivée.

Poulailler triangulaire sur Lady's view

 

Le grand poulailler de Tullyquilly
 
 
Daniel n’arrête jamais de construire de nouvelles choses, d’agrandir, d’investir et d’entreprendre. Tout semble indiquer que c’est structurel à l’esprit de Daniel ; mais à l’entendre il est en passe d’atteindre ses objectifs, et il n’aura bientôt plus besoin d’entreprendre des travaux. Pourtant, il n’avait pas de plan prédéterminé, et tout le semblait suivre un cours hasardeux. Apparemment non, Daniel avait une sorte de plan virtuel, un modèle abstrait qu’il est en train d’imiter.
 
Je n’ai pas participé à la confection des épouvantails, mais j’ai participé au montage de la serre. À l’époque, cela me semblait démesuré et impossible à maîtriser pour un homme seul. Mais les photos témoignent que j’avais tort.
 
 
Des fraises fin octobre, en Irlande du nord
 
 

L’argent des voyageurs

J’avais mis en ligne ces quelques phrases dans mon blog consacré à la ville de Nankin. Je ne savais pas encore que j’allais me spécialiser dans la littérature des voyages.

« Vous avez remarqué, les voyageurs, dans les livres, ne travaillent jamais. Ils voyagent, ils vont d’hôtel en hôtel, et on ne sait jamais d’où leur vient l’argent. Souvent, ils font de grands discours sur le voyage, toujours lénifiants, (pourquoi veut-on toujours parler sur le voyage, et pourquoi est-ce toujours si ennuyeux ?) mais on ne sait pas comment on pourrait, nous aussi, mettre à exécution de tels projets de déplacements, de vagabondages, de flâneries métaphysiques. »

 Aujourd’hui, je découvre une toute jeune fille qui a écrit un livre de voyage, Chroniques de l’Occident nomade. A 25 ans, alors qu’elle n’a pas encore terminé son mémoire de master en littérature française, elle sort un texte qui lui vaut le prix Nicolas-Bouvier, décerné lors du festival Etonnants-Voyageurs, en 2011. Bravo à elle. J’attends de revenir en France pour le lire, car à Belfast, malgré le nombre important d’âmes charitables, personne ne serait disposé à me prêter un tel livre écrit en français. Et il est trop cher pour que je l’achète sur une librairie en ligne.

« Trop cher », le mot est lancé. L’argent est beaucoup trop souvent ignoré des récit de voyage, alors que tout, dans le voyage, dépend de l’argent dont dispose le voyageur. Si je suis à Belfast c’est qu’on m’y a octroyé une bourse d’étude. Si j’ai vécu à Shanghai, c’est qu’on m’y a donné un boulot. Si je ne sais pas où je serai après ma thèse, c’est parce que je ne sais pas encore qui me donnera de l’argent.

Or, voici ce qu’écrit Aude Seigne, l’auteure suisse couronnée à Saint-Malo, à propos de son éthique de voyageuse, et qui m’a rappelé mon ancien billet écrit à Nankin :

« Il ne s’agit plus de décrire des peuples, de les comprendre, de se comprendre, d’en extraire une théorie du bon voyageur. Il existe désormais un Occident nomade, pour qui prime l’abandon vers l’ailleurs, le désir de vide, la pure liberté. Et nous verrons ce que cela donne ».

J’avoue que je ne sais pas ce que veut dire « l’abandon vers l’ailleurs », « le désir de vide », et encore moins « la pure liberté ». Et mon esprit mauvais ne peut s’empêcher de demander d’une voix sourde : « Bon, admettons pour l’abandon vers l’ailleurs, mais comment on fait niveau budget ? »

C’est pourquoi vous ne lirez jamais sous mon clavier des choses telles que « l’errance », « ma vie nomade », ou alors je parle de nomadisme au sens où les Gitans le sont, et je parle de l’errance au sens de l’erreur, ou de la chose erratique. Il me semble que le récit des voyageurs serait plus intéressant s’ils incluaient des questions de budget, de survie, de contrats, d’ambition pécuniaire.

Est-ce qu’on travaille avant et après de partir ? Dans ce cas, les voyages ne sont ni plus ni moins que des vacances bourgeoises un peu améliorées. Est-ce qu’on s’auto-finance en travaillant sur place, au loin, comme je le fais moi-même ? Mais alors on est loin du « vide » et de ‘l’abandon ». Ou alors est-ce que le voyage est payé par une organisation ? Un Etat (pour les grands explorateurs du type Colomb et Bougainville), un groupe de marchands (pour les voyageurs commerçants du type Marco Polo), un groupe de presse (pour les grands reporters), une chaîne de télévision, un centre de recherche, ses propres parents ?

