Coming out : le sage précaire est de droite

Image sans rapport direct avec le contenu du billet. Photo de Quang Nguyen Vinh sur Pexels.com

D’abord il faut reconnaître que le sage précaire est un individualiste qui ne croit pas aux bienfaits de l’État centralisé, qui méprise le salariat, qui accepte l’inégalité entre les hommes, qui trouve normal de perdre son emploi, qui apprécie de vivre dans un monde sans pitié. Le sage précaire vit dans un monde précaire, où chacun se débrouille.

Pour résumer ma position politique fondamentale en un mot : je suis anarchiste. Je l’ai toujours été et ne vois pas de modèle idéal plus proche de mes affects primitifs. Les hommes ne sont pas sur terre pour obéir à des supérieurs, pour compter leurs points de retraite, pour attendre des vacances, pour rembourser des emprunts, pour endurer le stress au travail, pour chercher un emploi ni pour se laisser enfermer dans un système social.

Si j’étais américain, je serais peut-être un libertarien. Peut-être.

Beaucoup de gens qui s’autoproclament de gauche ont dit de moi que je n’étais pas de gauche. Dont acte. Si vous le pensez, c’est que c’est vrai. Je ne ferai rien pour essayer de prouver que je le suis et cela seul me distingue de ces personnalités qui continuent de se réclamer de la gauche sans avoir jamais la moindre pensée pour les plus humbles d’entre nous.

Lire sur le même thème : Gauche ou Droite, où se situe le sage précaire ?

La Précarité du sage, 10 janvier 2021

Ceci est la première raison de mon coming out : je suis de droite, car je ne veux pas faire les efforts qu’il faut pour être de gauche.

Deuxième argument.

De nombreuses personnes me paraissent toxiques et devraient faire leur coming out aussi, comme moi. Des gens qui disent être de gauche et qui rejettent toute espèce de progrès pour les plus pauvres, les plus discriminés, les plus fragiles de la société. Qui sont ces gens ? Vous voulez des exemples ? Ils ne manquent pas : dans le monde politique, Manuel Valls et tous les socialistes qui ne sont pas gênés par la parole de Manuel Valls ; dans le monde de la télévision Caroline Fourest et Éric Nauleau ; dans le monde de la presse Philippe Val.

Sur le même sujet, lire Philippe Val, ou la trahison de la satire

La Précarité du sage, 18 avril 2009.

Ils emploient des mots qui avaient un contenu progressiste depuis les Lumières, mais qui sont devenus suspects au tournant de ce siècle, puis carrément réactionnaires aujourd’hui. Écoutons-les : « Je suis pour une gauche républicaine, laïque et universaliste. »

« Républicaine » : avant, cela signifiait un régime contestant l’arbitraire de la monarchie et la tyrannie du monarque absolu. Aujourd’hui cela envoie un signe d’uniformité et de nationalisme.

Laïque : avant, c’était une arme contre la toute-puissance de l’église catholique, son emprise sur les consciences et son influence politique. Aujourd’hui, ‘laïc » s’emploie pour lutter contre la religion pratiquée par les plus pauvres du pays. Une religion qui ne peut et ne veut rien imposer à la population majoritaire. Une « gauche laïque », c’est donc une gauche qui méprise les plus humbles, non une gauche courageuse qui se dresse contre une puissance.

Universaliste : avant, cela voulait dire que les hommes étaient égaux et qu’on ne devait pas considérer différemment les hommes de la classe dirigeante et ceux du Tiers-État. Aujourd’hui, on se dit universaliste pour contrer les minorités dans leur volonté de s’émanciper.

Alors, me direz-vous, pourquoi ne pas faire ce que font les gens de gauche ? Ils passent leur temps à dénoncer ces faux-jetons en disant d’eux qu’ils ne sont pas de gauche. Je refuse d’entrer dans ce genre de discussion. Qu’en ai-je à faire, moi, si des réactionnaires tiennent à se voir en « hommes de gauche » ?

Ceci est donc mon deuxième argument. Je suis de droite pour m’éloigner de tous ces racistes qui se disent de gauche, mais d’une gauche républicaine et laïque. Quand ils se diront de droite ou, comme on le dit en Amérique, « néoconservateurs », alors je reviendrai sur ma parole.

Troisième argument.

Les intellectuels de gauche sont brillants et j’aime les écouter. La palme revient à François Bégaudeau qui se révèle depuis des années comme un incroyable orateur. S’il n’est pas bon romancier, il est un excellent essayiste. Il répète et démontre qu' »il n’y a de gauche que radicale », et qu’ils sont eux de la « vraie gauche ». Je ne veux pas mouiller la sagesse précaire dans des arguties de ce niveau. Le sage précaire est trop précaire pour se sentir appartenir à la « vraie » gauche.

Sur le même sujet, lire Contre François Bégaudeau

La Précarité du sage, 19 septembre 2008.

Voilà, je conclus de tout cela que se dire de droite est une bonne combine pour se désengager de débats interminables, se délier les mains, et annoncer ses préférences politiques sur chaque sujet sans aucun automatisme ni dogmatisme.

Les articles d’Emmanuel Carrère

Appel à la solidarité.

J’aimerais lire les reportages qu’Emmanuel Carrère publie dans L’Obs. Je ne suis ni abonné ni désireux d’acheter l’hebdomadaire chaque semaine car je finance déjà assez d’organes de presse. Un homme seul ne peut pas s’abonner à tous les journaux. Il faut mutualiser nos abonnements.