La question se pose, et je crois qu’il faut y répondre dans le corps de son texte. Les scientifiques ne manquent pas de le faire car l’organisme financeur participe du prestige de leur entreprise. Il serait bon que les écrivains, les poètes, les amoureuses et les rêveurs s’y mettent eux aussi.

Dimanche à Derry, sur le Peace Bridge

 

Peace Bridge, Derry

 Le dimanche en Irlande du nord, le train coûte six livres sterling pour tous les trajets que l’on veut. C’est donc l’occasion d’aller faire un tour au bord de la mer, ou dans une cité voisine. C’est ce que j’ai fait en me rendant une petite journée à Derry, afin d’aller voir le nouveau pont en zigzag qui est censé symboliser la paix.

L’une des nombreuses supériorités du train sur le bus, c’est que l’on peut y emporter son vélo. Or, Derry est très agréable à visiter à vélo. Il y a des côte et des points de vue spectaculaires, tout ce que les cyclistes affectionnent.

 

Surtout il y a la Foyle, le fleuve qui sépare le centre ville catholique et le quartier protestant. Jusqu’à cette année, il n’y avait qu’un pont, d’aillleurs très chouette, à double étage et bleu. Aujourd’hui, avec cette passerelle en zigzag, financé par l’Union Européenne, la ville se tourne davantage vers son fleuve, ce qui est toujours une bonne nouvelle.

A la gare, les piétons attendent une navette pour le centre ville, alors que le cycliste part d’un air modeste, mais intérieurement il triomphe. Il prend la poudre d’escampouille et dirige vers le nouveau pont. Du côté protestant, il faut construire un nouveau quartier, car il n’y avait pas grand-chose, alors les urbanistes ont fait ce qu’ils font toujours, de Shanghai à Dublin : un quartier de verre, de pierre et de fer.

Une exposition de dessins d’enfants accompagne inévitablement le nouveau quartier du nouveau pont. Des enfants qui ont sagement répété ce que les adultes leur ont ânnoné : « I think the bridge should be called Hope. » Des dessins de bons élèves, ennuyeux, dont le talent suprême est de savoir plaire à leur maîtresse, à leurs parents, et par extension à tous ceux qui ont du pouvoir. « Derry-London Derry, the city that believes in you« . Quel enfant d’abrutis appellerait sa propre ville « Derry-London Derry » ?

Le pont est une belle construction, constitué de deux inflexions pour signifier que la paix prend des chemins tortueux, et aussi pour symboliser les compromis que l’on doit faire, les pas de côté, tout ça. Conçu par le cabinet anglais Wilkinson Eyre, il fait une belle courbe dans le paysage, et il est indéniablement photogénique.

Je me suis promené dans la jolie ville de Derry, roulé sur ses remparts, et j’ai sacrifié à mon péché mignon : lire le journal du dimanche dans un café, pendant des heures.

Quand je suis retourné sur le pont (c’est-à-dire quand les femmes du café ont fini par me virer, à force de passer la serpillère tout autour de moi), le soleil couchant illuminait les grands montants blancs qui soutiennent la table du pont, et les promeneurs continuaient d’emprunter ce nouveau chemin dont ils sont raisonnablement fiers.

Un homme s’est arrêté près de moi pour me demander ce que j’en pensais. Nous sommes convenus que c’était très beau, il m’a dit que c’était « well engineered« . J’ai demandé qui était l’architecte, il m’a dit qu’il n’en savait rien, mais qu’il était satisfait de la manière dont les travaux se sont déroulés. J’ai voulu lui demander s’il était lui-même dans le bâtiment, mais le vent et le froid les ont poussés, lui et sa femme, à me laisser à ma photo.

Au bout du pont, sur le côté protestant, un homme jouait de la cornemuse. Face au soleil, il se mesurait au vent, et il remportait la victoire, car on l’entend depuis le milieu du pont.

Apostrophes

Dans les médias, il faut savoir être conservateur. Il y a des émissions qu’il aurait fallu garder car une fois perdues, elles sont perdues pour toujours.

Qui songerait à éteindre Des chiffres et des lettres ? C’est la reine des émissions de jeux télévisés. On n’a jamais fait mieux, en terme de dramaturgie, de suspens et d’humour durable. Datant des années 60, c’est l’une des rares choses que les Anglais ont reprises de notre télévision, avec Countdown qui est diffusé depuis les années 80 outre-Manche.

Or, notre télévision n’a pas toujours eu la même pertinence, et se veut un peu trop jeuniste parfois. On n’a pas cette attitude conservatrice que savent soigner les Britanniques. On l’a, mais on ne l’a pas systématisée.