Quelqu’un serait-il en capacité de partager avec moi les pdf des reportages de Carrère ? Je pense surtout à ses reportages qui couvrent le fameux procès « du Bataclan », ou « des attentats du 13 novembre ». En échange, je peux envoyer des articles des journaux dont je suis abonnés, et que je dévoilerai en privé, à la personne qui acceptera cet échange.

Dans un premier temps, je me dis que le procès du Bataclan recèle tout ce qui fait la spécificité des livres de l’écrivain : de l’épouvante produite par des gens ordinaires (L’Adversaire). Des portraits d’hommes et de femmes qui peuvent être attachants et qui se révèlent repoussants (Limonov). Un événement qui fait l’actualité nationale et internationales tout en ayant des répercussions sur la vie intime de l’auteur (D’autres vies que la mienne). Et surtout, un engagement religieux incompréhensible, une croyance qui peut mener à l’aberration, et qui est incompréhensible même à celui qui fut le jouet de ce fanatisme (Le Royaume). Je me plais à imaginer les pages qu’il va écrire.

Dans un second temps, je suis très curieux de savoir ce que Carrère va écrire sur l’islam. Il va certainement faire de sérieuses recherches sur la question. Il va sans aucun doute éviter l’écueil des donneurs de leçon et des spécialistes auto-proclamés. Il va faire une enquête, interviewer des gens, finir par se faire une opinion originale, probablement insoupçonnée. J’attends cela avec beaucoup d’impatience.

Naturellement, il n’est pas douteux que ces articles deviendront un livre l’année prochaine, ou dans deux ans, donc je pourrais attendre. Mais je suis impatient, comme vous le voyez, et d’ailleurs, je pense aussi qu’il y aura beaucoup de réécriture dans l’élaboration du roman à venir. Je désire donc avoir accès à la première version publiée de ces reportages, pour faire, le cas échéant, une comparaison avec le produit fini.

Or, comme on le sait tous, chez Emmanuel Carrère, le « produit » est toujours infini.

Les vainqueurs des élections présidentielles 2022

Il résulte de cette campagne électorale trois vainqueurs et une recomposition du paysage politique.

La victoire d’Emmanuel Macron est un événement historique mais elle était prévue, prédite et pressentie. Il a dû faire des erreurs mais comme il a gagné, il a été le meilleur, que peut-on dire de plus ? Avec l’équipe de bras cassés qu’il se traîne, soutenu par un parti sans doctrine, sans talent et sans identité, il a réussi là où personne ne pouvait réussir. Personnalité peu aimable, impopulaire et peu admiré, son succès a quelque chose de désarmant. Bien sûr, quand on a derrière soi les plus grandes fortunes prédatrices d’un pays, cela aide, mais ce n’est pas suffisant car il faut aussi beaucoup de talent et une chance inouïe. On a envie de lui dire, comme au sélectionneur Didier Deschamps : « Tu ne fais pas des choses qui nous plaisent, tu développes un jeu ennuyeux, mais bon, quelque chose en toi fait que tu gagnes alors vas-y, prends les rênes et tâche de ne pas nous faire trop de mal. « 

Le bon résultat de Marine Le Pen prouve qu’elle a admirablement réussi son coup : à la fois capitaliser sur son nom, profiter pleinement du travail de son père, surfer sur sa notoriété dans l’électorat populaire, et adoucir son image. Sa stratégie de dédiabolisation a fonctionné comme sur des roulettes. Même les critiques lui ont profité, c’est très fort.

Même la concurrence incroyable que lui a imposé Éric Zemmour des mois durant, elle en a fait son miel en sachant se faire discrète et en faisant profil bas. C’est de l’art martial en quelque sorte, puisqu’elle a su utiliser à son profit la force de ses adversaires. Elle a eu raison de laisser Jordan Bardella et Louis Alliot courir les plateaux télé, car elle n’est pas très bonne face aux micros.

Surtout, Marine Le Pen a eu un flair épatant en jouant la carte « éleveuse de chats ». C’était cul-cul, mais beaucoup de Français sont cul-cul. Des millions d’électeurs ont le même amour virtuel des animaux. Un amour tamisé par le filtre des réseaux sociaux et de Walt Disney. Un amour des animaux sans animalité si l’on peut dire. Je songe à tous ceux qui adorent les chats en occultant le fait qu’ils constituent une vraie menace sur la biodiversité. Lors du débat avec le président sortant, Le Pen a sorti un argument qui est passé inaperçu dans les médias mais qui a eu du poids dans la France guimauve qui se veut l’amie des bêtes : à propos des vaches qu’on allait abattre pour les bouffer, elle a désapprouvé qu’on leur fasse prendre l’avion pour « réduire la souffrance animale ». Génial, politiquement. Macron a été muet sur ce point, il n’a même pas entendu car il surplombait, comme Jupiter. Mais ce que personne n’a relevé, des millions d’oreilles l’ont entendu et ont apprécié.

Enfin le troisième vainqueur de cette élection, c’est bien sûr Jean-Luc Mélenchon. On lui doit la renaissance d’une gauche plus intéressante que celle du Parti socialiste. Là aussi, quel score pour un homme détesté de toute part. Face à une telle hostilité et compte tenu d’un abstentionnisme prôné par des stars de gauche, recueillir un tel suffrage est la marque d’une stratégie intelligente et d’un travail de terrain impressionnant, piloté par des gens qui savent s’organiser. J’entends souvent dire que Mélenchon est un « bon orateur », et que c’est là sa principale qualité. C’est faux, s’il n’avait que son talent oratoire, il aurait obtenu le score d’un Jean Lassalle ou d’un Éric Zemmour.

Zemmour justement. Sa défaite est l’autre bonne nouvelle de ce scrutin. Si seulement on pouvait s’en être débarrassé, ce serait merveilleux. Mais je n’y crois pas, malheureusement.

L’avenir proche nous dira s’il faut compter Zemmour parmi les vainqueurs ou les vaincus de cette présidentielle, qui ne fut pas moins passionnante qu’une autre.

Amateurs et Professionnels de l’écriture

Lettre de ma soeur qui pensait n’avoir jamais écrit. Lettres du Brésil, 2015.

Pour choisir les livres que vous achetez et lisez, vous suivez des critères inconsciemment : vous êtes sensibles à l’apparence de la couverture car les apparences disent beaucoup de choses sur le sérieux de l’entreprise. D’un simple coup d’oeil vous déterminez si l’écrivain est fiable, et cela se détermine à des éléments extérieurs au texte, ce qu’on appelle le « paratexte ». La couverture est bien faite, donc l’éditeur est un professionnel. L’objet se trouve dans une librairie cossue du centre ville, donc c’est une affaire de professionnels. Un bandeau rouge couvre le livre indiquant éventuellement un prix littéraire, donc la chose est légitimée par la profession.

Le contraire absolu de ce professionnalisme, c’est le blog. J’ai rencontré beaucoup de lecteurs qui, bien que lecteurs de La Précarité du sage et inspirés par certaines de ses pages, ne le considèrent pas comme une lecture à part entière.

Une lettre d’un voyageur à son père. Lettres du Brésil, 2015.

Il est temps de faire l’éloge de l’amateurisme. Être un amateur ne signifie pas être moins bon qu’un professionnel, bien au contraire, cela signifie « agir par amour », par inclination. Cela implique qu’on ne cherche pas à être payé, mais pas qu’on ait peu de connaissance ni moins de talent dans le domaine en question.

Sur ce sujet, lire Intellectuel amateur contre Chercheur professionnel

La Précarité du sage, 2008

Gardons cela à l’esprit : nos écrivains préférés étaient pour la plupart des amateurs qui vivaient d’autre chose que l’écriture. Montaigne, Pascal, Descartes, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, Nerval, Baudelaire, Stendhal, Flaubert, Verlaine, Rimbaud. Aucun d’eux ne vivait des ventes de leurs livres. Vous allez me dire que je joue avec les mots car Il faut comparer ce qui est comparable et prendre en considération le contexte économique, culturel et industriel de la France du XXe siècle.

Voici pour le XXe siècle : Marcel Proust était un écrivain amateur qui gagnait sa vie comme rentier et homme d’affaires. Guillaume Apollinaire était un poète amateur qui gagnait sa vie comme journaliste. En revanche, l’anarchiste Octave Mirbeau, l’antisémite Drumont ainsi que le nationaliste Maurras étaient des écrivains professionnels, car ils vendaient beaucoup de livres.

Chez les écrivains géographes d’aujourd’hui, Antonin Potoski est un écrivain amateur qui gagne sa vie dans un emploi mystérieux et obscur, alors que Tesson, les époux Poussin ou Franceschi vendent assez de livres pour vivre de leur plume, ce qui fait d’eux des professionnels.

Pour en avoir le coeur net, j’ai lu des auteurs best-sellers comme Nothomb, Musso, Lévy, Grimaldi, etc. Ne perdez pas votre temps, vous imaginez que ça ne vaut pas grand chose et c’est en effet de la merde. Concentrons-nous sur les auteurs qui valent quelque chose.

Parmi eux, aujourd’hui, les écrivains professionnels ne vendent pas assez de livres pour générer un revenu digne de ce nom mais jouissent d’à-valoir et de contrats d’éditeurs qui mensualisent leurs revenus. Il sont donc obligés de publier un livre par an pour honorer leurs contrats. Comme cela demeure modeste, ils courent après les bourses, les prix littéraires, les résidences et les aides en tous genres. Ils font une cour humiliante aux journalistes pour obtenir une visibilité toujours décevante. Ce n’est pas une vie pour eux et cela ne constitue pas, pour nous, un patrimoine littéraire de grande valeur.

Alors le sage précaire revendique son statut d’amateur et d’écrivain blogueur. Et surtout, il met sa confiance de lecteur en ceux qui écrivent par amour, de manière désintéressée, car les chefs d’œuvre sont sortis de cerveaux en vacances.

Comment parler d’oasis arabes dans les montagnes françaises

Médiathèque du Pays viganais, 25 février 2022

Suite à la parution de mon dernier livre, j’ai été Invité par la magnifique Médiathèque du Pays viganais à rencontrer les usagers cévenols et les amateurs de voyage.

Dix ans après la soirée que j’avais animée autour d’un autre livre sur l’Irlande, le succès fut encore au rendez-vous et le public de la ville du Vigan (30) a confirmé son attachement exceptionnel au livre, au récit, son intérêt pour le vaste monde.