Souvent je me demande comment on pourrait parler de livres à la télévision. Les émissions littéraires se succèdent et se ressemblent dans l’échec. Bernard Pivot avait des détracteurs, et on peut critiquer ses options, sa culture et sa place dans le champs littéraire, mais depuis qu’il est parti, on pleure chaque semaine Apostrophes.

A titre personnel, je ne suis pas un adorateur de Pivot ; je lui préférais les documentaires de Pierre-André Boutang. Adolescent, j’enregistrais son émission Océanique, sur la trois, car ça passait trop tard et qu’il y avait école le lendemain. Son documentaire sur André Dhôtel m’a marqué plus profondément que toute autre émission de télévision. Et je ne parle pas de L’Abécédaire de Gilles Deleuze, que j’ai regardé cent fois.

On peut aussi préférer Pierre Dumayet, même s’il a été moins marquant pour des gens de ma génération. On peut préférer qui l’on veut, mais personne n’a jamais eu la stature populaire et nationale, presque mythologique, de Bernard Pivot.

C’est quand même extraordinaire que nous ayons réussi à saborder Apostrophes : c’était d’une certaine manière la meilleure émission littéraire du monde! Nulle part ailleurs il n’y a eu d’émission littéraire qui soit parvenue à s’imposer dans la culture populaire d’un pays. Demandez à un Anglais, un Américain, un Japonais ou un Italien qui est le grand médiateur des livres chez lui, il ne saura pas répondre. Demandez cela, même aujourd’hui, à un paysan berrichon, un plombier sarthois, un mineur stéphanois ou un immigré algérien, ils vous répondront sans hésiter Bernard Pivot.

Regardez-le aujourd’hui, Pivot, il est toujours vivant, toujours vert… Qu’est-ce qu’il fout ? Il ne pouvait donc pas continuer son émission, sans faire suer son monde ? Il avait déjà commis une erreur en voulant produire une émission plus dynamique dans les années 90, Bouillon de culture, qui s’est mise insensiblement à singer Apostrophes. Puis il a eu le toupet d’arrêter la télévision. Il avait le devoir de continuer. Si ce n’était pas pour lui, il fallait le faire pour la France. Pour accompagner les rentrées littéraires et les événements éditoriaux qui ponctuent nos vies de lecteurs. Pour qu’on puisse le critiquer, le vilipender, lui reprocher ses choix et ses plateaux. Un mythe national, ça doit souffrir un peu.

Depuis, on voit des émissions littéraires remarquables de constance dans la faute de goût. Ce qui m’agace le plus, ce sont les efforts désespérés des caméras et des scénographes pour « dynamiser » leurs émissions, comme si le livre était trop chiant et qu’il fallait attirer le chaland avec du mouvement. Arrêtons de vouloir être dynamique! La lecture n’est pas quelque chose de dynamique. Les mouvements de caméra empêchent de rencontrer des livres et des auteurs.

Premier principe : des caméras fixes pour parler des livres.

Et puis Pivot avait ce génie, tout personnel, d’être un peu le naïf de service, qui rigolait, qui s’étonnait, qui était impressionné. Il n’intimidait pas le spectateur, il n’importunait pas l’invité, il ne lui coupait pas trop la parole. Et le dynamisme existait, mais il venait de la parole des invités, des échanges, des traits d’humour de certains, des morceaux de bravoure d’autres. Il avait ce génie de dynamiser une rencontre d’écrivains, c’est très rare, et il fallait tout faire pour qu’il reste.

Il fallait garder cette émission pour en faire une véritable institution médiatique. Il fallait être conservateur dans le bon sens du terme, comme les Anglais savent l’être, comme on sait l’être avec nos cathédrales et nos hôtels de ville.

Même constat pour les émissions politiques. Il fallait conserver L’Heure de vérité. C’était la bonne formule télévisée, parfaite pour un dimanche midi après Téléfoot.

Quand on possède quelque chose de bon, dont on sait que cela se bonifiera en vieillissant, il ne faut rien toucher. Il y a des émissions qui sont des petits chefs d’oeuvre, il ne faut surtout pas chercher à les améliorer ni  à rajeunir leur audience.

Il faut reprogrammer Apostrophes, rembaucher Pivot, même contre sa volonté, et chercher un successeur, quelqu’un qui saura incarner les livres et les débats actuels. Pas une star, quelqu’un de discret, pour laisser la place aux stars du livre. Et de temps en temps, il y aura des surprises, des révélations, des événements qui pimenteront le vendredi soir de celles et ceux qui aiment se tenir au courant de ce qui se publie. On est un pays littéraire ou on ne l’est pas.

L’aventure lexicale du récit de voyage

Ceci répondra aux trop rares interrogations concernant la différence qui existe entre roman et récit de voyage.