Je présente Birkat al Mouz au public cévenol du Vigan, 22 février 2022

Beaucoup de choses ont différé entre la soirée récente et celle qui a eu lieu en 2013. À l’époque j’avais prévu une diversité d’animations, de supports et de participants. En 2022, au contraire, j’étais un peu seul sur scène. Et pourtant, cet événement fut un grand travail d’équipe.

D’abord, mon frère Hubert a joué un rôle déterminant dans le succès de l’entreprise. Il a fait une publicité remarquable sur le marché du Vigan où il vend ses légumes. Quand je lui rendis visite à son étal le samedi précédant mon intervention, je le surpris en train de vendre ma conférence à un couple de sexagénaires qui n’avaient jamais entendu parlé d’Oman et qui semblèrent enthousiastes à l’idée de participer à cette soirée. Et devinez quoi : ils tinrent parole, ils vinrent, et ils m’achetèrent un exemplaire de Birkat al Mouz.

Il recommença avec chaque client. Il trouvait un mot pour chaque personnalité. Aux spécialistes de fleurs, il évoquait les roses de Jebel Akhdar. Aux hommes maniérés, il dissertait sur les goûts et les excès de Sultan Qabous. Aux baroudeurs il vantait mes mérites d’aventurier. Aux savants il distillait des informations excitantes sur l’islam ibadite.

En conséquence de quoi, ce samedi matin, des dizaines de consommateurs sont retournés chez eux les bras chargés de légumes biologiques, la tête pleine du sultanat d’Oman, et l’agenda alourdi d’une date à ne pas oublier : la rencontre du frère d’Hubert vendredi 25 février à 18.00.

Mon frère Hubert m’accompagne à la flûte sur La Chanson du Falaj

Mon frère ne s’arrêta pas à cet effort de marketing. Comme il est aussi musicien, je lui ai demandé au dernier moment de bien vouloir m’accompagner à la flûte. Il n’avait pas le temps de répéter car il préparait le marché pour le samedi suivant. Mais sa passion pour la musique fut la plus forte. Il prit une flûte de type whistle irlandais, accordée de façon à accompagner ma guitare si je jouais ma chanson en si mineur, et il gratifia le public de ses volutes sonores à la fin du spectacle.

Entre-temps, mon épouse Hajer s’était entraînée à cuisiner un gâteau selon une recette qu’elle avait apprise à Birkat al Mouz. Un délice à base de farine de noix-de-coco nappé d’un jus de citron. Deux semaines avant le jour J, Hajer avait préparé un premier cake que j’avais adoré mais dont la texture ne lui plaisait pas. Elle fit un deuxième essai que je trouvais moins délicieux car le citron se faisait trop discret. Deux jours avant l’événement, elle prit la cuisine d’assaut et cuisina le même gâteau mais sous la forme de cupcakes pour que les spectateurs puissent recevoir une part individualisée.

La salle de la Médiathèque était comble pour cette rencontre littéraire.

Pour des raisons sanitaires élémentaires, le directeur de la médiathèque Marc Jeanjean avait demandé qu’on ne propose pas de boisson ni de grignotage. Hajer a alors décidé d’acheter des boîtes en papier cartonné et d’entreposer dedans ledit cupcake et plusieurs dattes omanaises de deux espèces différentes. Cerise sur le gâteau, elle passa de longues minutes à écrire sur les boîtes en papier des expressions arabes.

Les gens repartirent donc chez eux avec leur petit cadeau personnalisé. L’ambiance était extrêmement chaleureuse et je vendis tous les exemplaires de Birkat al Mouz qui me restaient. Le lendemain au marché, ses clients habituels ovationnèrent encore une fois Hubert pour sa prestation et exprimèrent leur contentement vis-à-vis d’une soirée réussie en tous points.

Vivent les Cévennes et vive le travail d’équipe.

Le business model des voyageuses : Linda Bortoletto

Le souffle des Andes de L. Bortolletto

J’ai acheté ce livre sur la recommandation d’un libraire de Montpellier. Il avait su trouver les mots pour me convaincre. Le récit est efficacement écrit mais il est malheureux qu’après coup, ce soit l’auteure elle-même qui fasse tout pour m’en éloigner en affirmant, elle aussi, que ce n’est pas un récit de voyage. Non, c’est surtout un récit de spiritualité et de résilience. Tant pis pour le récit de voyage. Mais ce n’est pas cela qui me fait le plus de peine.

Obéissant aux règles mercatiques de l’entreprenariat contemporain, Linda Bortoletto essaie d’être très présente sur les réseaux sociaux et cherche à transformer son expérience personnelle en machine à cash. Son créneau : le voyage spirituel, la reconstruction de soi, le développement personnel. Son livre Le souffle des Andes raconte en effet comment elle s’est fait violer lors d’une randonnée en Turquie, puis comment elle s’en est sortie grâce à d’autres voyages, notamment dans les Andes.

Mais la voilà sur les réseaux sociaux à faire de la publicité pour ses stages de remise en forme constitués de promenades en montagne, de méditation et de yoga. Elle poste fréquemment des photos d’elle tout sourire dans la nature, généralement les bras écartés, parfois les yeux fermés.

Linda Bortoletto sur sa page Facebook

Loin de moi l’idée de critiquer quelqu’un qui cherche à gagner sa vie, même en utilisant le voyage, la spiritualité et la santé. Le sage précaire serait le premier à vendre son corps et son image si cela pouvait lui rapporter de quoi vivre.

Je trouve seulement douloureux et poignant de voir ces grands sourires s’étaler car il me paraît évident que Linda Bortoletto préfèrerait méditer tranquillement dans ses refuges asiatiques, et se promener à pied sans rien demander à personne. Cette horreur économique où nous vivons : savez-vous que nous sommes assaillis de conseils pour les auteurs ? On nous conseille de passer un temps fou sur les réseaux sociaux et de créer une « communauté ». Quand on aura des centaines, des milliers de « followers », c’est dans cette communauté qu’on trouvera des clients qui dépenseront de l’argent pour acheter notre camelote : livres, produits de beauté, stage de méditation, que sais-je ?, support publicitaire.

Linda Bortoletto sur sa page Facebook

Pour ce faire, Linda Bortoletto poste des photos d’elle-même car, comme le disent tous les consultants en écriture : « votre produit, c’est vous-même. Le lecteur, d’une manière ou d’une autre, il veut acheter votre livre car il a développé un feeling avec le personnage que vous mettez en scène sur les réseaux. » Obéissante à ces mots d’ordre commerciaux, l’auteure voyageuse fait semblant de ne pas vendre ses stages en écrivant sous ses photos de petits billets d’humeur qui donnent à penser aux « amis » :

Outre les bienfaits sur le plan physique, la joie d’être au grand air, l’émerveillement de se sentir en lien avec les éléments – le vent, les arbres, la terre, le soleil, la pluie, les rivières – la marche m’a appris que notre corps était probablement l’outil le plus puissant pour ramener notre attention sur le moment présent. D’où la sensation de calme et d’apaisement qui en découle.

Linda Bortoletto, sur son profil Facebook

Il va sans dire que de telles considérations figurent certainement dans le contenu des ateliers payants de l’aventurière. C’est ainsi, il faut donner beaucoup d’éléments gratuits pour espérer, paraît-il, attirer des clients. Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou en pleurer. Transformer sa vie en business model. Il serait facile de s’en moquer. Ceux, surtout, qui ont un job, un bon salaire, qui ont hérité de quelque chose, pourront à peu de frais critiquer les efforts de cette randonneuse adepte du yoga et du cacao. Mon coeur se serre quand je vois le sourire de ma Facebook friend que je n’ai jamais vue.

J’espère en tout cas que ses « retraites Expansion » lui rapporteront beaucoup d’argent car elle le mérite, au vu de la débauche d’énergie qu’elle investit dans sa petite entreprise de spiritualité portative :

La semaine dernière, j’étais en vadrouille dans les Pyrénées Orientales pour ressentir de mes propres pas l’énergie des lieux. Quand je suis arrivée dans la ferme catalane où se passeront mes retraites Expansion, je me suis dit, émerveillée : « Ouahhh ! Quelle beauté et quelle tranquillité ! Quelle énergie sublime ! »

Linda Bortoletto sur son profil Facebook

Les Cévennes de Clara Dupont-Monod

Devant le pont sur la route de Vernes

Comme c’est un roman qui se déroule dans les Cévennes, où j’habite, j’ai décidé de sortir le livre de Clara Dupont-Monod en promenade dans la région et de le photographier dans les paysages qui l’ont inspiré.

Devant une Vierge par opposition au roman, qui narre une histoire de protestants.

S’adapter, le roman de Clara Dupont-Monod paru en 2021, est très bien écrit et mérite les éloges qui jonchent la presse et les réseaux sociaux, donc je ne reviendrai pas là-dessus. (En même temps, qu’un livre soit bien écrit, c’est un peu le minimum qu’on puisse exiger de lui.) Ce que je voudrais commenter, c’est le dispositif narratif qui est mis en place par l’auteure et qui ne fonctionne pas.

Le narrateur est pluriel, ce sont les pierres de la maison cévenole où la famille passe ses vacances, ou vit à l’année. Le statut de la maison n’est pas vraiment clair. Est-ce une maison secondaire pour des citadins ? La résidence principale d’une famille des Cévennes ? La maison d’un clan familial qui échoit à une de ces familles ? Beaucoup de choses sont laissées en suspens, mais le lecteur se dit que c’est normal puisque celles qui racontent l’histoire sont des pierres, et les pierres ne peuvent pas savoir grand-chose des questions de propriété familiale.

Nous, les pierres rousses de la cour, qui faisons ce récit, nous nous sommes attachés aux enfants.

S’adapter, p. 12.

Soit, l’histoire est racontée depuis le point de vue des pierres. C’est plutôt contraignant comme règle de départ, mais cela peut donner des choses intéressantes, comme le montrent l’OULIPO et tous les essais de littérature à programme. D’ailleurs, cette contrainte est rappelée deux pages plus tard.

De là nous perdons leur trace, car en ville, personne n’a besoin des pierres. Mais nous les imaginons garer leur voiture, racler avec soin leurs chaussures sur le long paillasson après les portes automatiques.

S’adapter, p. 16

Ah bon, les pierres imaginent ?

Ce qui me déplait n’est pas qu’elles soient capables d’imaginer puisque de toute façon elles étaient capables de raconter et que cela ne me choquait pas. Ce qui me dérange un peu c’est qu’à partir du moment où elles racontent même ce qui n’est pas dans leur champ de perception supposé, alors il n’y a plus de contrainte narrative et cet aspect du roman tombe à l’eau.