Valérie Magri-Mourgues a fait un gros travail de « textométrique » sur ces deux genres. Elle a pris douze auteurs, de Chateaubriand à Loti, et a analysé pour chacun de ces auteurs un récit de voyage et un roman. A l’aide de techniques scientifiques, statistiques, utilisant des logiciels particuliers, elle a compté, dénombré, listé, tant et si bien qu’on se retrouve avec un livre extrêmement bien écrit, qui contient des réponses fermes sur des questions génériques.

Car Magri-Mourgues ne se contente pas de dire s’il y a plus d’adjectifs dans l’un ou l’autre genre, mais élabore des outils d’analyse qui permettent d’avancer que le récit de voyage est un genre plutôt lyrique, et qu’il met en scène un univers plutôt fragmentaire.

Ce livre s’intitule Le Voyage à pas comptés. Pour une poétique du récit de voyage au XIXe siècle (Paris : Champion, 2009). 

On y apprend que le récit de voyage appelle des phrases plus longues que le roman.

Que la richesse du vocabulaire est plus grande aussi. En effet, « la variété lexicale du récit de voyage s’explique par les divers domaines que ce type de récit se doit de parcourir ; les mots étrangers voisinent avec les termes techniques ou spécialisés qui servent à décrire le monde découvert et ses autochtones » (Le Voyage à pas comptés, p.132).

Enfin, que le roman utilise une grammaire plus complexe que le récit de voyage.

Nous sommes alors en présence de deux sortes d’aventure, en réalité. D’un côté la variété des mots, de l’autre l’élaboration grammaticale. Comme dans les arts plastiques, on peut privilégier la forme (Picasso) ou la couleur (Matisse). Cela donne deux belles orientations esthétiques, que l’on pourrait aussi bien retrouver en musique, avec les oppositions sonorité/structure, harmonie/composition. Pour mettre en relief ces deux tendances génériques, Magri-Mourgues invente la belle notion d’ « aventure lexicale » :

« Là où le récit fictionnel exploite les paradigmes grammaticaux, explore les variations morphosyntaxiques, le récit de voyage se contente d’une expression monolithe, privilégiant l’aventure lexicale. »

Je trouve cela très enthousiasmant. L’aventure lexicale, ça me plaît beaucoup, ça me fait penser à Berlioz. Les varitations morphosyntaxiques, ce serait plutôt Chopin.

Statistiques du récit de voyage et du roman

Je viens de découvrir une spécificité amusante du récit de voyage, mais avant de la donner, je vais poser une devinette aux lecteurs, afin que la réponse prenne plus de sens;

Prenez un roman et un récit de voyage, écrits la meme année et par le meme auteur. Lequel des deux possède

1- Les phrases les plus longues ?

2- La plus grande richesse de vocabulaire ?

3- La plus grande complexité grammaticale ?

Aucun des deux genres ne possède les trois caractéristiques, donc faites votre choix.

Dans les remous de la Lagan

Le jour finissait. Je lui donnais trois ou quatre heures, maximum.

Mon désir de rivière, lui, croissait. Je voulais ardemment faire un peu de rivière, un peu de canot. L’eau était froide, en octobre, mais j’avais acheté une combinaison aquatique, un truc en néoprène à manches courtes, que je voulais étrenner de toute force.

J’ai plié mon bateau gonflable dans ma sacoche pour vélo, enfilé ma combinaison et mis des vêtements par dessus, et ai roulé jusqu’aux bords du fleuve Lagan. Il pleuvait un peu.

En pleine nature, je vois un embranchement, où l’eau prend de la vitesse à droite, et reste molle à gauche. Curieusement, le cours d’eau donnait l’impression de monter une côte.

Je vais y voir de plus près et je constate que ce sont de vrais rapides qui se forment sous un pont de bois court et haut. Je tâte un peu le terrain : il est très facile d’accéder à la rivière en amont, et en aval il est relativement aisé de revenir sur la berge.

Je gonfle mon bateau et me jette à l’eau. C’est la première fois que je tente l’aventure dans des rapides qui ont l’air dangereux. Un promeneur me dit que d’habitude l’eau est bien plus calme.

Je me laisse glisser et me fais tanguer furieusement dans les remous. Mais je ne chavire pas. Le bateau est plein d’eau, je suis évidemment tout mouillé. Je remonte sur le côté et retourne à mon vélo, un peu sonné.

J’ai fait le passage plusieurs fois pour m’entraîner. Mon but est descendre des rivières, et de ne pas craindre le premier remous.  

Mon vrai but est de descendre le fleuve Liffey, en Irlande, qui traverse Dublin en fin de course. Je sais qu’il y a quelques rapides et quelques cascades. Il faut que je me prépare pour prendre tout le plaisir possible, le cas échéant.