Donc les narratrices ne perdent finalement pas la trace des personnages, et elles raconteront les relations qui se tissent entre les membres de cette famille dans la maison et hors de la maison. Elles raconteront tout, en voiture, à l’école, en ville, car au fond elles ne sont pas des pierres rousses des Cévennes, mais un narrateur omniscient.

Pour reprendre les mots de la narratologie enseignée à l’école, le narrateur relève d’une focalisation zéro, alors qu’était annoncée dès la quatrième de couverture une focalisation externe assez originale.

Devant les ruches-troncs d’Arrigas.

C’est la raison pour laquelle je préfère éviter ce genre de procédé, ou de dispositif. J’écris à la première personne du singulier pour me protéger d’errements inévitablement scolaires.

Les époux Poussin traversent l’Afrique à pied et soutiennent Zemmour

Photo de Taryn Elliott sur Pexels.com

Les jeunes gens figurant sur cette photo ne sont pas les fameux aventuriers Sonia et Alexandre Poussin. Ce que vous voyez ci-dessus est tout simplement une photo libre de droit qui m’a été proposée dans un moteur de recherche affilié à mon blog et qui génère des visuels gratuits. Lorsque j’ai saisi les mots « marcheurs Afrique », un grand choix de clichés m’a été donné, comprenant des paysages dignes de Michel Sardou chantant Afrique adieu. La photo que j’ai choisie ne m’a pas paru plus stupide ni plus stéréotypée que celles qui illustrent le récit de voyage de Sonia et Alexandre Poussin.

Leur best-seller s’intitule Africa Treck (Robert Laffont, 2004 et 2005), et relate en deux épais volumes leur périple à pied à travers l’Afrique. Le plus étonnant de ce livre apparaît à la toute fin de la narration. Avant de vous le dire, je vous pose la question et vous demande de prendre cette question comme un jeu : si vous deviez imaginer un itinéraire du sud au nord du continent africain, quel serait votre point d’arrivée ?

Je vous laisse réfléchir.

Ma femme m’a dit sans réfléchir : « La Tunisie ». Bon, elle est tunisienne, je ne sais pas si cela joue ou non. En tout cas, elle argumente qu’en Tunisie se situe le point le plus septentrional du continent, si c’est vrai c’est un point en sa faveur. Et puis terminer ce périple africain par Carthage, au nord de Tunis, ville en ruine construite par les Phéniciens, ça a en effet de la gueule et du sens historique.

Moi, spontanément, je dirais : « Gibraltar ». Nul besoin d’explication je pense.

Or, les époux Poussin n’ont pas fait ce choix. Ils ont opté pour une solution dont je m’étonne qu’elle n’ait pas été plus discutée, voire critiquée, dans le milieu de la littérature des voyages.

Le dernier épisode d’Africa Trek se situe en Israël. Pourquoi Israël ? Ce n’est pas en Afrique !

Ils passent la frontière entre l’Egypte et Israël avec une facilité suspecte. En marchant, tranquillement, avec leur sac sur le dos, comme des routards. Et leur commentaire à ce propos ne laisse pas d’être perturbant :

Nous n’avons jamais passé une frontière aussi rapidement, ni ressenti un tel contraste. Tout est propre et soigné, organisé et pensé. Ça sent l’Europe à plein nez. Ça pourrait être la Suisse. C’est Israël.

A. et S. Poussin, Africa Trek 2, p. 692.

Les préjugés. On comprend de suite ce que veulent dire les Poussin, puisqu’ils parlent de contraste : selon eux, l’Afrique est sale, négligée, désorganisée et irréfléchie. Si ce n’est pas du racisme, je ne sais pas ce que c’est.

Vingt ans après leur voyage de couple catholique, la presse nous apprend que les Poussin participent à des dîners de levée de fonds pour la campagne d’Éric Zemmour. Il est temps que les adeptes de la littérature de voyage ouvrent les yeux. Il existe une corrélation entre des termes apparemment antinomiques : raciste et humanitaire, africain et islamophobe, juif et discriminant, etc. J’ai déjà sonné l’alerte à propos de Sylvain Tesson, à propos de Priscilla Telmon et d’autres, ce qui m’a valu des reproches venus du monde académique et de lecteurs innocents.

Priscilla Telmon ou les impasses du voyage humanitaire

La Précarité du sage, 2011.

Il existe un réseau d’écrivains voyageurs réactionnaires qui prétendent ne pas faire de politique et qui se cachent derrière les termes vagues d’aventure, d’ailleurs, de rencontre, de liberté. Il est de notre responsabilité, à nous qui aimons la littérature géographique, d’au moins faire connaître cette tendance pour, éventuellement, dégonfler certaines baudruches.

Lire, ne pas lire. La littérature de Mohamed Mbougar Sarr

Le roman sur ma liseuse

Le roman qui a obtenu le prix Goncourt 2021 est très intéressant et fort bien écrit mais j’avoue avoir dû me forcer pour le lire jusqu’au bout. Passée la joie de voir un Sénégalais remporter le plus beau prix littéraire de France, il fallait rendre le seul hommage valable que l’on peut rendre à un auteur, le lire.

L’histoire de La plus secrète mémoire des hommes a été souvent racontée dans les médias, il s’agit d’une enquête sur l’oeuvre et le destin d’un auteur africain nommé Elimane qui, ayant publié à Paris un roman extraordinaire, a connu la disgrâce et la honte quand il fut accusé de plagiat. L’indignité fit fuir Elimane, lui fit rompre ses attaches, et le narrateur de ce roman de 2021 tâche de retrouver des lambeaux d’existence.

Les chapitres les plus intéressants à mes yeux sont ceux qui racontent la vie des intellectuels africains exilés en France, angoissés mais rigolards, parlant de cul et de littérature, espérant du sexe, de l’amour et de la gloire. Ce groupe ressemble à toutes les bandes d’étudiants, en tout cas celle que je formais avec mes amis à Lyon dans les années 1990.

Les belles pages sur la diaspora d’écrivains noirs font écho à ce billet que j’avais écrit en 2010 sur Célestin Monga, un autre écrivain africain francophone qui affichait complaisamment son dédain pour la France post-coloniale, et qui décrivait les occupations des Africains de Paris comme « un plaisir dégoûtant ». Mbougar Sarr ne tombe heureusement pas dans ces travers stéréotypés.

En revanche, tout l’aspect romanesque de ce Goncourt m’est passé par dessus de la tête. Cela est peut-être dû à ma relation contrariée avec la fiction, je n’ai pas pu m’intéresser à ce personnage de romancier maudit, ni à ses amis, ni à ses ennemis, ni à ses amours. Je ne croyais pas un instant à la vraisemblance d’un roman si exceptionnel qu’il possède des pouvoirs surnaturels. Je n’ai pas non plus trouvé d’intérêt à la présence de Witold Gombrowicz, dont j’aime les livres mais dont la participation fictionnelle à ce roman m’a semblé vaine. Ce genre de choses m’ont paru être du ressort de l’imagination d’un romancier qui cherche à faire avancer son histoire.

En lisant La plus secrète mémoire des hommes, je me disais que la fiction avait quelque chose de trop facile, que je préférais définitivement la littérature du réel. Ou plutôt, je me suis aperçu que la fiction est extrêmement exigeante, qu’il ne suffit pas de décréter qu’un personnage est comme ceci ou comme cela pour qu’il existe vraiment. La modalité de la fiction, au fond, n’est pas une liberté. On ne fait pas ce qu’on veut avec l’imaginaire, et surtout, on n’accroche pas un lecteur avec des annonces de sensations. Il ne suffit pas de dire cent fois « nous avons fait l’amour » pour donner de la sensualité à son histoire. En ce qui me concerne, j’aurais préféré une enquête à la première personne sur l’auteur malien qui a inspiré le personnage d’Elimane. Il s’appelait Yambo Ouologuem et son livre incriminé fut Le Devoir de violence.

Le livre de Mbougar Sarr, de toute façon, ne se présente pas comme un livre dont la diégèse est palpitante. L’auteur rejoue la pièce du génie littéraire qui, comme Flaubert, veut écrire sur rien et aspire à un livre qui ne tienne que par la force de son style. Je cite Mbougar Sarr :

Un grand livre ne parle jamais que de rien, et pourtant, tout y est.

Des phrases de ce type, il y en a des brassées dans son roman, je peux en offrir d’autres en piochant presque au hasard :

Il se peut qu’au fond chaque écrivain ne porte qu’un seul livre essentiel, une oeuvre fondamentale à écrire, entre deux vides.

Les clichés sont aussi innombrables concernant les intellectuels africains et la reconnaissance qu’ils cherchent à obtenir en France :

Elimane voulait devenir blanc, et on lui rappelé que non seulement il ne l’était pas, mais encore qu’il ne le deviendrait jamais malgré tout son talent. Il a donné tous les gages culturels de la blanchité ; on ne l’en a que mieux renvoyé à sa négreur. Il maîtrisait peut-être l’Europe mieux que les Européens. Et où a-t-il fini ? Dans l’anonymat, la disparition, l’effacement.

Il est très amusant de lire des phrases prophétiques où l’écrivain sénégalais reproche par avance aux journalistes qu’on s’intéresse à lui pour sa nationalité et sa couleur de peau davantage que pour ce qu’il écrit vraiment :

Ce qui l’a chagriné, c’est que vous ne l’ayez pas vu comme écrivain, mais comme phénomène médiatique, comme nègre d’exception, comme champ de bataille idéologique. Dans vos articles, peu ont parlé du texte, de son écriture, de sa création.

C’est juste et je plaide coupable. C’est bel et bien comme cela que j’ai parlé de Mohamed Mbougar Sarr. Voici d’autres citations sur le même thème dans d’autres chapitres :

Est-ce qu’on parle de littérature, de valeur esthétique, ou est-ce qu’on parle des gens, de leur bronzage, de leur voix, de leur âge (…) Est-ce qu’on parle de l’écriture ou de l’identité, du style ou des écrans médiatiques qui dispensent d’en avoir un ?

W. est le premier romancier noir à recevoir tel prix ou à entrer dans telle académie : lisez son livre, forcément fabuleux.

C’est assez bien vu car, en effet, j’aurais abandonné la lecture de La plus secrète mémoire des hommes si je n’avais rien su de son auteur, ou si j’avais pensé que c’était un trentenaire appartenant au même groupe ethnique que moi. Je me serais dit : « Ok, encore un mec qui n’est pas sorti du XXe siècle. »

Finalement, ce roman se veut une réflexion sur l’écriture, mais une écriture vue par le prisme des manuels scolaires, environnée d’un champ sémantique appartenant à une autre époque : « livre, oeuvre, chef d’oeuvre, littérature, écrire, pureté, création, talent, génie. » Cela appartient aux préoccupations de l’académie Goncourt, dont le prix qu’elle décerne était d’avant-garde au sortir du XIXe siècle. Raison pour laquelle vous aurez fréquemment l’impression de lire un ouvrage qui n’a pas besoin de vous.

À la réflexion, je me demande si cela n’explique pas pourquoi les journalistes spécialisés n’ont pas eu grand-chose à dire de ce livre à part de vagues remarques expéditives du type : « c’est un texte admirable » (France Culture), et pourquoi les libraires sont tout aussi désarmés et laudatifs en même temps, affirmant que c’était « un chef d’oeuvre », et rien d’autre.

Les derniers mots d’un roman sont aussi importants que la première phrase. À mes yeux, la façon dont on finit un livre est encore plus révélatrice que la manière dont on l’ouvre. Proust termine la Recherche avec le mot « temps ». Lévi-Strauss conclut Tristes tropiques par un clin d’oeil qu’un homme échange « avec un chat ». Giono clôture Colline avec le mot « herbe », Camus La Peste avec « cité heureuse », Joyce Ulysses avec « Yes ». Voici les derniers mots de notre roman qui, je vous rassure, ne dévoile nullement je ne sais quel suspens :

Les derniers mots du roman

son fantôme, en s’avançant vers moi, murmurera les termes de la terrible alternative existentielle qui fut le dilemme de sa vie ; l’alternative devant laquelle hésite le coeur de toute personne hantée par la littérature : écrire, ne pas écrire.

Le lecteur du XXIe siècle accompagnera peut-être cette dernière page avec, en écho, une alternative équivalente : lire, ne pas lire.

Pourquoi tant d’acharnement contre Jean-Luc Mélenchon ?

J.-L. Mélenchon : « Je pense à ces milliers d’hommes venus de si loin pour libérer la France des nazis. Des troupes des différentes colonies, et beaucoup, beaucoup, beaucoup sont morts dans la prise de la colline. » Marseille, mai 2021.

On peut se demander ce qui leur prend, à tous, de taper si fort sur Jean-Luc Mélenchon. Le seul qui ait subi une telle animosité contre lui dans l’histoire récente fut Jean-Marie Le Pen dans les années 1980 et 1990. Moi-même, j’avoue que j’avais peur de Le Pen à l’époque.

Cette unanimité fait réfléchir. Mélenchon doit faire peur, mais pourquoi fait-il peur ? Pourquoi lui préférer François Ruffin, Adrien Quatennens ou tout autre figure de la gauche ? Pourquoi tant de gens ont peur d’un vieil homme littéraire qui n’a pas de bons sondages, qui n’a pas commis d’autres crimes que de hausser la voix quand des hommes lui interdisaient d’entrer dans ses propres locaux, un vieil homme franc-maçon, ancien professeur, député de la nation ?

Que peut-on craindre d’un homme comme lui ? Au point pour le philosophe Raphael Einthoven d’aller dire que Le Pen lui est préférable ? Au point pour l’autre philosophe (Ô ma France, pays des intellectuels) Michel Onfray de le traiter d’homme malade et « condensé de pathologies » ? Au point pour le pouvoir en place de le traiter d' »ennemi de la République »…

Je ne sais pas si Mélenchon ferait un bon président et je ne sais pas si je voterai pour lui. D’ailleurs, je ne sais plus pour qui j’ai voté au premier tour de la présidentielle de 2017. Et le sage précaire n’a que peu d’appétence pour l’Assemblée constituante voulue par la France insoumise ; pas davantage pour l’usine à gaz que sera sans doute la sixième république. Mais la sagesse précaire n’a pas peur de Jean-Luc Mélenchon, ceci est une chose certaine. La sagesse précaire n’appelle pas à voter, la sagesse précaire s’en fout, mais elle aime bien écouter les gens qui ont quelque chose à dire, à droite, à gauche, au centre, et parmi toutes les religions. La sagesse précaire a plus peur des racistes, des suprématistes, des délinquants, des voleurs, des évadés fiscaux, des prédateurs économiques, que des populistes lyriques qui appellent à la réconciliation nationale.

Alors voici mon hypothèse. Mélenchon fait peur car il est le seul en France à posséder un art rhétorique capable de faire vibrer une corde sensible chez des populations très variées. Si ces populations se mettaient soudain à voter, et personne ne peut être sûr qu’elles ne le feront pas, cela ferait bouger les lignes de manière irréversible.

Jean-Luc Mélenchon est le seul orateur capable de se faire entendre par des ouvriers, des chômeurs, des profs, des fonctionnaires, des intellectuels et surtout aussi des immigrés, des musulmans et des gens originaires d’Afrique. Personne d’autre ne sait faire cela aujourd’hui en France. Et tout ce petit monde mis bout à bout fait largement 50 % de Français.

Alors il est certain que si l’on pouvait « se débarrasser » de Mélenchon « le plus vite possible » (dixit une ancienne ministre de François Hollande), il y aurait moins de risque qu’une jonction apparaisse entre les différents mouvements sociaux, les différentes luttes pour le respect et la reconnaissance, les différents combats des pauvres gens et les différentes soifs de dignité.